Ile Maurice: La nécessaire et grande mutation du centre financier international

Terme générique, qui a beaucoup circulé au sommet «Africa Forward», tenu les 11 et 12 mai à Nairobi, le «de-risking» est un ensemble de stratégies et d'actions entreprises par les institutions financières, les entreprises ou même les gouvernements, pour réduire leur exposition aux risques financiers, opérationnels ou réglementaires.

Maurice cherche à s'imposer comme une véritable plateforme régionale d'exécution et d'accompagnement des investissements en Afrique. Ben Lim, CEO de Intercontinental Trust, Faraz Rogid, CEO de Mauritius Finance, et Arnaud Lagesse, patron du groupe IBL, nous aident à comprendre les contours de cette transformation et les défis qu'elle implique.

Le sommet Africa Forward aura peut-être marqué un tournant discret mais fondamental dans l'évolution du modèle économique mauricien. À travers les interventions du Premier ministre, Navin Ramgoolam, et du junior minister des Finances, Daneshwar Damry, Maurice a cherché à projeter une nouvelle image : celle d'une juridiction capable d'attirer des capitaux internationaux, et de réduire les risques liés aux investissements en Afrique, notamment dans les secteurs émergents de la finance numérique et de la finance climatique.

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Ce repositionnement est loin d'être anodin. Il traduit une prise de conscience profonde : le modèle mauricien traditionnel, fondé essentiellement sur l'efficience fiscale, la structuration de fonds et les conventions de non-double imposition, ne suffit plus dans un environnement international bouleversé par les réformes fiscales mondiales, les nouvelles exigences de transparence et la montée des critères ESG dans les décisions d'investissement. Le centre financier mauricien cherche désormais à évoluer vers un rôle plus sophistiqué : devenir une plateforme de structuration, de sécurisation et d'accompagnement des investissements destinés au continent africain.

Atouts et concurrences africaines

Pour Ben Lim, CEO de Intercontinental Trust, Maurice possède déjà plusieurs atouts structurels qui lui permettent de nourrir cette ambition. Il rappelle que peu de juridictions africaines peuvent aujourd'hui combiner simultanément un système juridique hybride mêlant droit commun et droit civil, un régulateur reconnu avec la Financial Services Commission, une notation souveraine «investment grade», un vaste réseau d'accords de protection des investissements et de conventions fiscales, ainsi qu'une expertise historique dans la structuration de fonds internationaux.

À cela s'ajoute, selon lui, un élément stratégique souvent sous-estimé : la sortie des listes grises du Groupe d'action financière (GAFI) et de l'Union européenne en 2022, qui a permis à Maurice de restaurer une partie de sa crédibilité internationale après plusieurs années de turbulences réputationnelles.

Ben Lim, CEO de Intercontinental Trust.

Mais l'analyse de Ben Lim est aussi marquée par une certaine lucidité. Il reconnaît que la concurrence internationale est devenue beaucoup plus agressive. Le Kigali International Financial Centre au Rwanda progresse rapidement. Le Nairobi International Financial Centre, porté politiquement par le Kenya, cherche à s'imposer comme une nouvelle porte d'entrée vers l'Afrique de l'Est. Casablanca Finance City consolide sa présence sur le marché africain francophone. Hors du continent, des places comme le Dubai International Financial Centre ou l'Abu Dhabi Global Market attirent déjà une part croissante des investissements destinés à l'Afrique grâce à leur puissance financière, leur sophistication réglementaire et leur environnement fiscal très compétitif.

Dans ce nouvel environnement, «Maurice ne peut plus simplement capitaliser sur son passé. Son positionnement comme un centre de "de-risking" n'aura de sens que si la juridiction démontre qu'elle apporte une valeur de structuration que les autres ne savent pas offrir, notamment sur la finance mixte (blended finance), les mécanismes de garanties, la couverture des risques de change sur les monnaies africaines, les véhicules de titrisation liés aux projets climatiques bancables», souligne le CEO d'Intercontinental Trust.

Segments sophistiqués

Autrement dit, Maurice cherche à se repositionner sur des segments beaucoup plus sophistiqués que la simple domiciliation de sociétés ou de fonds. Cette évolution apparaît presque comme une nécessité historique.

Le modèle mauricien s'est longtemps reposé sur la canalisation passive de capitaux vers l'Inde puis vers l'Afrique grâce à des avantages fiscaux et réglementaires. Or, les réformes internationales impulsées par l'OCDE, notamment le Pilier 2 et les initiatives Base Erosion and Profit Shifting, ont profondément remis en question cette logique.

Le repositionnement évoqué à Nairobi traduit donc une tentative d'adaptation à une nouvelle réalité mondiale où les investisseurs recherchent davantage de substance économique, de gouvernance, de conformité et de transparence. Maurice cherche désormais à être perçue comme un centre capable de sécuriser les investissements africains dans un contexte marqué par des risques politiques, réglementaires, monétaires et opérationnels souvent élevés.

Cette volonté de transformation se heurte toutefois à un défi majeur : la compétitivité fiscale. Ben Lim estime que l'accumulation récente de prélèvements pourrait progressivement fragiliser l'attractivité de Maurice. Il cite notamment la Fair Share Contribution, le Qualified Domestic Minimum Top-up Tax lié au Pilier 2 de l'OCDE, la Corporate Climate Responsibility Levy, la Corporate Social Responsibility Levy ainsi que certaines formes d'Alternative Minimum Tax. Selon lui, pour certains acteurs financiers, notamment les banques et les sociétés d'intermédiation, le taux effectif d'imposition pourrait désormais atteindre jusqu'à 35%.

