Alors que la France vient d'adopter une loi-cadre sur la restitution des oeuvres pillées durant la colonisation, Marie-Cécile Zinsou livre sa vision d'un retour bien au-delà des objets.
Depuis quelques années, la restitution des oeuvres africaines est devenue un sujet diplomatique majeur. Mais, au fond, est-ce que l'Europe restitue aujourd'hui par véritable transformation du regard porté sur l'Afrique, ou parce que le vieux récit colonial n'est plus tenable politiquement ?
La restitution est une revendication des États africains depuis les indépendances, dans les années 1960. Les décennies suivantes ont constitué un moment fort de plaidoyer, notamment sous l'impulsion de l'UNESCO, mais sans jamais aboutir : aucun pays européen n'acceptait de céder, la France opposant systématiquement le principe d'inaliénabilité du patrimoine national.En 2016, le Bénin renouvelle sa demande même réponse. C'est le discours de Ouagadougou en 2017, après l'élection d'Emmanuel Macron, qui change la donne : pour la première fois, un président français déclare vouloir que le patrimoine africain soit visible en Afrique.
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J'ai eu l'occasion de lui poser directement la question. Il a donné deux réponses. La première : il avait entendu l'appel d'une jeunesse africaine et ouest-africaine qui, via les réseaux sociaux, exprimait avec force sa volonté d'accéder à son propre patrimoine une génération consciente de son histoire et de ce qui lui avait été soustrait. La seconde était plus personnelle : ayant vécu à Abuja en début de carrière, il avait été frappé par l'impossibilité d'accéder à des musées pour découvrir les cultures yoruba et vodoun, avec pour seule réponse que ces oeuvres se trouvaient à Paris, Londres, Berlin ou New York.
Sur le fond, la colonisation reste un sujet profondément méconnu et douloureux en France. Le fait que Macron ait pu qualifier la colonisation de crime contre l'humanité a choqué, mais cela a aussi fait bouger les lignes. Cette situation ne pouvait plus durer - ni pour les binationaux afro-européens pris en porte-à-faux entre deux histoires, ni pour la persistance d'un regard d'infériorité hérité de la colonisation, dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui.
On parle souvent de restitution comme d'un retour d'objets, mais ne faudrait-il pas surtout parler de restitution des imaginaires africains, quand, pendant des siècles, l'Afrique a été racontée, classifiée et exposée par d'autres qu'elle-même ?
L'Afrique a été esclavagisée, colonisée, et son histoire en grande partie effacée ou réécrite. Pour l'exemple que je connais le mieux, celui du Bénin, cette réécriture s'est intensifiée à partir de 1890. Et pourtant, l'Afrique n'a jamais cessé d'écrire sa propre histoire - à travers les manuscrits de Tombouctou au XIVe siècle, les bas-reliefs du Dahomey, le kpanligan (histoire versifiée des rois), les appliqués brodés qui racontent les guerres et la cosmogonie vodoun. Ces formes d'écriture existent à toutes les époques et sur tout le continent ; elles ont simplement été délibérément minorées, présentées comme sans valeur face aux «Lumières» que la colonisation prétendait apporter.
Le drame, c'est qu'à force d'effacer ces traces et de répéter aux peuples qu'ils n'avaient pas d'histoire, on est parvenu à leur faire intérioriser une infériorité qui n'avait aucun fondement réel. Ce qui revient avec les oeuvres, ce n'est pas seulement un trône ou une statue - c'est la mémoire des royaumes, des ancêtres, de tout ce qui existait avant la conquête et qui constitue l'identité. Les objets sont des porteurs de mémoire, des supports de fierté et de dignité. Restituer, ce n'est pas déplacer 25 statues : c'est rapatrier l'imaginaire tout entier.
Les musées occidentaux ont longtemps figé l'Afrique dans une esthétique du passé, du rite, du traditionnel. L'enjeu aujourd'hui est-il aussi de restituer une image de l'Afrique comme civilisation contemporaine, mouvante et intellectuellement productrice ?
La façon dont les musées occidentaux ont représenté l'Afrique n'est plus notre problème. Nous n'avons pas à nous définir en réaction au regard de l'autre. Ce qui importe désormais, c'est de nous raconter selon nos propres termes, de décider nous-mêmes ce qui a de la valeur, ce qui mérite d'être montré et comment. Quand les oeuvres reviennent, elles se libèrent de toutes les catégories qui leur avaient été imposées pendant cent trente ans de captivité muséale.
Nous n'avons pas à prouver que l'Afrique est contemporaine et intellectuellement productive. Nous le savons profondément. Ce que ces retours permettront avant tout, c'est de donner à la jeunesse les outils pour comprendre d'où elle vient - et c'est de cette connaissance que se construit un avenir solide.
Sur un continent où beaucoup de jeunes vivent une urgence économique et sociale, comment convaincre que les musées, les archives et le patrimoine ne sont pas des luxes culturels, mais aussi des outils de souveraineté et de développement ?
Le musée est un outil de développement au même titre que l'école. C'est un lieu d'apprentissage, de compréhension du monde, d'ouverture - et la culture devrait être un droit, pas un luxe. Depuis sa création en 2005, la Fondation Zinsou a accueilli plus de huit millions de visiteurs, dont 80 % ont moins de dix-huit ans. Ce chiffre dit tout : les enfants ont compris instinctivement l'intérêt du musée, sans que personne n'ait à les en convaincre, et leurs parents ne les en ont jamais dissuadés.
