Cameroun: Privatisation de l'électricité au pays - 928 milliards perdus, une leçon brutale

928 milliards de FCFA. C'est ce que coûte au contribuable camerounais le retour à la case départ d'une privatisation imposée il y a vingt ans. Une entreprise cédée pour 48 milliards récupérée pour vingt fois ce prix.

Un monopole bradé sous pression extérieure

Au début des années 2000, le FMI et la Banque mondiale conditionnent leur soutien financier à des réformes structurelles. Le Cameroun cède. En 2001, la SONEL fleuron national de l'électricité est vendue au groupe américain AES Corporation pour 48 milliards de FCFA.

Le prix est bas. Le deal est stratégique pour l'acheteur : un monopole sectoriel acquis à coût minimal dans un marché captif. Les promesses de modernisation et de stabilisation du réseau sont formulées. Elles ne seront pas tenues.

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Treize ans de sous-investissement rentable

AES-SONEL gère le réseau sans en transformer les fondamentaux. Les délestages persistent. Les infrastructures vieillissent. La logique est celle d'un fonds d'investissement, pas d'un opérateur de service public : extraire de la valeur avant de revendre.

En 2014, AES cède ses parts au fonds britannique Actis pour 110 milliards de FCFA. En treize ans, la valeur théorique de l'entreprise a plus que doublé. Aucune amélioration notable du service n'a été enregistrée. La plus-value, elle, est réelle.

ENEO : l'illusion du rebranding

Actis rebaptise l'entreprise ENEO. Le changement de nom masque une continuité de doctrine : restructurer, optimiser les marges, préparer la revente. La logique spéculative reste intacte.

Dix ans plus tard, le modèle s'effondre. Barrages saturés, réseau dégradé, coupures quotidiennes, tensions sociales croissantes. Actis perçoit le signal. Le fonds britannique décide de sortir avant que la situation ne se détériore davantage.

Le rachat : une facture à 928 milliards

L'État camerounais rachète les parts d'Actis pour 78 milliards de FCFA. Ce chiffre seul serait déjà révélateur. Mais il ne représente qu'une fraction de la réalité.

ENEO laisse derrière elle environ 850 milliards de FCFA de passif financier : dettes bancaires, dettes fournisseurs, investissements non réalisés. Le total consolidé de l'opération de renationalisation atteint 928 milliards de FCFA pour récupérer une entreprise vendue 48 milliards deux décennies plus tôt.

La privatisation controversée a permis à deux fonds étrangers successifs de valoriser un actif public sans en assumer les obligations structurelles.

Ce que cette facture va coûter réellement

Les 850 milliards de passif vont peser sur les capacités d'emprunt et les arbitrages budgétaires de l'État. Des secteurs comme la santé, l'éducation et les infrastructures routières absorberont mécaniquement une partie de ce choc.

Le Cameroun devra financer la réhabilitation d'un réseau électrique structurellement sous-investi pendant vingt ans. Sans capacité de production supplémentaire significative, les délestages chroniques continueront de pénaliser l'économie productive PME, industrie, commerce.

Le coût réel de cette privatisation ne se mesure pas seulement en milliards transférés vers des fonds étrangers. Il se mesure aussi en croissance économique sacrifiée et en confiance institutionnelle érodée.

Quand l'État récupère la facture que le marché n'a pas payée

L'affaire SONEL-AES-ENEO documente un schéma précis : la privatisation d'un secteur stratégique sous conditions extérieures, la captation de valeur par des investisseurs à horizon court, et le retour du passif vers le contribuable.

Ce n'est pas un cas isolé. C'est un modèle. La vraie question est de savoir si les institutions qui ont prescrit cette privatisation en 2001 assumeront une part de la facture de 2024 ou si, une fois encore, elle restera entre les seules mains des Camerounais.

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