À quelques jours de la tenue, du 25 au 29 mai à Brazzaville, des 61es Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement (BAD), couplées à la 52e Assemblée du Conseil des gouverneurs du Fonds africain de développement (FAD), le ministre de l'Economie, du Plan, de la Statistique et de la Prospective, Ludovic Ngatsé, par ailleurs, président du Conseil des gouverneurs et gouverneur de cette institution bancaire pour la République du Congo, analyse avec la presse nationale les enjeux de ces assises et leurs retombées pour le pays organisateur.
Sur le thème des Assemblées annuelles : « Mobiliser le financement du développement de l'Afrique à grande échelle »
Ludovic Ngatsé (L.N.) : Les Assemblées annuelles de 2026, qui sont les premières du nouveau président de la BAD, le Dr Sidi Ould Tah, visent à promouvoir une meilleure mobilisation de ressources pour accélérer le développement de l'Afrique. Derrière cette thématique, le Congo a sa vision complémentaire qui est celle de « Bâtir des infrastructures de transport et d'énergie résilientes et durables pour promouvoir l'intégration africaine ». L'Afrique doit disposer de plus de moyens pour mieux financer son développement.
Liens entre la BAD et le FAD
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L.N. : Les Assemblées annuelles, de manière générale, traitent des questions statutaires. Par exemple, l'arrêt des comptes, le changement des statuts, de stratégie de la banque, les grandes politiques qui doivent être approuvées par les États qui sont les actionnaires. Mais, il y a aussi le FAD qui est un fonds de développement en faveur des pays les moins avancés de l'Afrique. Il est essentiellement constitué de dons.
Ce fonds a en quelque sorte un effet multiplicateur parce qu'il n'y a plus de crédits que l'on peut accorder à ces pays. Et le Congo, pour la première fois, sera contributeur à ce fonds à hauteur de 1 million de dollars.
Où en sommes-nous avec les préparatifs et qu'entendons-nous par Assemblées annuelles ?
L.N. : La BAD est, avant tout, une société, une organisation. Dans les organisations, le fonctionnement normal est assuré par la direction générale, le contrôle régulier est généralement effectué par le conseil d'administration et l'approbation de la gestion, des stratégies et des modifications structurelles d'importance qui sont le fait de l'assemblée générale. Dans toutes les sociétés ordinaires, que ce soit une société anonyme, une société à responsablité limitée, on a exactement la même structuration. Au niveau de la BAD, les assemblées approuvent la gestion du conseil d'administration.
Quant aux préparatifs, ils avancent très bien, nous y sommes depuis quasiment neuf mois. Nous avons commencé avec les premières réunions préparatoires, nous en avons tenu trois avec la BAD, et toutes ont été sanctionnées par des mémorandums de constats positifs du respect par le Congo de ses engagements. Au jour d'aujourd'hui, on est quasiment à près de 90%.
Ce que le Congo gagne
LN : En économie, on parle de coût d'opportunité d'une dépense, c'est-à-dire ce qu'elle apporte par rapport au coût. Si nous voyons au final ce que le Congo peut gagner de ces assemblées, c'est colossal, parce que c'est d'abord une grande vitrine où nous allons vendre l'image de notre pays et le présenter aux investisseurs. Il faut savoir que les assemblées annuelles concernent, certes, la BAD, mais c'est tous les grands financiers du monde entier qui financent le développement. Certains d'entre eux n'ont jamais mis pied à Brazzaville. Ce sera pour la première fois.
Le fait même de les voir venir chez nous, qu'ils nous donnent l'opportunité de présenter notre situation économique, de présenter nos projets, notre stratégie de développement, de les inviter à nous accompagner dans la réalisation de nos grands projets, est énormément important par rapport à ce que cela nous coûte. Mais par rapport à ce qu'on peut attendre, si nous avons aujourd'hui un partenaire qui nous permet de réaliser le pont Route-rail pour traverser le fleuve Congo, si nous avons des investisseurs dans le chemin de fer, dans les mines, dans l'agriculture, dans les projets environnementaux touristiques, dans tous les domaines de l'industrie, c'est multiplicateur pour l'amélioration de la situation globale du pays et surtout de la jeunesse.
