Ile Maurice: Le premier frein à la lutte contre les violences en ligne sur les mineurs est technique

Deux enfants de moins de 16 ans victimes de violences en ligne tous les trois jours : c'est le bilan dressé au Parlement le 19 mai par le ministre des Technologies de l'information, de la communication et de l'innovation, Avinash Ramtohul, en réponse à la députée de Rodrigues, Dianette Henriette-Manan.

Sur les quatre premiers mois de 2026, 81 cas de violences en ligne contre des mineurs ont été recensés, certains ayant conduit à des pertes en vies humaines. En avril 2026, l'Organisation mondiale de la santé a par ailleurs signalé que certaines pratiques des réseaux sociaux contribuent à l'anxiété, à la dépression et aux troubles du sommeil chez les jeunes.

La situation n'est pas nouvelle, mais elle s'aggrave. Dès le 24 mars, en réponse à la députée de la circonscription n°4 (Port-Louis Nord-Montagne-Longue), Anabelle Savabaddy, le ministre Ramtohul avait fait état de 1 727 incidents signalés depuis le début de l'année via le Mauritian Cybercrime Online Reporting System (MAUCORS) - soit 21 cas par jour en moyenne, dont 275 de cyberharcèlement et 523de harcèlement en ligne. Parmi les victimes identifiées: 78 jeunes âgés de 11 à 18 ans, majoritairement des filles, une proportion en hausse par rapport aux années précédentes. Des chiffres qui ne reflètent que les cas déclarés - une limite que les acteurs de terrain soulignent régulièrement.

Des mesures progressives

Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn

Le gouvernement a lancé en décembre 2025 une solution de contrôle parental auprès de trois fournisseurs d'accès à internet - Emtel, Mauritius Telecom et MTML - dans le cadre du Child Online Protection. Une deuxième phase a suivi le 11mai2026 avec Mauritius Telecom, permettant désormais aux parents de contrôler à distance les applications et les plages horaires d'utilisation du téléphone de leur enfant.

Sur le plan législatif, des amendements au Children's Act 2020, au Cybersecurity and Cybercrime Act 2021 et à l'ICT Act ont été approuvés par le Cabinet en mai 2025. Leur finalisation est en cours avec le State Law Office, avec le concours du gouvernement indien pour les mécanismes d'identification des auteurs. L'objectif : intégrer les nouvelles formes de violence en ligne - notamment celles liées à l'intelligence artificielle générative, utilisée pour fabriquer de faux profils ou produire des contenus nuisibles - et faire peser la responsabilité des contenus illicites sur les plateformes elles-mêmes. META et Google sont nommément impliqués dans ces discussions.

En parallèle, un Memorandum of Understanding a été signé entre la Mauritius Police Force, le Data Protection Office et le Computer Emergency Response Team - Mauritius (CERTMU), visant à coordonner la lutte contre la cybercriminalité et la gestion des incidents numériques.

Le modèle australien, une boussole

C'est pourtant une mesure plus radicale qui s'impose au débat : l'interdiction de l'accès aux réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. En décembre 2025, l'Australie a été le premier pays au monde à adopter une telle législation. La France a emboîté le pas, ses députés approuvant en première lecture une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, soutenue par le président Emmanuel Macron. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s'est également prononcée, à titre personnel, en faveur de restrictions similaires pour les mineurs.

Interrogée en janvier 2026 dans Passeport diplomatique, la hautecommissaire australienne, Kate Chamley, avait expliqué la démarche de son pays. Cette législation, a-t-elle souligné, «est née d'une forte demande de la population, notamment de parents souhaitant mieux encadrer les discussions avec leurs enfants sur les risques et les effets potentiellement néfastes des réseaux sociaux». Elle a également confirmé que «le monde nous [l'Australie] observe» - et que Maurice, en particulier, suit de près son application.

Les obstacles à une loi mauricienne

Des consultations préliminaires ont été engagées avec diverses parties prenantes sur un éventuel blocage de l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Mais ces échanges ont mis en lumière des obstacles considérables. Le premier est technique : la vérification fiable de l'âge des utilisateurs. Les plateformes interdisent déjà l'accès aux moins de 13ans, mais les mineurs contournent aisément cette restriction en déclarant un âge fictif.

L'utilisation de réseaux privés virtuels (VPN) constitue un deuxième écueil, capable de rendre toute restriction géographique inopérante. À cela s'ajoutent la nécessité d'obtenir la coopération des grandes plateformes et la conformité avec les exigences du Data Protection Act.

La dimension constitutionnelle n'est pas non plus à écarter. Lors des débats du 24 mars, le ministre Ramtohul a lui-même rappelé que tout mécanisme de filtrage des contenus devrait respecter le droit à la vie privée des correspondances, garanti par la Constitution mauricienne.

Sur un autre front, la Data Protection Commissioner, Drudeisha Madhub, a annoncé lors du lancement de la Mauritius National Data Strategy 2025-2029, le 28 janvier à Ébène, la préparation d'un Freedom of Information Bill - signal d'une volonté de bâtir un cadre numérique cohérent, au-delà de la seule question des mineurs.

Éduquer plutôt qu'interdire ?

À l'échelle internationale, une autre approche gagne du terrain, par l'éducation. L'entreprise américaine KnowBe4, spécialisée dans la sensibilisation à la cybersécurité et utilisée par plus de 65000 organisations dans le monde, propose un kit pédagogique gratuit destiné aux moins de 16 ans, aux enseignants et aux parents. Le kit inclut des jeux interactifs, un module sur l'intelligence artificielle, des plans de cours et un jeu sur la plateforme Roblox initiant les jeunes aux concepts de phishing et de ransomware - disponible notamment en français. Pour John Just, directeur de la formation chez KnowBe4, l'enjeu est de fournir des ressources «engageantes, pertinentes et efficaces» pour former les enfants aux risques numériques. Une démarche complémentaire aux mesures législatives, qui table sur la responsabilisation plutôt que sur l'interdiction.

Les deux approches ne s'excluent pas. Mais à Maurice, aucune n'a encore trouvé sa traduction officielle. Le ministre l'a lui-même admis devant la Chambre le 19 mai : «Aucune position officielle n'a encore été arrêtée.» Pendant que les consultations se poursuivent, deux jeunes de moins de 16 ans sont victimes du numérique tous les trois jours.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.