Le 25 mai 2026 marque le 63ème anniversaire de la création de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), rebaptisée depuis Union africaine (UA). Cet anniversaire reflète l'aspiration ininterrompue d'un continent à l'autodétermination, et constitue une expression centrale de la pensée panafricaniste. Pourtant, dans plusieurs pays africains, diverses lois criminalisant les relations entre personnes de même sexe ont rajouté à la question de la libération une dimension urgente et concrète. Au Mali, au Burkina Faso, au Sénégal et au Ghana, de nouvelles législations étendent la responsabilité pénale non seulement à des personnes en raison de leur orientation sexuelle, identité ou expression de genre, ou de leurs caractéristiques sexuelles, mais aussi à celles qui se montrent solidaires à leur égard. Des vagues d'arrestations, des dépistages forcés du VIH et la fermeture d'organisations de la société civile ont suivi.
Sibongile Ndashe est une avocate sud-africaine et activiste pour les droits des femmes, oeuvrant à la croisée du féminisme africain, du droit international des droits humains et de la pensée politique panafricaine. Pour elle, prétendre que les lois anti-LGBT sont l'expression d'une identité africaine authentique est l'une des manipulations politiques les plus sophistiquées à l'oeuvre sur le continent aujourd'hui.
Nous l'avons rencontrée à l'occasion de la Journée de l'Afrique pour parler des lois et politiques anti-LGBT et des raisons pour lesquelles elle insiste sur le fait que le panafricanisme, correctement compris, est une aspiration et une action collectives en faveur de la libération de tous et toutes.
Comment concilier les idéaux panafricains d'unité et de libération avec les diverses réalités vécues par des personnes africaines à travers le continent, y compris dans des groupes marginalisés, comme les personnes LGBT ?
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Nous vivons dans une réalité où, pour certains groupes, être une personne africaine signifie subir une discrimination envers les femmes, au nom de la culture ; la haine envers les personnes queer ne cesse de s'intensifier. C'est cette contradiction qui nous frappe : nous aspirons collectivement à la liberté, et pourtant nous normalisons l'oppression. Un continent issu de l'esclavage, du colonialisme et de tous ces autres -ismes devrait mieux comprendre ce que signifie l'oppression.
Nous rêvons d'une Afrique capable de déterminer son avenir, libre de toute influence extérieure, mais quand on examine la vague actuelle d'attaques visant les personnes LGBTQ+ africaines, on constate l'infiltration de groupes d'extrême droite sur le continent. C'est là toute la contradiction. Nous sommes un peuple qui aspire collectivement à la liberté, mais cette vague d'attaques révèle que les partisans eux-mêmes de l'autonomie retombent dans le néo-impérialisme.
Comment des catégories comme « africain » et « non africain » sont-elles instrumentalisées à des fins d'oppression ?
L'idée que quelque chose soit africain ou non africain relève de la mauvaise foi, car nombre de nos pratiques ne sont pas originaires du continent, et pourtant elles n'ont jamais fait l'objet d'une stigmatisation. La seule chose souvent qualifiée de non africaine est l'orientation sexuelle. Personne ne considère un mariage traditionnel, avec sa robe blanche pour la mariée, parfois une cérémonie religieuse et des voeux chrétiens, comme étant non africain. Le débat sur ce qui est africain ou non est une tension artificielle fondée sur le refus de respecter l'autonomie. Chacun soit être respecté, quelles que soient ses origines. Contrôler la sexualité, qui ne regarde personne, relève d'une volonté de contrôler la vie des autres. Des personnes sont tuées, harcelées et victimes de violences simplement parce qu'elles existent. Dans quelle mesure les cadres juridiques coloniaux influencent-ils encore les attitudes et les politiques africaines contemporaines en matière de droits humains, et comment le panafricanisme peut-il remettre en question ces héritages ?
Les anciennes colonies britanniques et françaises perpétuent des lois héritées du passé : le viol conjugal n'est toujours pas criminalisé, les litiges relatifs au partage des biens persistent et les relations homosexuelles consenties restent pénalement répréhensibles. Le colonialisme a posé les fondements juridiques, mais la misogynie et le patriarcat ont assuré leur pérennité. La plupart des pays sont libres depuis plus de 30 ans, et pourtant, ils s'opposent encore à l'abolition de ces héritages. La question est de savoir pourquoi, après l'indépendance, nous conservons des lois conçues pour nous opprimer. L'Afrique du Sud fut l'un des derniers pays à se libérer du colonialisme, mais sur tout le continent, le patriarcat a enraciné les structures coloniales.
