Focus sur l'industrie du kidnapping, un levier de financement pour Boko Haram au Nigeria, au Tchad, au Niger et au Cameroun.
Tout d'abord quelle est l'ampleur de ce phénomène des enlèvements ? On peut, peut-être prendre les chiffres que l'on a au Nigeria, le pays de loin le plus touché. Selon un rapport du cabinet de conseil SBM Intelligence, basé au Nigeria et qui évalue les risques sécuritaires, on assiste à une "industrie structurée et lucrative".
Ce rapport nous apprend que "entre juillet 2024 et juin 2025, donc sur un an à peu près, plus de 4 700 personnes ont été enlevées lors de près d'un millier d'incidents. On compte des centaines de morts liés à ces rapts qui visent régulièrement des écoles.Et ils ont lieu surtout dans le nord du Nigéria, mais aussi dans le centre, commis par divers groupes, dont les plus connus sont Boko Haram classé organisation terroriste par l'ONU en 2014 mais aussi la branche ouest-africaine du groupe Etat islamique, l'ISWAP.
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Mais, les enlèvements n'ont pas seulement lieu au Nigeria. Ils ont lieu au Cameroun, comme l'an dernier avec l'enlèvement des passagers d'un bus à Ziguagé, dans l'Extrême-Nord du pays, un enlèvement revendiqué par Boko Haram. Ou encore récemment au Niger, où ce même groupe a enlevé fin mars sept ressortissants tchadiens près de la frontière avec le Tchad. L'un des otages a été tué. Les autres seraient toujours détenus.
Pourquoi ces enlèvements de masse par Boko Haram ? Nous avons posé la question à Remadji Hoinathy, chercheur à l'ISS, l'Institut d'étude et de sécurité.
"Ces enlèvements servent deux causes principales. La première, c'est le recrutement forcé des jeunes gens dans les rangs de ces groupes, le recrutement des jeunes femmes, le recrutement même parfois des communautés entières utilisées comme combattants ou comme main-d'oeuvre par ces groupes, ou bien encore comme esclaves sexuelles. Mais, les enlèvements servent aussi une cause économique très importante, notamment donc la collecte des rançons payées en milliers et quelquefois en millions de naira ou de CFA par les familles, les communautés et dans une moindre mesure les États, pour récupérer justement les personnes kidnappées."
Pour les otages tchadiens, les djihadistes demandent 50 millions de francs CFA pour cinq otages. Pour le sixième, parce qu'il est médecin, Boko Haram réclame même dix fois ce montant, soit 500 millions de francs CFA. C'est ce que déplore la Ligue tchadienne des droits de l'Homme dans la province du Lac.
Le gouvernement nie le versement de rançons
Et de ces sommes énormes, les ravisseurs finissent souvent par en obtanir au moins une partie. Si le rapport de SB Morgen au Nigeria qualifie cette industrie de "lucrative", c'est qu'au Nigeria, les demandes de rançons sur un an ont avoisiné les 35 millions de dollars, dont plus d'1,8 millions, soit près de 5% de la somme exigée, auraient été payés par l'Etat ou les familles des otages.
Face aux rançons, la politique officielle du Nigeria est pourtant de ne pas payer pour ne pas financer le terrorisme. En 2022, Abuja a adopté une loi qui punit pénalement le paiement de rançons. Payer des ravisseurs peut conduire à une peine d'emprisonnement pouvant aller jusqu'à 15 ans. Mas, cette loi ne semble pas être appliquée par les autorités sur le terrain. Puisque de nombreux Nigérians continuent de verser des rançons pour libérer des proches. A priori, les autorités paient aussi elles-mêmes des rançons.
Les autorités nigérianes sont en effet soupçonnées d'avoir versé une rançon à Boko Haram pour obtenir la libération d'environ 230 élèves et membres du personnel d'une école catholique enlevés en novembre 2025 dans l'État de Niger. Ces accusations surviennent dans un contexte de pression internationale, notamment de la part de l'administration Trump, qui reproche au Nigeria de ne pas assurer la protection des chrétiens.
Selon une enquête de l'AFP publiée le 23 février, qui s'appuie sur plusieurs sources du renseignement, le gouvernement aurait payé une somme importante au groupe jihadiste. Les montants évoqués divergent : certains parlent d'environ 6 millions d'euros, tandis que d'autres estiment la rançon à près de 1,3 million d'euros au total.
Toujours d'après ces sources, l'argent aurait été remis en espèces, transporté par hélicoptère jusqu'à un chef de Boko Haram dans l'État de Borno. Le gouvernement nigérian rejette fermement ces accusations qu'il qualifie d'infondées. Il assure que la libération des otages résulte plutôt d'un travail de renseignement et d'une opération militaire précise. Parce que reconnaître le versement de rançons pourrait servir la propagande de ces groupes, d'après les experts que nous avons joints.
