Afrique: Le manque de soins palliatifs en région francophone n'est pas une fatalité

analyse

Imaginez qu'un membre de votre famille souffre d'un cancer avancé. La douleur est intense, constante. Vous cherchez de la morphine orale, l'un des médicaments essentiels pour soulager cette souffrance. Dans de nombreux pays francophones d'Afrique, vous aurez peu de chances d'en trouver : ni dans un centre de santé rural, ni dans une pharmacie de la capitale, ni parfois même dans un hôpital universitaire.

Cette situation n'est pas accidentelle. Elle résulte de décennies de sous-investissement, de cadres réglementaires restrictifs, d'un manque de formation et d'une faible intégration des soins palliatifs dans les systèmes de santé.

Les soins palliatifs désignent l'ensemble des soins destinés à améliorer la qualité de vie des personnes atteintes de maladies graves, évolutives ou incurables, ainsi que celle de leurs proches. Ils visent à soulager la douleur et les autres symptômes physiques, mais aussi à apporter un soutien psychologique, social et spirituel. Contrairement à une idée reçue, ils ne se limitent pas aux derniers jours de vie : ils peuvent être initiés dès le diagnostic d'une maladie sérieuse, en parallèle des traitements curatifs.

Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn

Des organisations comme Human Rights Watch avaient déjà alerté sur cette réalité. Notre étude, publiée en 2026 dans la revue Médecine Palliative, permet de la mesurer pour la première fois à l'échelle régionale à l'aide d'indicateurs standardisés de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Mes recherches doctorales portent sur l'évaluation du développement des soins palliatifs en Afrique, aux niveaux régional et national. L'étude présentée ici, dont je suis co-auteure, s'inscrit dans cette démarche et constitue la première analyse comparative des pays francophones du continent fondée sur le cadre standardisé de l'OMS, afin de mesurer les inégalités d'accès aux soins essentiels.

Ce que nous avons mesuré

Notre équipe a évalué la structure de développement des soins palliatifs dans 22 pays francophones d'Afrique, à partir de 14 indicateurs de l'OMS couvrant six dimensions : les politiques de santé, l'accès aux médicaments essentiels, la formation des professionnels, la recherche, les services spécialisés et l'autonomisation des personnes et des communautés.

Le constat est préoccupant. Parmi ces pays, trois sur quatre se situent encore au stade « émergent », soit le niveau le plus faible de développement. Seul le Maroc atteint le niveau « établi » selon le classement mondial des soins palliatifs publié en 2025, indiquant qu'une majorité des dimensions structurelles nécessaires au développement durable des soins palliatifs sont en place, malgré des lacunes persistantes. Les écarts avec les pays africains non francophones sont statistiquement significatifs dans trois domaines essentiels : l'accès aux médicaments, la formation et les services spécialisés.

Ces résultats signifient que des personnes atteintes de cancer, de VIH avancé, de tuberculose sévère, de démence ou d'autres maladies graves risquent de vivre et de mourir avec des souffrances évitables, sans accompagnement adapté. La situation est encore plus préoccupante pour les enfants : dans 77 % des pays étudiés, aucun service spécialisé en soins palliatifs pédiatriques n'existe. De nombreux pays ne disposent pas de formulations médicamenteuses adaptées aux enfants, les privant même des traitements de base contre la douleur.

Pourquoi ce retard ?

Le développement des soins palliatifs en Afrique s'est accéléré à partir des années 1980 et 1990, notamment en réponse à l'épidémie de VIH et à la progression des cancers. Une partie des soutiens internationaux s'est historiquement structurée autour de certains pays anglophones, comme l'Ouganda, le Kenya ou l'Afrique du Sud, laissant les pays francophones plus souvent en marge. Ce déséquilibre a laissé des traces structurelles profondes, encore visibles aujourd'hui, y compris dans la production scientifique.

