Il y a deux ans, le 26 mai 2024, l'humanitaire belgo-portugais Joseph Figueira est enlevé par les mercenaires russes de Wagner dans le sud-est de la Centrafrique. Il passera 22 mois en détention, après une condamnation par la justice locale, jusqu'à sa remise au Portugal début avril 2026. Son cas a été abondamment utilisé par la machine de propagande russe dans le cadre de campagnes physiques et numériques contre les ONG internationales, les États-Unis et les Nations unies, comme l'éclaire la lecture des documents internes de l'officine de communication russe Africa politology.
NB : Cet article fait suite à la série d'enquêtes « Propaganda Machine », menée par un consortium d'investigation formé autour du média panafricain The Continent et de Forbidden Stories, auquel RFI a été inclus. Il explore plus de 1 400 pages de documents internes de la « compagnie » aussi appelée Africa politology, un groupe de consultants en communication et influence mis sur pied par Evgueni Prigojine et récupéré par les services de l'État russe après la mort du fondateur de la galaxie Wagner en août 2023.
Ce dimanche 26 mai 2024, la nuit tombe sur Zemio. Dans la cour d'un bar-restaurant de la sous-préfecture du Haut-Mbomou, une région instable en raison d'un conflit communautaire récurrent, on s'apprête à trinquer au départ de deux visiteurs. Mandaté pour une expertise de terrain par l'ONG américaine FHI 360 dans le cadre d'un appel à projet de l'Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid), le chercheur belgo-portugais Joseph Figueira et son confrère ivoirien installé en République démocratique du Congo (RDC) voisine offrent des rafraîchissements à leurs interlocuteurs locaux.
Une cinquantaine de personnes sont présentes. Le lendemain, après 48 heures sur place, ils doivent regagner Bangui. C'est alors que trois hommes du groupe Wagner, force supplétive des autorités nationales depuis 2018, interrompent le moment de convivialité, accompagnés d'un gendarme centrafricain chargé de faire la traduction.
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Sans attendre, ils embarquent Joseph Figueira. L'humanitaire n'a pas le temps de récupérer ses papiers dans les locaux de l'ONG qui le loge, qu'il est déjà enfermé à l'aérodrome, menottes aux poignets.
Ce spécialiste reconnu des Peuls est parfaitement en règle : il est en Centrafrique depuis neuf jours, a rencontré de nombreux officiels dans la capitale et en province pour préparer ce futur projet de prévention des conflits locaux, en collaboration avec plusieurs organisations locales et internationales. Cela n'empêche pas les hommes de Wagner de l'embarquer, encagoulé, hors de tout cadre légal, dans un aéronef, avec quelques coups au passage et le nez en sang.
Encagoulé, nez en sang, au secret dans un centre de détention
Après deux jours de détention dans un centre de Wagner à Bria, dans le centre du pays (voir par ailleurs), Joseph Figueira est expédié à Bangui, d'abord dans l'enceinte de l'OCRB, unité policière réputée pour sa proximité avec les « partenaires russes ». Il y reçoit visite, menaces et insultes de Denis Suprunov, dit « Dredneyi », chef des opérations de Wagner en RCA. Il fréquentera ensuite le camp de Roux, la grande prison de la capitale.
Son procès s'ouvrira 17 mois plus tard : sur la base d'éléments issus de son téléphone, il sera condamné à 10 ans de prison pour complicité d'association de malfaiteurs et d'atteinte à la sûreté intérieure de l'État, jusqu'à ce qu'une solution diplomatique soit trouvée avec le Portugal pour une extraction humanitaire, début avril 2026.
Mais la capture et la détention de Joseph Figueira, loin d'être un simple hasard, sont devenues des éléments de propagande pour les communicants d'Africa politology, l'officine informationnelle issue du groupe Wagner. La lecture de documents internes, ainsi que celle des listings d'articles « placés » dans des médias, fait apparaître une campagne coordonnée contre le consultant belgo-portugais, et à travers lui, contre les États-Unis, les ONG, la mission de l'ONU dans le pays, et même la Cour pénale internationale (CPI).
Tout au long de l'année 2024, les hommes de la « compagnie » - c'est leur terme - travaillent à solidifier l'image de la Russie en Centrafrique, à glorifier les actes des mercenaires sur le terrain contre les groupes armés, et à mettre en valeur le nouveau « conseiller sécurité » du président Faustin-Archange Touadéra, Dimitri Podolsky.
