Le soft power chinois tout azimuts impose irréversiblement ses marques. Le 15e plan quinquennal chinois ouvre le mercato en faveur du Sud global pour tirer le maximum d'opportunités. Habibou DIA, directeur de la Communication au ministère sénégalais de la Communication, des Télécommunications et du Numérique donne de la voix aux élites africaines. Enjeux
Comment le Sud global peut-il tracer sa voie vers le développement en exploitant les opportunités économiques et financières du 15e plan quinquennal chinois, à la lumière des caractéristiques de la diplomatie chinoise ?
Mon séjour en Chine, dans le cadre du programme de bourse DongFang de l'université de Pékin (PKU), m'a permis de plonger au coeur de l'architecture institutionnelle et administrative chinoise, de rencontrer de hautes personnalités responsables de départements stratégiques, ainsi que des enseignants éminents. Les visites de sites industriels de pointe m'ont offert l'occasion d'observer des avancées technologiques remarquables, que je considère comme une opportunité majeure pour nos pays. Notre délégation, composée de 58 pays, a participé à des tables rondes de haut niveau lors desquelles des plaidoyers de fond ont été prononcés par des responsables et officiels de nombreux pays. Il importe d'en restituer la teneur dans cette tribune.
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De nombreux pays du Sud global sont confrontés à des défis vitaux, sur fond de tensions et de conflits régionaux : instabilité politique, périls sécuritaires et impacts économiques négatifs liés aux incertitudes nées des conflits au Moyen-Orient et en Europe de l'Est. Cette situation semble provoquer un repli identitaire et un réflexe protectionniste, annonçant peut-être la fin du cycle de la mondialisation généralisée, et nous plonge de fait dans une nouvelle ère de bouleversements mondiaux. Alors que les deux grandes puissances militaires sont impliquées dans des conflits, une troisième puissance, la Chine, grâce à une stratégie triple - diplomatie pacifique, réformes économiques internes et ouverture au marché mondial dans le cadre de son initiative BRI - continue de réaliser des avancées décisives, parfois sans tambour ni trompette.
Que fait donc réellement la Chine ?
Bénéficiant d'une stabilité politique interne qui lui assure une continuité remarquable dans ses politiques de développement, et de l'application du principe de non-ingérence à l'international, qui lui évite les conflits directs, la Chine vient d'adopter son 15e plan quinquennal. L'étude de ce plan révèle une conception originale : contrairement aux plans de développement classiques, essentiellement tournés vers le marché national, le plan chinois est en réalité un plan quinquennal mondial. À bien des égards, son agenda s'adresse au marché international, en particulier aux pays du Sud, et propose des mécanismes de coopération au développement et d'investissement multiples.
Cet agenda est porté par la Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC), une instance stratégique que nous avons eu la chance de visiter et avec laquelle nous avons tenu une discussion de haut niveau en présence de M. Zhou Haibing, vice-président, et de M. Pan Jiang, directeur général du département international chargé de la coopération. Ce plan s'articule autour de quatre grands axes, comme l'a exposé M. Zhou : « Les grandes lignes du 15e plan quinquennal pour le développement économique et social fixent un ensemble d'objectifs couvrant le développement économique, l'innovation, le bien-être public, la transition verte et la sécurité. »
Je souhaite illustrer ce modèle inédit de gouvernance, de réformes et de suivi-évaluation en citant, Khan Ihsaan Afzal, Coordonnateur auprès du Premier ministre du Pakistan pour le commerce et l'industrie : « Nous observons attentivement votre déploiement des "nouvelles forces productives de qualité". En stimulant l'innovation dans les industries manufacturières avancées, les écosystèmes numériques et les technologies vertes, la NDRC redéfinit ce que la productivité signifie au XXIe siècle. Il ne s'agit pas simplement de croissance du PIB et de chiffres, mais de la création d'un écosystème économique autonome et de haute valeur. »
Cette visite à la NDRC-CNDR m'a permis de constater que de nombreux think tanks, instituts de recherche et laboratoires sont rattachés à cette commission. Mme Liu Yue, présente lors de notre rencontre, est directrice adjointe de l'Institute of International Economic Research (IIER), un think tank rattaché à la commission. Dans un récent entretien, elle a souligné plusieurs points importants : « Le développement de la Chine n'a jamais consisté à avancer seul, mais à partager ses dividendes avec les autres.
