Michel Ongoundou Loundah démonte la République du "bling-bling" et des annonces sans lendemain
Face aux caméras de Gabon Média Time TV, Michel Ongoundou Loundah n'est pas venu faire de la figuration. Pendant plus d'une demi-heure, le président du parti d'opposition Réagir a déroulé une charge froide, méthodique et souvent mordante contre un pouvoir qu'il juge davantage occupé à scénariser sa propre grandeur qu'à gouverner un pays en crise silencieuse. Derrière les inaugurations grandioses, les voyages présidentiels et les slogans de souveraineté, l'ancien sénateur de la transition dit voir un régime prisonnier de sa propre communication et dangereusement déconnecté du réel.
Chez Michel Ongoundou Loundah, les formules frappent parce qu'elles sont rarement improvisées. Et lorsqu'il lâche : « J'ai l'impression qu'ils ont oublié l'aspect servitude pour se focaliser sur l'aspect autorité et sur l'aspect bling-bling », il ne critique pas simplement un style de gouvernance : il accuse le pouvoir d'avoir remplacé le sens de l'État par le culte de la personnalité et de l'apparence.
Puis vient cette autre phrase, presque chirurgicale : « On ne gouverne pas un pays uniquement avec ceux qu'on aime ou ceux qui applaudissent. On gouverne aussi avec des gens qui dérangent, lorsqu'ils peuvent être utiles ».
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Le décor est planté : pour l'opposant, le régime se serait progressivement enfermé dans une bulle de validation permanente où toute contradiction est perçue comme une offense.
Durant l'entretien, Michel Ongoundou Loundah s'est appliqué à déconstruire pièce par pièce le récit officiel du "renouveau" gabonais : retour diplomatique présenté comme triomphal, souveraineté économique transformée en mantra politique, infrastructures vitrines exhibées comme les preuves irréfutables d'une transformation historique du pays. Mais pour lui, derrière les projecteurs, il reste surtout un pays qui peine toujours à ramasser ses ordures, réparer ses routes et offrir des perspectives concrètes à sa population.
Le retour diplomatique ? « Où est l'exploit ? »
Sur la réintégration progressive du Gabon dans les instances internationales, Michel Ongoundou Loundah refuse catégoriquement l'autosatisfaction officielle. « Fierté ? Non. Le Gabon reprend simplement la place qu'il avait perdue. Il n'y a là aucun exploit historique ».
À ses yeux, le pouvoir tente de transformer un simple retour à la normale en épopée diplomatique. En somme, on célèbre aujourd'hui le fait d'avoir remis la maison dans l'état où elle se trouvait avant le coup d'Etat perpétré par ceux qui sont au pouvoir. Le pompier pyromane !
Mais ce qui exaspère surtout l'opposant, c'est cette diplomatie transformée en outil de communication permanente, où chaque déplacement présidentiel doit devenir une démonstration de prestige.
Le palais des congrès ou la politique du paraître
Interrogé sur le nouveau palais des congrès, présenté comme le symbole du rayonnement retrouvé du Gabon, Michel Ongoundou Loundah n'a même pas jugé utile de masquer son détachement : « Je n'ai pas été invité. Mais même si je l'avais été, je n'y serais pas allé ».
Non pas qu'il soit hostile aux infrastructures modernes. Ce qu'il attaque, c'est la logique politique derrière ces chantiers spectaculaires dans un pays où les urgences de base restent béantes.
« Combien cela a coûté ? C'est de l'argent public. Combien d'entreprises gabonaises ont réellement travaillé dessus ? Combien de Gabonais ont bénéficié de ce chantier ? » Puis tombe la sentence : « Si ce sont juste des oeuvres de prestige pendant que le pays devient exsangue, alors oui, je suis réservé ».
L'opposant évoque au passage les montants qui circulent dans les discussions publiques -- entre 400 et 700 milliards de francs CFA -- sans qu'aucune transparence sérieuse ne permette de connaître le coût réel ou les modalités exactes du financement. Une opacité qui, selon lui, nourrit davantage les soupçons que la fierté nationale.
« Quel est le retour sur investissement ? »
Sur les déplacements présidentiels à répétition, Michel Ongoundou Loundah adopte un ton volontairement brutalement comptable dans un univers politique habitué aux effets de manche.
« Combien coûte un déplacement présidentiel ? Et surtout : qu'est-ce qu'il rapporte concrètement au pays ? »
Pendant que les sommets internationaux se multiplient, rappelle-t-il, Libreville continue de crouler sous les ordures et les infrastructures se détériorent à vue d'oeil.
