Afrique du Sud: Comprendre les violences xénophobes

analyse

L'Afrique du Sud connaît depuis 2008 des vagues récurrentes de violences xénophobes visant des migrants, dans un contexte de pauvreté, de chômage massif et de défiance envers l'État. Des mouvements nationalistes relayés par les réseaux sociaux accusent les étrangers d'être responsables de la criminalité et de la dégradation des services publics, avec le soutien implicite ou explicite de nombreux acteurs politiques.

En 1974, Hugh Masekela, célèbre jazzman sud-africain, enregistre ce qui est devenu sa chanson la plus populaire, véritable hymne de la lutte contre l'apartheid : Stimela (coal train). Il y raconte la souffrance des travailleurs recrutés de force par le régime de Pretoria :

« There is a train that comes from Namibia and Malawi, there is a train that comes from Zambia and Zimbabwe, there is a train that comes from Angola and Mozambique, from Lesotho, from Botswana, from Zwaziland, from all the hinterland of Southern and Central Africa. This train carries young and old, African men who are conscripted to come and work on contract in the golden mineral mines of Johannesburg... »

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(« Il y a un train qui vient de Namibie et du Malawi, il y a un train qui vient de Zambie et du Zimbabwe, il y a un train qui vient d'Angola et du Mozambique, du Lesotho, du Botswana, du Swaziland, de tout l'arrière-pays de l'Afrique australe et centrale. Ce train transporte jeunes et vieux, des hommes africains enrôlés de force pour venir travailler sous contrat dans les mines d'or de Johannesburg... »)

Cet hommage aux opprimés en est aussi un aux migrants déracinés par le système raciste, et rappelle à quel point les migrations sont consubstantielles à l'histoire de l'Afrique du Sud.

Comment en est-on alors arrivé à ce que, en avril 2026, les rues des métropoles sud-africaines soient envahies par des foules appelant à l'expulsion des étrangers, pointant du doigt d'autres Africains noirs comme étant la cause de tous leurs maux ? Comment le pays dont la Constitution de 1996, modèle d'inclusion, protégeait les droits de tous les réfugiés, est-il devenu le théâtre des violences xénophobes récurrentes ?

2008-2019, des vagues successives de violences xénophobes

En mai 2008, une vague de violences inédites (plus de 50 morts et de 60 000 déplacés) est venue ternir l'image de la « nation arc-en-ciel » : les scènes d'agression contre les étrangers, poursuivis jusque dans leurs maisons, parfois brûlés vifs, ont envahi les médias du monde entier et conduit à une intervention de l'armée dans les townships et les bidonvilles des grandes villes.

Des violences de ce type se sont reproduites plus tard : en 2013, au Cap, contre des commerçants originaires de la Corne de l'Afrique ; en 2015, à Durban, peu après que le roi des Zoulous (une des plus puissantes et influentes autorités dites « traditionnelles », instrumentalisées par le régime d'apartheid et maintenues officiellement après 1994) a appelé au départ des « étrangers » ; en 2017, les propos anti-immigrés du maire de Johannesburg Herman Mashaba précèdent de peu une nouvelle vague de violences ; en 2019, à Durban et dans le Gauteng, les Nigérians et les Ghanéens sont systématiquement visés. Dans tous les cas, il est toujours question d'un phénomène urbain, et les attaques ont lieu essentiellement dans les townships et les quartiers informels.

La stigmatisation des migrants d'Afrique noire semble être devenue un trait caractéristique de la démocratie sud-africaine. Aucun des principaux partis politiques ne peut s'en dire innocent, et certainement pas le Congrès national africain (ANC), au pouvoir depuis 1994, qui, à chaque campagne électorale, voit certains de ses candidats sortir la « carte xénophobe » et a également mis en place une législation de plus en plus restrictive et répressive en matière d'immigration, bien éloignée des idéaux des années 1990 et qui finit pratiquement par légitimer le rejet des migrants.

L'approche des élections municipales de novembre 2026 n'est d'ailleurs pas sans lien avec les manifestations actuelles. Celles-ci ont cependant des caractéristiques nouvelles : elles se présentent comme portées par des « mouvements citoyens » et leurs leaders tiennent un discours en apparence légaliste, assumant d'être pleinement visibles jusque dans l'espace public des centres-villes. Ils sont souvent issus du monde des médias, voire des influenceurs - ce qui explique que les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans ces mobilisations xénophobes.

Les nouveaux visages de la haine

Ainsi est née en 2021, à Soweto, l'opération Dudula - qui signifie littéralement « forcer » ou « abattre » en IsiZulu (la langue zouloue) -, une organisation nationaliste qui affirme « lutter contre la criminalité et la dégradation des services publics ». Blocage à l'entrée des écoles ou des services de santé pour en interdire l'accès aux étrangers, attaques violentes des locaux d'entreprises accusées d'employer des étrangers ; autant de modes d'action largement médiatisés sur les réseaux sociaux. Zandile Dabula, 36 ans, présidente du mouvement, déclare à la presse :

« La plupart des problèmes que nous rencontrons sont causés par l'afflux de ressortissants étrangers. Notre pays est en désordre. »

Une autre jeune femme dirige le mouvement March and March, l'organisateur des manifestations actuelles. Né à Durban en 2025, ce collectif a pour visage Jacinta Ngobese-Zuma, une ancienne vedette de la radio, 39 ans, née à Kwamashu, l'un des grands townships de Durban. Elle appelle à l'expulsion des migrants illégaux et dénonce l'« inaction » de l'État face aux criminels et trafiquants. Elle vise plus spécifiquement les migrants du Nigeria et du Ghana - ce qui a d'ailleurs fait réagir officiellement les gouvernements de ces deux pays - et refuse la qualification de « xénophobe », affirmant n'avoir rien contre les étrangers « légaux ».

