De Léopold Senghor à Diomaye Faye, l'histoire politique sénégalaise peut se lire à travers les mots choisis pour désigner les structures d'appui au pouvoir et les militants. Ce texte propose une traversée des différents soutiens des présidents sénégalais à travers l'évolution du vocabulaire militant et des imaginaires politiques.
La République des professeurs
Sous Senghor, on créait des clubs de réflexion. Rien que l'expression mériterait aujourd'hui une inscription au patrimoine linguistique national. Le mot « club » venait d'un univers presque aristocratique. Le Club « Nation et Développement » par exemple, avait été créé selon les sources, en mars 1969, suite aux secousses politiques et sociales liées aux événements de Mai 1968.
Le Club regroupait surtout des technocrates, des hauts fonctionnaires, universitaires, des intellectuels et sachants proches du pouvoir. Il avait pour objectif de réfléchir aux questions de souveraineté nationale, de développement économique et de réforme de l'État sénégalais. Plusieurs historiens le présentent comme une « soupape d'ouverture » mise en place par le régime senghorien après la crise de 1968
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Un club évoque les salons littéraires, les cercles d'intellectuels, les sociétés où l'on échange des idées avec gravité, souvent, il faut le dire, avec prétention, souvent avec des citations interminables. Quant à la « réflexion », elle suppose l'exercice de la pensée, la distance critique, la méditation presque philosophique.
À l'époque, le militant sénégalais avait l'allure d'un étudiant en sciences humaines qui hésitait entre un colloque sur la négritude et une conférence sur la civilisation de l'universel. On ne soutenait pas encore le pouvoir comme on pousse aujourd'hui un camion embourbé. On réfléchissait avec lui. La politique se voulait cérébrale. Le Sénégal donnait alors l'impression d'être gouverné par une académie de professeurs légèrement solennels.
Dans ce club de réflexion comme dans bien d'autres cercles, on débattait avec des mots lourds de sens et parfois encore plus lourds d'ennui. On analysait la Nation, la Culture, l'Identité, la Modernité, le Socialisme africain. La République sentait la bibliothèque, et les discours de congrès étaient soigneusement tapés à la machine.
Même les oppositions avaient alors l'élégance syntaxique des dissertations universitaires. Au Sénégal des années Senghor, un adversaire politique ne « surgit pas un certain jour, comme un diable sort de sa boîte ». Il rédigeait des tribunes longues publiés dans des journaux (clandestins), mais répondait au pouvoir avec des références historiques, des citations savantes, des références et des concepts aussi complexes que ceux du pouvoir qu'il combattait.
Cheikh Anta Diop polémiquait avec Léopold Sédar Senghor sur la négritude, l'histoire africaine ou le socialisme avec une densité intellectuelle qui donnait aux querelles politiques des allures de soutenance universitaire. Le Sénégal offrait alors ce spectacle rare d'un pouvoir et d'une opposition se combattant à coups de concepts, de théories et de manifestes idéologiques. Le militant n'était pas encore un gladiateur électoral.
L'âge des fidélités
Puis vint Abdou Diouf, et avec lui l'ère des « mouvements de soutien ». Ici, le glissement lexical devient fascinant. Le mot « mouvement » désigne une dynamique collective, une action coordonnée, un déplacement vers un objectif. Mais au Sénégal politique de ces temps-là, le mouvement a fini souvent immobile, installé sous une tente avec des chaises en plastique et un maître de cérémonie dithyrambique.
Quant au mot « soutien », il mérite aussi une étude anthropologique. Soutenir, c'est porter, empêcher une chute, maintenir debout une structure fragilisée. Le militant dioufiste devient alors une béquille institutionnelle. Avec Abdou Diouf, toute une génération de responsables politiques se transforma en orthopédistes électoraux.
On ne créait plus des espaces de pensée mais des structures d'adhésion. Le pays entra progressivement dans l'âge du militantisme musculaire mais encore poli. Chaque notable fondait son mouvement. Il y avait des soutiens spontanés, des soutiens réaffirmés, des soutiens renouvelés, des soutiens exceptionnels et même des soutiens dits « sans faille », transformant dès lors la politique sénégalaise en un concours national de maçonnerie morale.