Depuis la fin de l'année précédente, ces réseaux de communication ciblent les États-Unis, alors que la compagnie de sécurité privée Bancroft lorgne une installation à Bangui, fait jouer ses contacts à la présidence. Wagner n'apprécie guère une potentielle concurrence américaine.
Une arrestation qui tombe à point nommé
Les « experts » russes notent dans leur priorité qu'il faut « bloquer l'influence de Washington ». Pour cela, des « mesures spéciales » sont prises : des campagnes de désinformation sont lancées et des manifestations sont organisées devant l'ambassade et le site de Usaid. Plusieurs ressortissants américains sont empêchés d'entrer sur le territoire centrafricain. Des groupes de société civile au discours anti-américain sont montés de toutes pièces, comme le « Comité d'initiatives pour le contrôle des actions des États-Unis », dont les actions sont massivement relayées par les médias prorusses, dont la radio Lengo Songo, directement financée par Wagner.
Entre le 28 mai et le 27 juin, neuf actions sont ainsi listées dans les documents de la « compagnie ». Dès le 28 mai, à Bimbo, environ 300 personnes sont rassemblées pour un meeting sur le rôle « déstabilisateur » des États-Unis et des Européens en Afrique. Bonne occasion pour les Russes : neuf jours plus tôt, trois citoyens américains ont été arrêtés lors d'une attaque contre la présidence congolaise à Kinshasa. Le 31 mai, une table ronde d'activistes dénonce les « activités subversives » de « l'agent américain » Joseph Figueira, quelques jours après l'arrestation de celui qui est alors employé par une ONG américaine.
Cette arrestation tombe à point nommé pour la communication wagnérienne. D'autant que dans le cadre de son travail, le chercheur a au fil des ans multiplié les contacts avec des groupes dans divers pays, y compris au sein de milices en rébellion contre le gouvernement de Bangui, comme 3R et UPC, dont les combattants sont généralement issus de la communauté peule.
Joseph Figueira connait bien leurs chefs, dont Hassan Bouba, l'ex-numéro 2 de l'UPC devenu ministre par les bienfaits d'un accord de paix signé en 2019 par l'entremise de la Russie, et transformé en homme-lige de Moscou à Bangui, ce qui lui permet d'éviter les geôles de la Cour pénale spéciale, malgré des inculpations pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, et un mandat de dépôt émis par cette juridiction hybride installée en RCA, formée de magistrats nationaux et internationaux et chargée de poursuivre des faits commis dans le pays depuis 2003.
Joseph Figueira a-t-il été ciblé en amont de sa venue en Centrafrique ? Ou l'idée de l'arrêter pour en faire un bouc émissaire a-t-elle germé après son arrivée à Bangui ? Selon nos informations, Hassan Bouba était au courant de la venue de Joseph Figueira en Centrafrique en cette fin mai 2024. C'est lui qui aurait transmis à Dimitri Sityi, responsable de la branche économique et informationnelle de Wagner sur place, des informations sur le chercheur. Notamment ses contacts réguliers avec des cadres de groupes rebelles, des photos, mais aussi son travail de passerelle entre le bureau du procureur de la Cour pénale internationale et ces chefs miliciens dans le cadre de la traque, vaine jusqu'à ce jour, du chef de la LRA Joseph Kony entre Centrafrique, Soudan du Sud et Ouganda.
Toujours selon nos informations, c'est sur cette base que les paramilitaires ont disséqué le téléphone de Joseph Figueira pour en extraire des conversations et des photos qui serviraient six mois plus tard à justifier sa condamnation, sans permettre d'examen indépendant du contenu de l'appareil, ni par la justice centrafricaine, ni par la défense. Joseph Figueira se borne à constater les « complicités » entre des officiels centrafricains et mercenaires russes.
Joint par le consortium, le ministre Hassan Bouba n'a pas répondu à nos sollicitations. La Cour pénale internationale n'a pas souhaité s'expliquer sur ses relations avec Joseph Figueira, mais selon un ancien cadre de la Cour joint par All Eyes on Wagner, des intermédiaires sont nécessaires aux procédures et leur utilisation est couverte par la jurisprudence, de même que le soutien financier apporté à des témoins dans le cadre des procédures.
Les mercenaires russes amènent les preuves au procureur en plein procès
Son avocat au procès, Me Nicolas Tiangaye, raconte comment les hommes de Wagner ont « donné directement, en pleine audience, des pièces au procureur, qui n'étaient pas dans le dossier, que ni le juge ni moi n'avions vues auparavant ». L'ancien Premier ministre, également opposant au président Touadéra, décrit un « dossier vide. Deux interrogatoires, à peine onze pages, pour huit infractions ! » Selon lui, « les Russes voulaient montrer au pouvoir que les Occidentaux étaient une menace. Pour cela, on a eu la preuve que la justice centrafricaine n'était pas souveraine puisque la chaine pénale a été contrôlée par les Russes, de l'arrestation aux saisies, hors cadre légal », déplore-t-il, en ajoutant à cela les « mauvais traitements » subis par son client.