Cette évolution soulève une question fondamentale. Maurice peut-elle encore rivaliser avec des juridictions comme Dubaï ou Singapour si son avantage fiscal historique s'érode progressivement ? La question est centrale, car les grands investisseurs internationaux arbitrent aujourd'hui entre plusieurs centres financiers mondiaux capables d'offrir des environnements réglementaires sophistiqués et des conditions fiscales compétitives.

Consolider les acquis

L'approche de Faraz Rogid apparaît plus institutionnelle et davantage centrée sur la notion de confiance. Maurice dispose déjà, dit-il, de plusieurs leviers solides de «de-risking» qu'il convient aujourd'hui de consolider afin de rassurer les investisseurs internationaux souhaitant s'implanter en Afrique. Cela passe notamment par le renforcement de son architecture réglementaire, de ses accords de protection des investissements et de son réseau de conventions de non-double imposition, qui offrent davantage de prévisibilité juridique, fiscale et opérationnelle aux investisseurs. Par ailleurs, il souligne que «l'absence de contrôle des changes, la fluidité du système bancaire mauricien et l'expertise de l'écosystème local de professionnels, qui sont les management companies, les cabinets juridiques, les auditeurs, les fiscalistes et autres conseillers financiers, permettent d'offrir des solutions de structuration efficaces et adaptées aux réalités africaines».

Faraz Rogid, CEO de Mauritius Finance.

Selon Faraz Rogid, Maurice ne cherche plus uniquement à être un centre financier traditionnel. L'ambition est désormais de devenir «une plateforme de structuration et de sécurisation des investissements vers l'Afrique», particulièrement dans les secteurs liés à la finance durable, au digital et aux infrastructures nouvelles. Il souligne également que l'appartenance de Maurice au mécanisme MIGA (Multilateral Investment Guarantee Agency) du Groupe de la Banque mondiale constitue un élément important de réassurance pour les investisseurs internationaux soucieux de se protéger contre certains risques politiques.

Crédibiliser l'image de marque

Cette notion de confiance devient aujourd'hui essentielle dans un contexte où les investisseurs institutionnels accordent une importance croissante à la stabilité réglementaire, à la qualité des institutions et à la réputation des juridictions financières. Pour Maurice, le défi est donc autant réputationnel que financier. Après les épisodes liés aux listes grises et les critiques internationales sur certains aspects de son centre financier, le pays cherche à reconstruire une image de juridiction crédible, stable et conforme aux standards internationaux.

Le repositionnement mauricien intervient également dans un moment où les besoins de financement du continent africain deviennent gigantesques. La transition énergétique, les infrastructures vertes, les fintechs africaines, les réseaux numériques ou encore les projets liés à l'adaptation climatique nécessitent des volumes de capitaux considérables. Or, ces investissements restent souvent freinés par la perception élevée des risques africains.

C'est précisément sur cette faille que Maurice tente aujourd'hui de se positionner : devenir l'intermédiaire capable de rassurer les investisseurs internationaux et de réduire les frictions liées aux investissements africains.

Pour y parvenir, plusieurs transformations apparaissent inévitables. Sur le plan technologique, Maurice devra accélérer la digitalisation de ses services financiers et renforcer les outils technologiques de ses régulateurs afin d'améliorer la supervision et les procédures de conformité. Aussi, le pays devra développer des expertises nouvelles dans la finance climatique, les marchés carbone, les actifs digitaux ou encore les standards ESG internationaux tout en maintenant institutionnellement un haut niveau de stabilité politique, de crédibilité réglementaire et de qualité de gouvernance.

Redéfinir l'identité économique locale

L'intervention de Arnaud Lagesse, présent à ce sommet avec ses proches collaborateurs, apporte une dimension géoéconomique plus large à cette réflexion. À travers la stratégie «Beyond Borders» d'IBL, il souligne que les partenariats Nord-Sud doivent désormais entrer dans une phase beaucoup plus concrète et opérationnelle, fondée sur des plateformes régionales solides, des équipes présentes sur le terrain et une compréhension fine des marchés africains. Cette vision rejoint directement le repositionnement mauricien : Maurice cherche moins à être un simple point de passage financier qu'une véritable plateforme régionale d'exécution et d'accompagnement des investissements en Afrique.

Arnaud Lagesse, CEO du groupe IBL.

Au fond, ce qui se joue aujourd'hui dépasse largement la seule question du secteur financier. Il s'agit pour Maurice de redéfinir son rôle économique dans un monde en mutation. Le modèle fondé principalement sur l'optimisation fiscale et le transit de capitaux atteint progressivement ses limites. La prochaine étape reposera davantage sur la capacité du pays à produire de la valeur ajoutée intellectuelle, réglementaire et financière.

L'opportunité existe réellement. Les besoins africains en financement durable et digital sont immenses. Mais la fenêtre stratégique reste étroite et la concurrence avance rapidement. Le succès de Maurice dépendra donc moins des annonces politiques que de sa capacité à transformer cette ambition en réalité concrète. Car dans l'univers très concurrentiel des centres financiers internationaux, la crédibilité se construit désormais moins sur les discours que sur l'exécution.

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