Le plus remarquable est que le vocabulaire demeurait encore relativement pacifique. Le soutien n'attaque pas ou très rarement. Il applaudit. Il accompagne. Il rassure le soutenu. Le militant était une sorte de mobilier humain destiné à remplir les salles et les cortèges. On le convoquait pour acclamer, danser, brandir des pancartes et surtout produire ce bruit si particulier des foules politiques, mélange de slogans, de tam-tams et de promesses administratives.
Le militant-soldat
Plus tard, survint Abdoulaye Wade, et avec lui l'irruption spectaculaire des « calots bleus ». Là, la République quitta la bibliothèque pour entrer dans l'action. Le « calot » est d'abord un couvre-chef militaire, souvent porté dans les casernes. Ce n'est déjà plus le vocabulaire de la dissertation. C'est celui de l'ordre, de la discipline et de la troupe. En y ajoutant le mot « bleu », couleur associée avec le jaune à l'identité du Parti démocratique sénégalais.
Le militant cesse alors d'être un simple partisan. Il devient un élément de sécurité politique. Une unité de terrain. Une présence dissuasive. Avec les « calots bleus », le Sénégal découvre que le militantisme peut porter des allures paramilitaires sans jamais devenir officiellement militaire. Le pays invente une sorte de folklore sécuritaire où les partisans ressemblent à des figurants de film révolutionnaire tourné avec un budget insuffisant.
Et comme toujours dans la tragédie politique sénégalaise, les mots finissent par révéler des vérités involontaires. Plusieurs anciens « calots bleus » finirent par réclamer reconnaissance et récompense. Car dans toutes les armées politiques, les fantassins découvrent un jour qu'ils ont combattu pour une victoire dont les généraux dégustent seuls les privilèges.
La brutalisation du militantisme
Sous Macky Sall, le vocabulaire politique franchit une nouvelle étape dans l'exagération épique. Voici venir les « Marrons du feu ». L'expression est splendide tant elle est involontairement honnête. Dans la langue française, « tirer les marrons du feu » signifie accomplir une tâche dangereuse au profit d'autrui. L'image vient d'une vieille fable où un singe utilise la patte d'un chat pour retirer des marrons brûlants des braises. Le chat se brûle pendant que le singe mange les fruits.
Il fallait une audace linguistique considérable pour baptiser ainsi des militants politiques. Car tout était déjà dit dans le mot lui-même. Le marron du feu est celui qui s'expose. Celui qui prend les risques. Celui qui brûle ou se brûle pour qu'un autre récolte les bénéfices. Ces groupes chargés de défendre le régime furent souvent perçus comme des nervis ou des gros bras. Le militant sénégalais devient alors une matière inflammable. Il absorbe, avec les gaz lacrymogènes, les insultes, les tensions, et les affrontements. Et comme dans toutes les grandes pièces politiques nationales, les « Marrons du feu » finirent eux aussi devant les grilles du pouvoir pour réclamer emplois et reconnaissance.
La République sénégalaise possède cette ironie permanente où les soldats électoraux découvrent après la victoire qu'ils ne figuraient pas sur la liste des bénéficiaires du festin. Dans le champ politique, l'expression peut être interprétée comme la mobilisation de militants ou de soutiens envoyés au front pour défendre un pouvoir, attaquer des adversaires ou mener des combats parfois périlleux.
Les « marrons » deviennent les exécutants d'une stratégie pensée ailleurs, exposés aux critiques, aux tensions ou aux conséquences des affrontements politiques. L'expression porte la double idée du courage militant, mais aussi celle d'une instrumentalisation possible des partisans par les centres de décision.
La politique sous tension
Les années 2021-2024, sont une période électrique, tendue, volcanique même. Et le vocabulaire suivit immédiatement l'atmosphère. On a entendu des appellations dans l'espace public et sur les réseaux sociaux, comme « soldats du Projet », « forces spéciales du Projet », mais le mot qui s'est le plus imposé dans le langage populaire et médiatique reste bien celui de « Commandos ». Voici donc les « Commandos ».
