À l'occasion de la Journée des musées, Tchan Ibrahim, directeur de l'écomusée Tata Somba au Bénin, analyse les défis sécuritaires et climatiques du secteur.
À l'occasion de la Journée internationale des musées, la question de la conservation du patrimoine en Afrique se pose avec une acuité particulière. Entre la menace djihadiste au nord du Bénin et du Burkina Faso, l'impact direct du dérèglement climatique sur les infrastructures et l'exode rural des jeunes, les modèles traditionnels hérités de l'Europe s'essoufflent. Tchan Ibrahim, directeur et cofondateur de l'écomusée Tata Somba, plaide pour une rupture avec les critères occidentaux au profit d'une approche centrée sur les communautés locales et les technologies numériques. Entretien.
Tchan Ibrahim, quels sont les principaux défis que vous rencontrez aujourd'hui pour préserver le patrimoine culturel dans votre région, au nord du Bénin ?
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L'un des premiers défis aujourd'hui, c'est la question sécuritaire. Nous sommes dans une zone où il y a une certaine situation géopolitique qui fait de la région une zone un peu insécurisée en termes d'avancement des groupes extrémistes violents qui sont dans le nord du Bénin et le nord du Burkina, où se trouve justement ce site sur lequel nous travaillons.
Le second défi, qui est vraiment un défi mondial pour tout le monde, c'est celui des changements climatiques. On parle souvent de changements climatiques en termes d'environnement ou de catastrophes, mais on oublie qu'ils ont un impact direct sur les musées. Notre structure est aujourd'hui profondément affectée par des pluies plus violentes, des variations de température, l'humidité et des précipitations qui ne favorisent ni l'animation même du musée, ni la conservation des objets sur lesquels nous travaillons.
Et pour finir, il y a le défi de l'inclusion et de l'implication de la nouvelle génération. Celle-ci est beaucoup plus orientée vers les villes. Cette migration des jeunes qui partent vide le village et laisse derrière eux des vieilles personnes qui n'ont pas forcément la force pour pouvoir continuer à préserver ce patrimoine.
Comment impliquez-vous les communautés locales, notamment les jeunes générations, dans la transmission de ce patrimoine afin qu'il ne reste pas réservé à une élite culturelle ou touristique ?
Nous avons placé au coeur du fonctionnement de notre musée les communautés elles-mêmes. Pour ce faire, nous avons dû créer des programmes d'implication des jeunes à travers ce qu'on a appelé des "chantiers-écoles", que ce soit de construction ou d'entretien. Comme nous sommes sur une architecture vivante qui se transmet de génération en génération depuis des millénaires, nous avons recréé ce concept de transmission des savoirs à travers des ateliers de construction où nous réunissons l'ancienne et la nouvelle génération.
Pour les hommes, qui se chargent généralement de la construction de cette architecture, nous organisons ces ateliers qui leur permettent de découvrir les matériaux et les techniques de construction. Au-delà même de ces aspects techniques, nous les amenons dans la "culture constructive", qui est différente de la simple technique. La culture constructive implique tous les rites et tous les cultes qui entourent la construction. Pour bâtir par exemple l'architecture Tata Somba, il y a sept étapes de construction, et à chaque étape, il y a des rites et des cérémonies.
Pour les jeunes filles, nous organisons la même chose. Cette fois-ci, il s'agit de l'entretien de l'enduit, donc du crépissage de cette architecture, des symboliques, de la décoration et de plein d'autres aspects liés à cette architecture.
Selon vous, à quoi pourrait ressembler le musée africain de demain et quelle alternative voyez-vous au modèle importé d'Europe ?
Les musées africains de demain doivent ressembler aux Africains : quels sont leurs besoins, comment est-ce qu'ils perçoivent la culture et comment la vivent-ils et l'animent-ils au quotidien ? Le patrimoine africain est vivant, il n'est pas fait pour aller dans une vitrine. Il est créé pour régler un problème bien déterminé de la société. Quand on le sort du contexte pour lequel il a été créé et qu'on le met dans un environnement qui ne lui ressemble pas, on ne peut plus parler de patrimoine ; cela devient simplement un objet décoratif. La conservation du patrimoine culturel africain doit se détacher du stéréotype de conservation à l'occidentale, qui nous amène vers des musées classiques où les objets sont emprisonnés dans des vitrines à des fins d'exposition ou de découverte.
L'une des alternatives que je vois aujourd'hui, c'est le numérique. Il s'agit de mettre au coeur du musée les détenteurs mêmes de ce patrimoine et de faire porter leur voix. Personne ne peut raconter l'histoire d'un objet mieux que celui qui l'a créé. Pourtant, dans les musées classiques, les communautés ne sont pas visibles ; seules apparaissent des fiches de collecte ou des cartels textuels donnant des informations sur l'objet. Mais d'où viennent ces informations et comment ont-elles été traitées pour arriver au final dans les oreilles du visiteur ?
Le numérique nous permet aujourd'hui d'emprunter ce nouveau chemin. En réalisant un modèle 3D, par exemple, on ne garde pas l'objet physique : on le duplique en un jumeau numérique sur lequel on peut travailler le narratif, tout en le liant à l'objet physique original qui, lui, reste préservé au sein de sa propre communauté.