Me Tiangaye n'est donc pas surpris d'apprendre que Joseph Figueira apparait nommément dans les documents d'Africa politology comme « espion américain » contre qui il faut mener une campagne. Les pièces présentées à l'audience avaient en effet été exposées plusieurs mois auparavant dans des articles de presse à la parution coordonnée.
En juillet 2024, alors que l'ONG FHI 360 réagit pour défendre son employé, de multiples articles consignés comme des diffusions sponsorisées dans les listings d'Africa politology reprennent les mêmes éléments à charge contre Joseph Figueira, des « informations choquantes » sur ses liens avec les rebelles, exposent même certains éléments de sa vie privée. Est notamment employée comme source le compte « Sylvain Nguema », présenté comme « analyste sécuritaire centrafricain » ou « analyste politique ». Ce faux compte utilisé un temps est lié aux activités de communication du groupe Wagner à Bangui. Il est notamment relayé par Afrique médias, chaine partenaire de la Russie et avant-garde de ses campagnes informationnelles au Cameroun. Ce compte, dont certains observateurs se demandent s'il n'était pas géré par Dimitri Sityi (chef de la branche informationnelle de Wagner en RCA) lui-même, a depuis été suspendu sur les réseaux sociaux.
« Ce compte a été utilisé depuis l'époque du projet Lakhta de Prigojine, rappelle le chercheur Maxime Audinet. Il montre une pratique russe courante : créer des faux experts africains chargés de légitimer la présence russe via de supposés "experts" locaux ».
Vieux circuit, nouvelles têtes
Parmi les organes les plus offensifs sur le sujet, le site Eclipse d'Afrique, dirigé par Jérémie Walanda, également lié au site Ndjoni Sango et à la radio Lengo Songo, où il a son bureau. Selon plusieurs sources locales, Jérémie Walanda sert de « communicant à la mission russe » pour « mettre en valeur » leur travail. Il organise des conférences de presse et assure la distribution des per diem pour les présents.
L'organisation, à Bangui, d'un circuit de diffusion d'articles « payés » par Wagner, parfois directement rédigés par la branche civile du groupe, et incluant des informations erronées, a été attestée et documentée par le témoignage d'un ancien courroie de transmission, Ephrem Yalike.
Avec son départ en exil, la pratique n'a pas cessé. Côté Wagner, Mikhail Prudnikov a dû quitter la Centrafrique après les révélations du consortium. La tâche de « placer » des narratifs favorables dans des médias locaux reviendrait désormais à Arthur, un francophone qui a de la famille à Lyon et Paris. En France, il utilise le nom de sa mère, Mirzoian.
En Russie, où il est né en 1998 selon des documents consultés par le consortium, celui de son père, Tevosyan. Son activité en ligne analysée par le collectif All Eyes on Wagner fait apparaître des commentaires racistes et antisémites, avec notamment une référence au groupe des « cent-noirs », une organisation monarchiste ultranationaliste russe qui organisait des exécutions et des pogroms au début du XXe siècle. Il pose comme traducteur en russe du livre La France Interdite de l'essayiste d'extrême-droite Laurent Ozon.
La campagne visant Joseph Figueira est établie dans un des documents de la « compagnie » comme faisant partie d'un « objectif plus large de délégitimation des organisations occidentales » en Centrafrique. Elle aura des résultats : Bancroft finira par abandonner ses projets à Bangui, un projet de loi restrictif contre les ONG et les « agents de l'étranger » sera examiné à l'assemblée, avant d'être transformé, à la suite de protestations, en une réforme du code du travail (actuellement en phase de mise en oeuvre) très contraignante pour les organisations étrangères qui opèrent dans le pays. Ni Arthur Tevosyan, ni Jérémie Walanda n'ont répondu aux sollicitations du consortium.
« Les ONG documentent les exactions commises en Centrafrique par les Wagner. Donc, de leur pont de vue, il faut les criminaliser », explique aujourd'hui Joseph Figueira. De fait, le message envoyé a été reçu. Une figure internationale de la défense des droits humains avec qui nous avons échangé reconnait « ne pas avoir assez fait [pour Joseph Figueira], par peur des représailles ».