Cette fois, la prudence sémantique disparaît. Le commando appartient clairement au champ lexical militaire. Il désigne une unité spéciale chargée d'interventions rapides, souvent offensives, mais surtout clandestines. Le militant politique sénégalais cesse alors d'être un soutien, un protecteur ou un exécutant. Il devient un combattant symbolique.
Le mot reflète parfaitement l'époque. La politique ressemblait alors à une succession de confrontations permanentes, de mobilisations éclairs et de démonstrations de force. Le vocabulaire lui-même semblait contaminé par l'idée d'assaut. Le Sénégal donnait à ce moment-là, l'impression étrange d'être gouverné par des scénaristes de séries sécuritaires.
Le plus fascinant est cette cohérence historique entre les mots et les climats politiques. Les clubs de réflexion correspondaient à une République intellectuelle en quête de doctrine. Les mouvements de soutien accompagnaient une démocratie de fidélités et de réseaux. Les calots bleus traduisaient la culture de l'opposition combative sous Wade. Les Marrons du feu révélaient la brutalisation du débat politique sous Macky Sall. Les Commandos naissaient dans un contexte de tension extrême où chaque camp se percevait comme assiégé.
Et voici maintenant les « Boucliers de Diomaye ». Le mot mérite lui aussi une petite autopsie linguistique. Le bouclier est un instrument défensif. Depuis l'Antiquité, il sert à protéger le guerrier contre les projectiles et les coups. Contrairement au glaive, il n'attaque pas. Il absorbe. Il amortit. Il encaisse.
Toute la psychologie du nouveau pouvoir semble contenue dans cette appellation. Le régime actuel sait qu'il évolue dans un environnement de critiques incessantes, d'attentes sociales immenses et de surveillance permanente des réseaux sociaux. Le militant n'est donc plus présenté comme un conquérant. Il devient un rempart humain, un pare-chocs politique, une protection symbolique destinée à absorber les attaques médiatiques et les frustrations populaires.
Le plus drôle dans cette histoire reste l'évolution générale du militant sénégalais à travers les décennies. Sous Senghor, il pensait. Sous Diouf, il soutenait. Sous Wade, il sécurisait. Sous Macky, il brûlait. Pendant les années de tension, il intervenait. Sous Diomaye, il protège.
La République des métaphores politiques
À ce rythme, la prochaine étape sera probablement biomécanique. Après les boucliers surgiront peut-être les « Casques patriotiques », les « Airbags de la souveraineté », les « Gilets anti-critiques », les « Paratonnerres du projet » ou les « Essuie-glaces de la gouvernance sobre ». Car le Sénégal possède un talent inimitable pour transformer la politique en champ lexical permanent.
Dans d'autres démocraties, les mouvements politiques portent des noms techniques et froids. Chez nous, ils ressemblent à des titres de films d'aventure ou à des accessoires de guerre. Chaque régime produit son imaginaire, ses troupes, ses objets symboliques et sa petite mythologie.
Pendant que les appellations changent avec une créativité débordante, le militant, lui, reste le même personnage tragique et comique à la fois. Il transpire sous le soleil des meetings, colle les affiches, porte des tee-shirts, défend son leader dans les débats de quartier, reçoit parfois des coups et attend toujours que la République se souvienne de lui autrement que pendant les campagnes électorales. Mais derrière l'engagement partisan, il faut préciser qu'il y a aussi un citoyen qui soutient, milite et vote dans l'espoir très concret d'améliorer sa propre existence, celle de sa famille et les conditions de vie collectives.
Mais généralement, derrière les clubs, les soutiens, les calots, les marrons, les commandos ou les boucliers, il existe surtout cette vieille figure sénégalaise du fidèle anonyme qui découvre souvent, après les tambours, les slogans et les promesses, qu'en politique le premier bouclier sacrifié est presque toujours celui qui croyait protéger le pouvoir