C'est un événement qui a été décidé depuis aujourd'hui près de cinq ans. Le Congo a candidaté depuis 2018 et la décision a été prise en 2022. Donc, un grand pays comme le Congo ne va pas se dérober. En plus, nous parlons des difficultés, mais nous n'allons pas nous comparer aux autres. Nous n'avons pas une situation aussi catastrophique qu'on peut l'imaginer. On a un taux de croissance qui est, à fin 2025, de 4,4% selon le Comité national économique et financier.
Nous attendons les chiffres définitifs de l'Institut national de la statistique, de la Banque mondiale et de tous nos partenaires pour confirmer ce taux, c'est énorme. Sur les dix dernières années, c'est le taux de croissance le plus important. Bien sûr que le ressenti n'est pas peut-être celui que l'on aurait espéré, parce que nous avons des difficultés financières malgré tout, mais la situation économique de base est bonne.
Pour conclure sur ce volet, le Congo a tout à gagner en accueillant ces assemblées annuelles. C'est le moyen de montrer que tout ce qui a été fait ces vingt dernières années a été positif. Nous avons des infrastructures qui sont parmi les meilleures en Afrique centrale, nous avons une jeunesse dynamique, un pays en paix, stable, respectant les échéances électorales conformément à la Constitution.
Nous sommes un pays qui peut accueillir tous ces gens sans crainte, un pays rassurant à la tête duquel nous avons un panafricaniste, un homme digne de confiance qu'est le président de la République.
Respecter les engagements
L.N. : Aujourd'hui, la politique que nous menons avec nos partenaires a plus ou moins changé. Désormais nous levons des financements pour d'abord financer leur quote part dans les projets retenus, sans que cela oblige nécessairement le Congo à avancer de l'argent à titre personnel sur ses comptes. Il peut y avoir des co-financements, mais avec d'autres partenaires...Pour l'essentiel, nous allons surtout travailler sur des projets qui vont attirer les partenaires privés afin de mettre en place des contrats ou des concessions.
Ce sont ces choses que nous allons privilégier dans le cadre notamment du prochain Plan national de développement (PND), parce que nous savons bien que l'endettement de l'État n'est pas élastique.
Par ailleurs, nous prévoyons de faire notre propre mue en mettant en place des réformes, des transformations structurelles de notre économie qui visent à mobiliser plus de ressources intérieures, à mieux participer à ces opérations de financement. Dans le programme de société du président de la République, il parle de mobiliser 5 000 milliards FCFA. Les 5 000 milliards, ce n'est pas que de la dette, ce sera nous-mêmes, nous digitalisons, mobilisons mieux nos impôts.
Concernant le pétrole, nous travaillons sur les contrats pour que la part de l'État soit mieux mobilisée pour permettre de financer tous ces projets.
Le défi des conventions d'établissement
L.N. : Il y a aussi toutes ces réformes liées à l'environnement économique, notamment les conventions d'établissement. Il y a un projet de loi qui est quasiment à la porte du Conseil de cabinet, il est déjà prêt. Nous avons travaillé avec la Banque mondiale et le secteur privé pour mettre en place ce nouveau cadre de gestion du financement de l'investissement, qui est un cadre attractif, mais exigeant.
Parce que nous avons constaté qu'il y avait beaucoup d'abus et de détournements de l'objet même des conventions, qui devenaient des espèces de portes ouvertes pour financer les... La nouvelle réglementation va mettre fin à cela, parce que, non seulement c'est restrictif, mais aussi nous menons de nouvelles conditions pour contrôler.
Au 30 juin 2025, le portefeuille actif de la BAD au Congo comprenait quand même neuf opérations, toutes souveraines, pour un engagement total d'environ 171,8 millions d'unités de compte, soit environ 223,3 millions de dollars.
C'est quoi un monde fragmenté ?