Entre 2017 et 2023, les pays anglophones d'Afrique ont publié environ quinze fois plus d'articles scientifiques sur les soins palliatifs que les pays francophones -- un écart qui reflète non seulement un investissement historique inégal, mais aussi des barrières linguistiques, un accès limité aux bases de données internationales et un manque de financement dédié à la recherche locale. Cette invisibilité scientifique entretient l'invisibilité politique : ce qui n'est pas documenté est rarement priorisé.

À cela s'ajoutent des obstacles réglementaires persistants. Un clinicien du Burkina Faso nous l'a résumé ainsi :

Au niveau rural, la morphine orale est inexistante du fait de la non-formation du personnel et de la lourdeur des textes réglementaires.

Dans plusieurs pays, l'usage médical des opioïdes (substances psychoactives très puissantes qui agissent sur le système nerveux central) reste encadré par des textes très restrictifs, la morphine étant davantage perçue comme une substance à contrôler que comme un médicament essentiel. Résultat : la morphine orale, pourtant inscrite depuis longtemps sur la liste des médicaments essentiels de l'OMS, reste très peu disponible dans les structures de santé primaires, en particulier en milieu rural.

Le Maroc et le Bénin montrent que le changement est possible

Ces inégalités ne sont ni inévitables ni irréversibles. Le Maroc est aujourd'hui le pays francophone africain le plus avancé en soins palliatifs. Une réforme réglementaire adoptée en 2013 a assoupli les règles de prescription des opioïdes. Toutes les facultés de médecine enseignent désormais les soins palliatifs, intégrés dans l'offre de soins essentielle.

Le Bénin offre une leçon complémentaire. Depuis 2018, la pharmacie d'un grand hôpital universitaire produit localement une solution orale de morphine à partir de poudre importée, grâce à un partenariat avec l'Ouganda et au soutien de coopérations internationales -- réduisant la dépendance aux importations et facilitant l'accès au traitement. En 2020, une loi a reconnu les soins palliatifs comme un droit du patient et une responsabilité de l'État, et le pays dispose aujourd'hui d'un plan national dédié.

Que faut-il faire ?

La priorité est politique : reconnaître les soins palliatifs comme une composante ordinaire des systèmes de santé. Les gouvernements doivent les intégrer dans les lois nationales et la couverture sanitaire universelle, désigner des responsables au sein des ministères et réviser les réglementations des opioïdes. Sans cadre politique, les initiatives restent isolées et fragiles.

La formation est un levier tout aussi essentiel. Au Cameroun, 71 % des écoles d'infirmiers proposent déjà un enseignement en soins palliatifs -- un point de départ, mais qui doit devenir obligatoire et harmonisé. La recherche locale, publiée en français et accessible aux décideurs, doit également être renforcée. Les organisations régionales et internationales sont bien placées pour soutenir les pays les moins avancés et accompagner ce plaidoyer. Parmi elles, l'Association africaine de soins palliatifs (APCA), la Fédération internationale de soins palliatifs (FISP), le Centre africain de recherche de soins de fin de vie (ACREOL) et l'Alliance mondiale contre le cancer (AMCC) disposent de l'expérience et des réseaux nécessaires pour faciliter le mentorat, le partage d'expériences et le dialogue politique entre pays.

Une question de justice

D'ici 2060, le nombre de personnes ayant besoin de soins palliatifs en Afrique subsaharienne devrait presque tripler, selon une étude publiée dans The Lancet Global Health. Sans changement, de nombreux patients mourront sans médicaments disponibles, sans professionnel formé, sans service accessible. Améliorer ces indicateurs, c'est ouvrir la possibilité de réduire cette souffrance pour des millions de personnes.

Les soins palliatifs ne sont pas un luxe réservé aux pays riches. Le retard observé en Afrique francophone n'est pas une fatalité. Il est le reflet de choix politiques, de priorités de financement et d'inégalités historiques qui peuvent et doivent être corrigés.

La question n'est donc plus seulement de mesurer l'inégalité. Elle est de décider collectivement de la réduire.

Fernanda Bastos, chercheure, Universidad de Navarra

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.