Début avril 2026, son mouvement manifeste violemment dans la ville d'East London (KuGompo City dans l'Eastern Cape) pour dénoncer le prétendu couronnement d'un roi igbo (groupe ethnique du Nigeria) dans la région. À la fin du mois, March and March manifeste à Johannesburg. Herman Mashaba, ancien maire et candidat aux prochaines élections municipales pour le parti ActionSA, vient lui faire part de son soutien.

Ces mouvements xénophobes font aussi circuler des chiffres validant le sentiment d'une invasion d'amaKwerekwere (« barbares »), désignation courante et péjorative des étrangers en IsiZulu, alors qu'il y aurait, en réalité, entre 3 millions et 4 millions d'immigrés sur une population totale de près de 63 millions - une proportion similaire à celle de nombreux pays du monde.

Le principal changement depuis 1994 est que si la majorité des étrangers sont toujours originaires d'Afrique australe (près de 70 % selon le service statistique national), les flux migratoires viennent désormais aussi d'Afrique de l'Ouest et de la Corne de l'Afrique. Ces « nouveaux » arrivants sont très présents dans le secteur du commerce informel (ce qui en fait des cibles visibles et faciles), mais nombreux sont aussi, parmi eux, des travailleurs qualifiés -médecins, ingénieurs, enseignants - dont l'Afrique du Sud a cruellement besoin. Certes, le nombre de migrants a augmenté. Pourtant, rapporté à la population totale du pays, le poids des étrangers reste relativement modeste.

La colère des « frustrés relatifs » ?

C'est donc plutôt l'échec des gouvernements post-apartheid à réduire la pauvreté et les inégalités et à faire reculer la criminalité qui est le plus souvent pointé comme cause de la xénophobie.

En Afrique du Sud aujourd'hui, le taux de chômage dépasse les 30 % (et est bien plus élevé dans les espaces les plus paupérisés) et plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, alors que l'enrichissement des élites a été extrême. Les inégalités, et surtout la pauvreté, sont des facteurs de « frustration relative » (relative deprivation). Leur inscription dans l'espace hérité concentre géographiquement le sentiment d'injustice dans les townships et plus encore dans les quartiers informels - c'est-à-dire les espaces où étaient, sous l'apartheid, cantonnées les populations noires.

Sous la présidence de Jacob Zuma (2009-2018), les inégalités ont explosé et la corruption s'est généralisée massivement à tous les niveaux de l'État. Le ministère de l'intérieur n'a pas été épargné : en février 2026, une enquête commandée par le président Ramaphosa (à la tête du pays depuis 2018) a révélé que de nombreux fonctionnaires acceptaient des pots-de-vin pour attribuer des visas. Or, c'est aussi à cette période que le quotidien des Sud-Africains s'est dégradé : coupures d'eau et d'électricité, infrastructures en déliquescences, services publics à l'agonie, criminalité endémique...

La méfiance à l'égard des forces de l'ordre s'est aussi accrue. La police, largement corrompue et violente, réprime et harcèle systématiquement les étrangers alors que sa tolérance à l'égard des groupes de « vigilants » voire des gangs criminels, notamment liés au narcotrafic, est bien connue.

La fracturation de la société est également une conséquence de la multiplication des mobilisations identitaires. Le régime d'apartheid était déjà fondé sur la ségrégation ethnique, au-delà de la seule ségrégation raciale (l'ensemble du système des bantoustans était une mise en oeuvre de cette double ségrégation, raciale et ethnique, qui permettait de diviser la population noire pour mieux la contrôler).

Jacob Zuma a, à son tour, largement instrumentalisé l'identité ethnique zouloue (un des neuf grands groupes ethniques sud-africains, numériquement le premier puisqu'il rassemble près de 25 % de la population totale du pays), notamment lors de son procès pour viol en 2006 (à l'issue duquel il a été acquitté) quand ses partisans manifestaient vêtus de t-shirts « Real Zulu Boy ».

On ne s'étonnera donc pas que le mouvement March and March soit né à Durban (ville où, comme dans toute la province du Kwazulu-Natal, la population noire est à une écrasante majorité zouloue) et, qu'en tête de ses cortèges, viennent souvent des hommes en tenue traditionnelle zouloue. Cette forme particulière d'ethnicisation accompagne et nourrit la montée en puissance des mouvements nationalistes et populistes.

En Afrique du Sud, les modalités des processus liés à l'accroissement des inégalités et au repli identitaire nationaliste sont particulièrement violentes dans une société « à vif ». Mais le sentiment anti-migrants est bel et bien porté par des acteurs politiques et sociaux. Dans un contexte où la défiance envers l'État ne cesse de croître (celle-ci étant davantage aggravée par les accusations de corruption portées contre le chef de l'État, risquant de donner lieu à une procédure de destitution en 2026) et où la participation politique est en déclin, c'est bien pour la démocratie sud-africaine elle-même qu'il y a à s'inquiéter.

Philippe Gervais-Lambony, Professeur émérite de géographie, spécialiste de l'Afrique du Sud, Université Paris Nanterre

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