Évidemment, dans des pays en situation de conflit armé, les priorités sont ailleurs. Mais pour la majorité des pays africains, qui se trouvent dans des situations stables, le musée fait partie d'un écosystème intellectuel - avec l'école et la bibliothèque - indispensable à la construction individuelle et collective. Ce n'est pas un luxe : c'est une arme pour se construire pour demain.
Les grandes batailles de restitution visent souvent les États européens, mais le véritable angle mort n'est-il pas plutôt le marché international de l'art, les collections privées et les circulations opaques des oeuvres africaines ?
C'est effectivement la question la plus complexe. Lors de la conquête coloniale, les soldats déposaient certains objets dans les musées - Trocadéro, British Museum, musées allemands - mais en conservaient d'autres, qui sont ainsi entrés dans des collections privées. Et il n'existe aucun inventaire de ce qui est parti : les archives militaires des expéditions coloniales ne contiennent étrangement aucune trace de ces biens.
On parle aujourd'hui d'environ 150 000 objets dans les collections françaises, mais nul ne sait si cela représente 5 %, 50 % ou 70 % de ce qui a réellement été prélevé.
Le marché de l'art reste donc largement inappréhendable sur ce plan. Ce qui est possible, en revanche, c'est d'ouvrir des dialogues - et beaucoup se sont ouverts ces dernières années. Depuis que la restitution est devenue visible en Europe, des particuliers se sont manifestés, prêts à rendre ce qu'ils avaient hérité d'un aïeul sans même en connaître l'histoire.
On ne peut pas légiférer sur les collections privées, mais on peut convaincre, et les gens sont souvent plus sensibles qu'on ne le croit dès lors qu'ils prennent conscience de ce que leur possession représente comme manque pour une communauté entière.
Dans l'océan Indien, les territoires comme Maurice, La Réunion ou Zanzibar portent une mémoire africaine diffuse, métissée, parfois effacée par les récits coloniaux ou communautaires. L'Afrique doit-elle aujourd'hui retisser un dialogue mémoriel avec ses territoires insulaires longtemps restés à sa périphérie ?
Il faut d'abord se débarrasser des imaginaires coloniaux et des récits qui nous ont été imposés - c'est un chemin que nous devons faire nousmêmes, et les oeuvres qui reviennent seront des outils précieux pour ce travail. Quant au métissage, c'est l'une des grandes forces de l'Afrique. Il est inscrit dans la géographie même du continent, dont les frontières ont été tracées à la règle après la conférence de Berlin, séparant des populations, unissant des royaumes ennemis.
Le métissage culturel, religieux, cultuel est partout. Face à un monde qui se durcit et où les conflits s'exportent, nous avons tout intérêt à nous réunir plutôt qu'à nous laisser enfermer dans des antagonismes hérités d'un imaginaire du XIXe siècle. Ces tensions ne sont pas les nôtres.
Au fond, qu'est-ce qu'une oeuvre chez elle ? Est-ce une question de géographie, de mémoire collective, de spiritualité, ou simplement de regard porté sur elle ?
Une oeuvre chez elle, c'est une oeuvre qui va être vue par la jeunesse d'un pays. C'est une oeuvre qui va être comprise, embarquée dans un imaginaire vivant, qui va témoigner de ce qui s'est passé avant nous, qui a vécu avec nos ancêtres et a des choses à nous dire. Le patrimoine mondial et la beauté peuvent certes se partager - mais le partage, aujourd'hui, ne se fait pas équitablement.
Le Sud souffre d'avoir son patrimoine au Nord. Ces oeuvres doivent rentrer pour nous permettre d'avoir accès à nous-mêmes, de savoir d'où nous partons et de construire sur des fondations que nous aurons enfin pu tenir entre nos mains.
Avec quel sentiment êtes-vous repartie du sommet «Africa Forward» qui s'est tenu les 11 et 12 mai au Kenya ?
Le sommet Africa Forward m'a semblé marquer un véritable changement de paradigme dans les relations africano-européennes. Pour la première fois, j'ai entendu des propositions de partenariat réel, des envies de collaboration - et non plus l'imposition de solutions au prétexte que l'on saurait mieux que nous ce qui est bon pour nous. Sur la culture, la dynamique est déjà là : la loi française de restitution a été votée à l'unanimité par l'Assemblée nationale deux semaines avant ce sommet ; les lois belge et néerlandaise ont été adoptées ; en Allemagne, les Länder ont commencé à restituer.Pour une fois, une promesse politique - celle de Ouagadougou en 2017 - a été tenue.
En tant que Franco-Béninoise, j'ai envie de croire que nous entrons dans une ère où l'Afrique n'est plus le continent que l'on méprise, mais celui qui décide pour lui-même, et qui choisit, si et quand il le souhaite, de construire des partenariats avec l'Europe. Ce que j'ai vu à Africa Forward - toute une nouvelle génération d'entrepreneurs, d'artistes, de sportifs, de représentants de la société civile, clairs sur leurs objectifs, indifférents aux modèles importés, tournés vers leurs populations - m'a remplie d'espoir. J'espère que cet élan se concrétisera.