Boko Haram et le bassin du Lac Tchad
Boko Haram est né en 2002 à Maiduguri, dans l'État de Borno, dans le nord-est du Nigeria. Le groupe a été fondé par le prédicateur Mohammed Yusuf, avec pour objectif d'établir un État islamique radical. Le nom Boko Haram est issu de la langue haoussa, et signifie "l'éducation occidentale est un péché". Le groupe rejette toute influence culturelle et politique occidentale, considérée comme corrompue.
C'est à Maiduguri donc que le mouvement a établi ses premières bases et construit son influence religieuse. Au fil du temps, Boko Haram a dépassé le cadre nigérian pour devenir une menace régionale. Le groupe a étendu ses activités au Niger, au Tchad et au Cameroun, dans l'ensemble du bassin du lac Tchad où il est toujours très actif.
En quoi le bassin du Lac Tchad est-il si important dans la stratégie de Boko Haram ? La réponse du chercheur Remadji Hoinathy, de l'Institut d'étude et de sécurité.
"Le bassin du lac Tchad est important parce que d'abord c'est un espace transfrontalier et le bassin du lac Tchad n'est pas très loin de l'espace du Sahel qui de l'autre côté aussi est touché par les mêmes affidés de l'État islamique, comme EIGS. Et de l'autre côté, il y a au Nord, la Libye, qui continue d'être un point de passage important en fait d'hommes et d'armes vers le bassin du lac Tchad.
Un autre avantage du bassin du lac Tchad pour ces groupes, c'est aussi que c'est une zone qui est située aux marges des États, où la présence de l'Etat a toujours été assez faible. C'est une zone de production économique assez importante parce que production agricole, production pastorale qui permet une sorte de d'économie transfrontalière locale assez forte.
L'écosystème géographique du bassin du lac Tchad est aussi particulier. C'est une zone qui est très enclavée à cause des îles, des marécages et des zones de forêts et donc constitue aussi une bonne zone pour se camoufler et se cacher lorsque la pression militaire devient très importante."
Une mouvance djihadiste dissidente, l'ISWAP
L'ISWAP est apparu en 2016 à la suite d'une scission majeure au sein de Boko Haram. Cette dissidence est née du désaccord de certains membres avec la stratégie extrêmement radicale d'Abubakar Shekau, le chef historique du groupe, dont les méthodes visaient indistinctement les populations civiles, y compris musulmanes.
En rupture avec cette ligne, l'ISWAP a prêté allégeance à l'État islamique (EI) et adopté une approche plus structurée et organisée. Le groupe cherche notamment à renforcer son implantation en développant des relations cordiales avec les populations locales, plutôt que de recourir uniquement à la terreur.
Depuis, Boko Haram et l'ISWAP, devenus rivaux, s'affrontent dans une lutte violente pour le contrôle des territoires et des ressources dans le bassin du lac Tchad, alimentant une véritable guerre fratricide.
La réponse militaire des États
Les Etats de la région tentent de coordonner leurs réponses militaires. Mais les choses ne sont pas faciles pour ces États, comme nous le dit le chercheur Remadji Hoinathy.
"Les réponses de chaque État ont d'abord été des réponses militaires organisées par chacun des États au niveau de son territoire. Mais les quatre États sont aussi tous membres d'une même organisation régionale, la commission du bassin du lac Tchad, qui a mis en place la Force multinationale mixte.
En plus de cela, il y a aussi un aspect non militaire de ce combat à travers une stratégie régionale de stabilisation consistant à porter des actions de développement, renforcement de la présence de l'État dans les communautés touchées par Boko Haram. Après plus d'une décennie, cette guerre asymétrique continue sur le terrain et ceci interroge dans une certaine mesure, l'efficacité des différentes réponses qui ont été apportées. Et dans beaucoup de cas, Boko Haram a montré beaucoup de capacité à s'adapter à ces réponses et a montré une résilience, s'est reconstitué et revenir sur le terrain, continuer à poser des problèmes à l'ensemble des États et des communautés."
Depuis 2009, cette insurrection jihadiste menée par Boko Haram puis par son rival, le groupe Etat islamique en Afrique de l'Ouest (Iswap), a fait selon l'ONU, plus de 40.000 morts et deux millions de déplacés dans le nord-est du Nigeria pays le plus peuplé d'Afrique. Et c'est pour aider le Nigeria dans la guerre contre ces mouvements, que Washington a depuis l'an dernier, déployé environ 200 soldats dans le pays pour soutenir et former ses forces armées.