« Entre Libreville et Ntoum, 20 kilomètres peuvent vous prendre 40 à 50 minutes. Voilà la réalité quotidienne des Gabonais ». Autrement dit : pendant que le pouvoir soigne sa vitrine internationale, le pays réel continue de s'enliser dans les embouteillages, les coupures et les urgences ordinaires.
« Avant, c'était la pieuvre Olam. Maintenant, c'est la pieuvre Ebomaf »
C'est probablement sur le terrain économique que Michel Ongoundou Loundah se montre le plus corrosif. Car derrière les discours officiels sur la "souveraineté économique", l'opposant dit surtout voir une redistribution des dépendances plutôt qu'une véritable émancipation nationale.
« Je ne sais même pas où est la stratégie là-dedans », lâche-t-il à propos de la doctrine économique défendue par les autorités.
Pour lui, le pays fonctionne désormais à la proclamation permanente : on annonce, on communique, on promet -- puis l'on passe immédiatement au slogan suivant avant même d'avoir évalué le précédent.
« Nous sommes dans un pays où les dirigeants pensent qu'il suffit d'annoncer quelque chose pour que cela devienne réalité ».
Mais c'est lorsqu'il évoque le tissu industriel national que son propos devient le plus acide.
« Connaissez-vous un seul grand industriel gabonais ? Moi, je n'en connais pas ». Puis tombe cette formule, brutale et politiquement lourde de sous-entendus : « Avant, c'était la pieuvre Olam. Maintenant, c'est la pieuvre Ebomaf ».
En quelques mots, Michel Ongoundou Loundah résume tout son réquisitoire économique : derrière les discours sur la souveraineté et la reprise en main nationale, le pays resterait sous dépendance de grands groupes devenus omniprésents dans les marchés publics, les infrastructures et les grands projets stratégiques.
Autrement dit, selon lui, le système n'aurait pas changé de logique ; seuls les noms des acteurs dominants auraient changé.
FMI : « La réalité finira toujours par présenter la facture »
Sur les négociations engagées avec le Fonds monétaire international, Michel Ongoundou Loundah ne prend même plus la peine de feindre l'optimisme.
« Je reste sceptique. Et encore, le mot est faible ».
Pour lui, les promesses présidentielles d'éviter une casse sociale relèvent davantage de la rhétorique politique que du réalisme budgétaire. « Quand le FMI arrive dans un pays, il y a toujours des sacrifices. Toujours ».
Et lorsqu'il observe le train de vie affiché par le sommet de l'État, il dit déjà voir se profiler la collision avec les exigences du Fonds.« Quand je vois ces comportements dispendieux, je me dis qu'avec le FMI, cela risque d'être très compliqué ».
« Même sous le parti unique... »
Mais c'est probablement lorsqu'il aborde les libertés publiques que le ton devient le plus lourd.
« Même sous le parti unique, nous n'avons jamais connu une telle chape de plomb ». L'ancien sénateur décrit un climat où la peur gagnerait progressivement la parole publique.
« Beaucoup de Gabonais refusent désormais de parler. Et ceux qui parlent ont le sentiment de se mettre en danger ».
Concernant la coupure des réseaux sociaux, il dit ne toujours pas comprendre la logique du pouvoir : « Ils les ont coupés sans jamais expliquer pourquoi ».
Une absence d'explication qui, selon lui, résume précisément le problème actuel : un pouvoir persuadé qu'il n'a plus à rendre de comptes puisqu'il contrôle déjà le récit.
Une opposition sans chef providentiel
Interrogé enfin sur les recompositions de l'opposition et sur Alain-Claude Bilie-By-Nze, Michel Ongoundou Loundah refuse toute logique d'alignement automatique. « Je ne m'alignerai derrière personne ». Puis il précise : « Nous pouvons travailler ensemble sur certains sujets. Mais je ne crois pas à cette politique de meute où l'un marche devant et les autres suivent derrière ».
Une manière de revendiquer son autonomie dans un paysage oppositionnel encore éclaté, où chacun tente d'exister sans se dissoudre dans les ambitions des autres.
Au fond, derrière ses attaques contre le "bling-bling", les cérémonies et les annonces à répétition, Michel Ongoundou Loundah tente surtout d'imposer une idée simple : un pouvoir peut contrôler l'image, saturer l'espace médiatique et multiplier les effets de scène, mais il finit toujours par être rattrapé par le réel.
Et pour illustrer cette rupture croissante entre le sommet de l'État et le pays profond, l'opposant convoque cette phrase de l'écrivain malien Massa Makan Diabaté : « Si ton ami ne te dit plus la vérité, paie au prix fort ton pire ennemi pour qu'il te la dise. »