Lorsque des puissances extérieures exploitent les vulnérabilités économiques de l'Afrique pour imposer leurs conditions, comment construire un panafricanisme fondé sur une véritable solidarité, qui refuse de sacrifier son peuple sous la pression et protège les droits de chacun ?
Les dirigeants africains croient pouvoir conclure un pacte avec les impérialistes : donnons-leur des minéraux et ils mettront fin à la guerre. Ce réflexe de survie conduit à de mauvais accords, toujours désavantageux pour l'Afrique. La spoliation est un processus continu. Le véritable piège réside dans la croyance que se tourner vers l'extérieur et négocier avec l'impérialisme sauvera le continent. Ce ne sera pas le cas. L'Afrique n'est pas économiquement faible ; nous avons les ressources, mais nous les gaspillons, créant ainsi l'illusion de la dépendance. Au lieu de tirer parti de nos atouts, nous vendons des minéraux, cédons des données de santé et renonçons à ce qui fait notre force. Ce dont nous avons besoin, c'est de nous recentrer sur nous-mêmes : des gouvernements responsables, une éradication de la corruption, et des institutions qui servent réellement les personnes africaines, et ceci signifie toutes les personnes africaines. Voilà ce qui est fondamental. Tout le reste n'est que distraction.
Pris dans une dynamique de repli sur soi, les jeunes Africains utilisent de plus en plus les plateformes numériques pour s'organiser et relier les luttes panafricanistes à des mouvements plus vastes en faveur des droits humains et des droits des personnes queer. Quel regard portez-vous sur cette évolution, et quels en sont les risques ?
La violence fondée sur le genre facilitée par la technologie est une réalité, et elle est omniprésente : cyberharcèlement, diffusion d'images pornographiques à des fins de vengeance (« revenge pornography ») chantage, récupération d'images sur les sites de rencontre, ainsi que des contenus truqués (« deepfakes ») explicites non consensuels. Les personnes queer y sont particulièrement exposées car, lorsque votre existence [en tant que personne queer] doit demeurer secrète, toute fuite d'information devient une menace pour votre sécurité -- et parfois même pour votre vie.
Les plateformes ne sont pas innocentes dans cette affaire. L'humiliation génère des clics ; les clics génèrent des revenus ; et les contenus préjudiciables restent en ligne bien trop longtemps. Les géants de la technologie tirent profit de ces préjudices ; la réglementation doit donc impérativement faire partie de la solution, car l'autoprotection individuelle a ses limites. Nul ne devrait avoir à choisir entre vivre librement en ligne et assurer sa sécurité.
Ce dont nous avons besoin, ce sont d'obligations juridiques contraignantes, s'appliquant tant aux États signataires [de la Charte africaine] qu'aux entreprises technologiques elles-mêmes. À l'heure actuelle, en l'absence de réglementations régionales et nationales, les procureurs affirment être impuissants, car la loi ne reconnaît pas ces préjudices. Même la Convention [de l'Union africaine] sur l'élimination de la violence à l'égard des femmes et des filles -- saluée pour avoir intégré la notion de cyberespace -- ne parvient toujours pas, sur le plan conceptuel, à saisir que la violence facilitée par la technologie constitue une forme de préjudice distincte et spécifique, exigeant son propre cadre contraignant. Nous savons quelles normes sont requises.
Ce fossé entre ce que nous savons qu'il doit être accompli et ce que les institutions font concrètement semble s'avérer plus profond que la seule question des droits numériques. À quoi devraient réellement ressembler l'Union africaine et les instances panafricaines en tant que gardiennes des droits humains, et comment veiller à ce qu'aucun groupe ne soit laissé pour compte dans le cadre d'une telle vision ?
L'UA a mis en place le système africain des droits humains : la Charte, la Cour et la Commission. La Charte confère des droits à chacun. Pourtant, nous voyons des responsables agir comme si les mécanismes de protection devaient s'aligner sur les préjugés des États membres. C'est à ce moment-là qu'ils s'écartent de leur mandat. L'idée selon laquelle une personne perdrait sa protection juridique en raison de son orientation sexuelle ne repose sur aucun fondement juridique solide. Le problème réside parfois dans la loi elle-même, mais souvent il tient à son interprétation. Les tribunaux affirment ne pas savoir ce qu'est la discrimination, les décisions semblent prédéterminées et les instruments juridiques perdent tout leur sens. L'accusation est censée examiner les faits ainsi que la Constitution, pour ensuite parvenir à une conclusion. Mais lorsque les tribunaux échouent à interpréter correctement la loi, celle-ci cesse d'avoir un sens. Les activistes doivent contester tant les lois iniques que les interprétations erronées ; sans cela, les institutions ne font que refléter les préjugés des États membres au lieu de protéger les droits.