Dakar — Le séisme provoqué par la publication, en France, de la tribune intitulée "Zapper Bolloré", qui dénonce l'emprise croissante de l'homme d'affaires Vincent Bolloré sur le cinéma français, trouve des échos au Sénégal où de nombreux professionnels du septième art redoutent les répercussions de cette crise potentielle.
Les craintes liées à cette affaire se justifient par le fait que Canal+ Afrique, filiale de la chaine cryptée française, travaille à la promotion du cinéma africain depuis une trentaine d'années, dans le sillage des positions acquises par le groupe Bolloré dans l'économie africaine, notamment dans la logistique.
"J'ose espérer qu'il n'y ait pas de ramifications. Cela pourrait ne pas être utile pour l'industrie cinématographique et audiovisuelle africaine", a réagi le producteur sénégalais Oumar Sall, directeur général de la boite de production "Cinékap", soulignant "le rôle majeur" que joue Canal+ dans l'industrie audiovisuelle africaine.
"Entre les préachats, les coproductions et la diffusion, le groupe soutient fortement la création africaine. En somme, sauf erreur de ma part, cela représenterait plus de 5 000 préachats et plus de 15 000 coproductions par an à travers le continent", a-t-il fait valoir.
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Il en résulte que le groupe Canal+ occupe une place "incontournable" dans le financement, la production, la distribution de l'industrie audiovisuelle et cinématographique africaine, a souligné le producteur sénégalais.
"La vérité, c'est que sans cet engagement, une partie de l'industrie aurait beaucoup de mal à exister à cette échelle aujourd'hui", insiste-t-il, estimant que quand l'on parle de souveraineté, "il faut vraiment financer son identité. Et nos Etats sont loin derrière".
Il signale que le cinéma africain, voire sénégalais, n'a pas intérêt à ce que cette crise ait des ramifications sur le continent africain.
Laurence Attali, signataire de la tribune
La réalisatrice franco-sénégalaise Laurence Attali, parmi les 1600 signataires de cette tribune "Zappez Bolloré", est d'un avis un tout petit peu différent.
"J'ai signé parce que plus de cinéastes signeront cette tribune, moins ils pourront appliquer leurs sanctions sur +une liste noire+. Si on est des milliers à signer dans le monde, peu importe la nationalité, ils ne pourront pas bloquer toute la création cinématographique, auteurs, réalisateurs, techniciens, acteurs producteurs", a-t-elle réagi.
Le PDG de Canal +, Maxime Saada, en réaction avec la publication de cette tribune dénonçant "l'emprise grandissante de l'extrême droite" dans le 7e art français, a annoncé, dimanche, qu'il ne souhaitait plus collaborer avec les professionnels du secteur ayant signé ce texte critique envers Vincent Bolloré, principal actionnaire du groupe.
Il dit avoir vécu cette tribune "comme une injustice" à l'égard des équipes de Canal+, qui travaillent pour le cinéma.
Pour Laurence Attali, cette décision de Canal+ concerne le cinéma mondial, très axé sur les coproductions. " Parler de liste noire aujourd'hui rappelle la sombre époque du maccarthysme aux Etats-Unis. On ne censure pas des artistes pour leurs idées", a-t-elle dénoncé.
"Le fait que Bolloré veuille bâtir un empire sur les médias et maintenant le cinéma, la production et la distribution, en prévoyant de racheter 100% du réseau UGC (User Generated Content, l'un des principaux acteurs de l'industrie du cinéma francophone en Europe), est extrêmement inquiétant quand on connait ses positions d'extrême droite revendiquées", a soutenu la cinéaste franco-sénégalaise.
Pour le journaliste et critique de cinéma français Olivier Barlet, cette tribune diffusée le 11 mai dernier par plusieurs médias français révèle une inquiétude générale du secteur.
"C'est donc une inquiétude générale qui s'exprime à travers cette tribune. Et à l'heure de Donald Trump, on a raison de s'inquiéter", réagit-il, en pointant la présence du logo de Canal+ sur la plupart des films financés par ce dernier.
Selon Barlet, l'inquiétude ainsi exprimée par les acteurs du secteur "est aussi politique, car nourrie par la progression de l'extrême droite en France".
La ministre française regrette "la réponse disproportionnée" de Canal+
La ministre de la Culture française Catherine Pégard, dont les propos ont été relayés par plusieurs médias français, a déclaré mardi regretter "la réponse disproportionnée" du patron de Canal+.
Cette polémique est survenue à la veille de l'ouverture de la 79e édition du festival international du film de Cannes (France), après la publication, par le quotidien Libération et d'autres médias, d'une tribune dans laquelle 600 professionnels du cinéma français dénoncent "l'emprise grandissante de l'extrême droite" dans le cinéma français et la mainmise de Vincent Bolloré sur le secteur.
"En laissant le cinéma français aux mains d'un patron d'extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif", écrivent les signataires.
Ils disent redouter que Vincent Bolloré soit "en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran", quand il aura obtenu à partir de 2028 le contrôle d'UGC, le troisième réseau de salles français.