« Le 15e plan quinquennal ne concerne pas seulement le développement de haute qualité de la Chine. Il renferme plusieurs opportunités de création de richesses »
La première opportunité réside dans la modernisation industrielle et l'innovation. Le plan identifie trois domaines : la modernisation des industries traditionnelles, le développement des industries émergentes et le développement des industries d'avenir. La deuxième opportunité est le développement vert. Durant la mise en oeuvre de ce plan, la Chine construira environ 100 parcs industriels avec une empreinte zéro en carbone et plus de 10 000 kilomètres de corridors de transport sans empreinte carbone.
La quatrième opportunité est l'ouverture institutionnelle. Nous avons, supprimé toutes les restrictions dans le secteur manufacturier, pour l'accès au marché chinois, et nous continuerons d'ouvrir le secteur des services. » Elle a conseillé aux entreprises étrangères d'aligner leurs stratégies mondiale et chinoise sur les priorités de ce 15e plan. J'ajoute qu'il ne s'agit pas ici seulement d'opportunités pour des compagnies privées, mais surtout pour les pays du Sud global que nous sommes.
Les pays du Sud, qui représentent les deux tiers de la population mondiale et contribuent à environ 80 % de la croissance économique mondiale, constituent une force majeure pour la sauvegarde de la paix et de la gouvernance globale. Ils ne devraient donc pas observer avec indifférence les bouleversements actuels. Renforcer la coopération avec la Chine, compte tenu de son poids économique et diplomatique, dans un esprit de solidarité, de compréhension et de résilience, est indispensable.
L'expérience chinoise de développement pourrait servir de livre blanc pour de nombreux pays du Sud. Comme l'a rappelé M. Mustain Billah du Bangladesh : « Pour beaucoup de pays en développement aujourd'hui, les défis ressemblent à ce que la Chine a connu dans les années 1980. D'un côté, nous devons rattraper les avancées technologiques comme l'IA et la robotique. De l'autre, nous devons encore résoudre les problèmes de base de la pauvreté et de l'insuffisance des infrastructures publiques. »
Cette dynamique de coopération diplomatique et économique renforcée, prônée, ne devrait pas surprendre les analystes de la diplomatie chinoise, car elle s'aligne parfaitement sur les principes et caractéristiques de la politique extérieure chinoise. Une rencontre avec le vice-ministre du Département international du Comité central du PCC, M. Jin Xin, a permis de préciser le cadre de gouvernance diplomatique. Les quatre principes qui régissent les relations diplomatiques chinoises sont : l'égalité, la non-ingérence dans les affaires internes, le respect mutuel et la non-interférence.
Les deux concepts les plus structurants de la diplomatie chinoise sont d'une part la « communauté d'avenir partagé pour l'humanité » (ou communauté de destin), concept central prônant une gouvernance mondiale fondée sur la coopération, le bénéfice mutuel et la paix ; et d'autre part le « partenariat stratégique global », cadre bilatéral privilégié qui dépasse la coopération économique pour englober la coordination politique, la sécurité, la culture et les échanges entre les peuples. Ces deux concepts sont complémentaires : le premier fixe une vision universelle pour l'ordre international, tandis que le second la décline au niveau des relations entre États.