L.N. : Malheureusement, les temps qui nous caractérisent aujourd'hui sont marqués par cette fragmentation, notamment le repli sur soi de grands pays qui ont drastiquement réduit ce qu'on appelle l'aide au développement, c'est-à-dire les financements qu'ils apportent à l'Afrique. Et donc, l'Afrique doit se prendre en charge et doit mobiliser ses propres ressources pour aller vers l'international, pour compléter. Ce qui se faisait jusque-là, c'est qu'on n'a pas donné assez de priorités à ce qu'on peut faire nous-mêmes.
Et le nouveau business model de la BAD vise notamment à mettre en place une nouvelle architecture financière pour l'Afrique qui va mieux mobiliser l'épargne africaine. Et sur les besoins, en termes d'infrastructures de l'Afrique, évaluées à plus de 100 milliards de dollars par an, il est parfaitement possible qu'on arrive aux trois-quarts avec nos propres ressources si nous arrivons à les mobiliser.
Donc, c'est une question de gestion, de stratégie, d'implication et de mobilisation de nos propres ressources. Bien sûr que des pays comme le Congo n'ont pas attendu tout cela pour faire mieux. Notre zone Afrique centrale a mis en place depuis aujourd'hui huit ans ce qu'on appelle le marché financier sous-régional qui permet aux économies de mieux se financer, même si, très rapidement, nous constatons qu'il n'est pas très profond.
Mais il est là et nous pouvons encore faire mieux. Parce qu'aujourd'hui, moins de 20% des Africains ont un compte bancaire, ce qui veut dire qu'on manipule beaucoup de cash, beaucoup de trésorerie reste dans les sacs à la maison, alors que si cet argent était en banque, il contribuerait mieux à l'économie. Et la question, c'est de travailler sur notre modèle économique pour qu'il permette une meilleure mobilisation de nos ressources pour financer notre développement. C'est vraiment cela, l'objectif.
Les réformes de l'architecture financière mondiale
L.N. : Au niveau mondial, nous savons qu'avec tous les mouvements que vous connaissez, il n'y a aucune volonté d'accompagner l'Afrique en quoi que ce soit. C'est pour cela que, constat fait à l'entrée en fonction du nouveau président, l'Afrique pense qu'elle doit changer sa propre architecture financière. Si maintenant, le monde constate que l'Afrique bouge et qu'il veut bouger avec l'Afrique, tant mieux. Mais avec notre propre architecture financière, nous pourrions largement faire mieux.
Il y a des fonds oisifs qui ne sont pas remis dans le circuit économique qu'on peut mieux mobiliser pour financer notre développement. Bien sûr, nous aurons toujours besoin des autres, parce que eux aussi dégagent des excédents de financement qu'ils veulent placer. Il n'y a pas meilleur rendement aujourd'hui en termes de rentabilité d'investissement qu'offre l'Afrique. C'est vrai qu'il y a des risques, nos pays connaissent les difficultés de guerres civiles, de famine et autres. Donc, tout cela, ce sont des risques.
Mais au total, l'Afrique offre quand même une meilleure rentabilité d'investissements que le reste du monde. Si nous gérons mieux nos économies, si nous offrons plus de possibilités pour un placement meilleur des flux oisifs au niveau mondial, nous allons attirer tous ces investissements et cela va se refléter dans le rythme de développement de l'Afrique.
L'un des objectifs de la BAD est d'avoir une banque de financement des infrastructures. Vous verrez, lors des assemblées de Brazzaville, qu'il sera lancé de grandes initiatives concernant cet aspect. La BAD va laisser les petits projets aux banques de développement régionales. Elle va se consacrer aux projets transformateurs de l'Afrique.
Et pour conclure
L.N. : Ces Assemblées tombent très bien pour le Congo, parce que nous sommes au début d'un quinquennat. Qui dit début d'un quinquennat veut dire un nouveau PND, un nouveau projet de société. Pour celui-ci, nous avons même une nouvelle vision qui est celle de Congo 2063 que le président de la République a rappelée dans son discours d'investiture. Dans ce projet, nous allons savoir ce que sera le Congo dans 10, 30 et dans presque 40 ans. Le prochain PND sera le premier héritage de cette vision qui est un plan stratégique de développement à moyen et long terme.