Un million et demi de dollars de budget pour des campagnes en Centrafrique
Tout cela a un prix : selon les calculs effectués par All Eyes on Wagner sur la base des documents de la « compagnie », Africa politology a budgété un total d'1,52 million de dollars US entre janvier et octobre 2024 pour ses opérations en Centrafrique.
Ces activités de propagande ne se limitent pas au cas Figueira, mais l'englobent. Dans leurs documents internes, les « spécialistes » affirment ainsi avoir fait diffuser des « centaines » d'articles dans des médias partenaires, en Centrafrique et ailleurs sur le continent. Sur les tableaux comptables que nous avons pu consulter, figurent plusieurs dizaines de liens et des sommes afférentes, plusieurs centaines de dollars par article. Selon eux, cette campagne aurait touché « plusieurs millions d'internautes ». Pour sa part, All Eyes on Wagner a recoupé 39 articles « placés » dans des médias africains entre juin et octobre, pour un coût total de 22 750 dollars US.
Toutefois, la réalité du versement de ces sommes et des montants affichés est invérifiable. Elles sont en tout cas bien supérieures aux prix attestés par l'ancienne courroie de transmission des Russes, Ephrem Yalike. Il ressort des précédentes investigations de « Propaganda Machine » que les hommes de la « compagnie » ont tendance à gonfler leurs frais de mission et leurs résultats, au point que, selon les informations du consortium, le SVR, le service de renseignement extérieur russe, qui a récupéré le contrôle sur « Africa politology » après la disparition d'Evgueni Prigojine, aurait demandé un audit des comptes de la structure en décembre 2024. Auprès de Forbidden stories, le chercheur Maxime Audinet, concluait que « toutes les sommes indiquées dans ces documents ne doivent pas être prises pour argent comptant », rappelant la « corruption endémique et intrinsèque » du système de propagande russe.
À Bria, les Wagner torturent sur l'ancien site de la société diamantaire Badica C'est un complexe au bord de la rivière Kotto. Anciennement siège du Bureau d'achat de diamant en Centrafrique (Badica), qui fut l'une des plus grosses sociétés du secteur jusqu'à l'arrivée des Russes sur le marché. Il accueille, depuis la reprise de la ville des mains de la rébellion CPC en avril 2021, les mercenaires russes de Wagner en déploiement dans cette région du centre-est du pays. « Selon les moments, ils sont plus ou moins nombreux, parfois on n'en voit pas beaucoup pendant un temps, parfois ils apparaissent en nombre », témoigne un habitant de la ville. Par peur, plusieurs personnes jointes sur place préfèrent ne pas aborder la question du camp, dont ils évitent les abords.
Mais bien davantage qu'un camp militaire, le site sert aussi de lieu de détention et de torture. Selon le témoignage de Joseph Figueira, corroboré par d'autres prisonniers passés par l'endroit, plusieurs maisons de la concession sont utilisées comme des cellules « improvisées ». On y inflige des violences psychologiques, entre privation de sommeil et menaces permanentes, et des sévices physiques.
Parmi les méthodes employées, décrite par un ancien détenu, la détention dans un trou creusé dans le sol, plein soleil, communément appelé « zidan », ou encore dans un container fermé laissé en plein soleil. Selon Joseph Figueira, des personnes ont « disparu » dans ce site qu'il qualifie de « site noir » : « J'entendais des cris, des supplications autour du moi. »
Le groupe Wagner semble y amener des cibles privilégiées, suspectées de liens avec les groupes armés, ou membres de ces groupes à qui il faut extorquer des informations ou des biens. La plupart des gardiens sont eux-mêmes d'anciens rebelles de l'UPC. Ces miliciens ont profité de l'accord de Khartoum en 2019 pour passer d'ennemis à alliés des mercenaires de Wagner, dans le sillage du ministre Hassan Bouba.
On les appelle les « Russes noirs », ils servent de supplétifs aux supplétifs, et sont réputés pour leur violence, notamment dans la garde des sites miniers qu'ils occupaient auparavant dans le centre du pays, et dont ils ont laissé l'exploitation aux entreprises du groupe Wagner, en contrepartie d'une part du gâteau.
Les dirigeants de l'entreprise Badica avaient contesté l'occupation selon eux illégale du site, en vain. Devant le groupe d'experts des Nations unies, le gouvernement l'avait même justifiée comme une « demande expresse des dirigeants du bureau d'achat ». La concession était quasiment inutilisée de 2015 à 2021, alors que Badica était sous sanctions. Les propriétaires de Badica n'ont pas répondu aux sollicitations du consortium.