Lors de notre réunion avec le vice-ministre, Mme Marisa Ramlogan, vice-présidente de la branche nationale féminine de l'United National Congress de Trinité-et-Tobago, a bien illustré cette caractéristique de la diplomatie chinoise qui confère une égalité à l'ensemble des nations. Elle a déclaré : « Quand je voyage à l'étranger, surtout dans des pays bien plus grands que le nôtre, je plaisante parfois en disant que les gens doivent d'abord marquer une pause et chercher soigneusement Trinité-et-Tobago sur la carte. Et quand ils finissent par nous trouver dans les Caraïbes, ils réalisent souvent que nous sommes petits par la taille, mais certainement pas par l'esprit, la culture ou l'ambition. »
Et pour elle d'insister que cela n'a pas empêché le Chef d'Etat Chinois d'aller au Trinidad et Tobago lors de ses premières visites officielles : « Après sa prise de fonction en 2012, le Président Xi Jinping a choisi les Trinité-et-Tobago, comme l'une de ses premières destinations. Un choix que mon peuple se rappelle avec un respect profond mêlé d'admiration. L'une des principales réalisations de sa visite de l'époque a été l'édification de l'hôpital de Couva pour enfants construit par le Groue Shanghai Construction »
De plus, pour donner corps à cette vision diplomatique - et, il faut le dire, de gouvernance mondiale - la Chine a multiplié ces dernières années les initiatives. Citons-en quelques-unes à titre d'exemple :
- L'Initiative pour le Développement Mondial (GDI), proposée en 2021, vise à accélérer la mise en oeuvre du programme de développement durable 2030 des Nations unies.
- L'Initiative pour la Sécurité Mondiale (GSI), proposée en 2022, promeut une vision de sécurité commune, globale, coopérative et durable.
- L'Initiative pour la Civilisation Mondiale (GCI), proposée en 2023, appelle au respect de la diversité des civilisations et à leur mise en commun.
- L'Initiative pour la Gouvernance Mondiale (GGI), proposée en 2025, formule une approche chinoise pour réformer et améliorer le système de gouvernance mondiale.
Lors de notre rencontre, M. Jin Xin a indiqué que « 120 pays et organisations ont déjà adhéré à ces différentes initiatives. Il faut réfléchir à leur fonctionnement et encourager l'adhésion d'un plus grand nombre de pays. Elles ne visent pas à contourner l'ONU, mais à appuyer son agenda et les ODD 2030. Par ailleurs, la Chine a déjà commencé à réfléchir à l'agenda mondial de développement après les OMD et les ODD ; nous voulons placer la prospérité partagée au coeur de cet agenda. »
Dans cette dynamique, je pense sincèrement que les pays du Sud devraient se positionner, d'autant plus que pour promouvoir les échanges économiques et culturels et se préparer au futur agenda mondial, la Chine a lancé en 2024 la Global South Think Tanks Alliance. Une alliance destinée à renforcer la coopération Sud-Sud, qui réunit plus de 200 think tanks des pays émergents et en développement.
Qu'en est-il de l'Afrique avec tous ces bouleversements à venir ?
Le plaidoyer en faveur de l'Afrique ne saurait être plus poignant que celui de M. Luther Limbani Mambala, conseiller du Chef d'État du Malawi sur les questions des ONG. Sa déclaration est sans équivoque : « Je sais que la Chine continuera d'ouvrir son marché, d'investir. Son système industriel complet, ses technologies propres, son immense marché - tout cela continuera de donner confiance, d'injecter de l'énergie et de créer des opportunités pour le monde, pour le Sud global, pour l'Afrique, pour le Malawi. C'est une opportunité unique. Saisissons-la. »
À ce plaidoyer retentissant, M. Jin Xin a répondu avec franchise : « La Chine a réalisé des projets comme le chemin de fer Mombasa-Nairobi et la ligne ferroviaire Addis-Abeba. Pour les prochaines étapes, nous poursuivrons les efforts de développement. Le premier objectif est commun, et nous espérons avoir des projets adaptés à vos conditions et besoins, afin qu'ils ne soient pas excessivement coûteux. Le projet de TGV intercontinental peut être très cher, mais nous pouvons aider pour les autoroutes et atteindre des objectifs ciblés. »
Selon lui, la Chine doit appuyer la mise en oeuvre du plan d'action de l'Union africaine. La Chine est prête à soutenir les projets phares de l'Agenda 2063 de l'UA, qui identifient les programmes clés pour accélérer la croissance économique et le développement de l'Afrique. Les cartes sont donc en train d'être distribuées. Il nous faut nous asseoir autour de la table et, cette fois, tirer notre épingle du jeu.