Au-delà des annonces budgétaires, le ministère des Services financiers met en avant une logique d'exécution et de transformation structurelle. Le bilan 2025-2026 révèle ainsi une administration engagée dans une réforme profonde du secteur financier.
Le ministère des Services financiers et de la planification économique occupe une place singulière dans l'architecture économique locale. Peu visible du grand public, il agit pourtant au coeur même des mécanismes qui déterminent la crédibilité financière, l'attractivité internationale et la stabilité réglementaire du pays.
Le portefeuille couvre quatre domaines majeurs : le développement du secteur financier et du Mauritius International Financial Centre (MIFC), la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme (AML/CFT), la planification économique nationale à long terme et l'Office of Public Sector Governance. Sous sa tutelle figurent également des institutions stratégiques comme la Financial Services Commission (FSC), la National Insurance Company (NIC) et le Financial Reporting Council.
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Avec une contribution de 12,4 % au PIB, les activités financières et d'assurance demeurent l'un des piliers essentiels de l'économie nationale. Dans un environnement mondial marqué par les tensions géopolitiques, la concurrence entre centres financiers et le durcissement des normes internationales de conformité, le ministère a dû mener plusieurs chantiers simultanément : renforcer l'intégrité financière du pays, moderniser la régulation, préserver la relation stratégique avec l'Inde et repositionner Maurice comme plateforme financière régionale.
La ministre des Services financiers et de la planification économique, Jyoti Jeetun, résume la philosophie de cette approche : «Les mesures budgétaires n'ont de valeur que si elles sont exécutées. Le ministère travaille avec des objectifs clairs et des résultats mesurables (KPI). Chaque mesure annoncée a été exécutée. L'essentiel, c'est ce que ces réformes apportent déjà de la valeur au secteur et à ceux qui en dépendent.»
Les grands axes du bilan 2025-2026
◆ L'AML/CFT : une loi anti-liste grise
Le chantier le plus important - et le moins visible - concerne la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme. L'enjeu est majeur : en 2027, Maurice sera soumise à une nouvelle évaluation de l'Eastern & Southern Africa Anti-Money Laundering Group (ESAAMLG). Une évaluation défavorable pourrait entraîner un retour sur la liste grise du Groupe d'action financière (GAFI), avec des conséquences directes sur les investissements internationaux, les opérations bancaires et la réputation du centre financier mauricien.
Pour éviter ce scénario, le gouvernement a accéléré la mise à niveau de son dispositif réglementaire. L'une des avancées les plus importantes reste l'adoption en avril 2026 d'une vaste loi AML/CFT modifiant 24 textes législatifs en une seule réforme. Cette loi vise à combler les lacunes identifiées par les évaluateurs internationaux.
Parallèlement, plusieurs initiatives ont été mises en oeuvre : adoption de la Stratégie nationale AML/ CFT 2026-2029 ; modernisation du comité national sur les actifs virtuels (NOVA) ; seconde évaluation des risques liés au financement du terrorisme via les ONG ; déploiement de la plateforme goAML 5.5 ; et la formation de 375 agents aux standards GAFI.
L'approche adoptée montre que Maurice cherche désormais à dépasser la simple conformité technique pour démontrer l'efficacité réelle de son système de supervision et de renseignement financier.
◆ L'intelligence artificielle dans la régulation financière
L'autre évolution majeure concerne la modernisation de la FSC. Depuis avril 2026, la FSC utilise un assistant basé sur l'intelligence artificielle pour le traitement des demandes de licences financières. Cette initiative constitue une première dans la régulation financière mauricienne. L'objectif est double : réduire les délais administratifs et améliorer la compétitivité du centre financier.
Les premiers résultats affichés se veulent positifs. Les délais de traitement pour certains produits financiers - notamment les fonds d'investissement et les sociétés à capital variable (VCC) - sont passés de 94 à 69 jours.Une vingtaine de dossiers ont déjà été traités via ce système, qui devrait être étendu d'ici décembre 2026. Cette évolution s'inscrit dans une dynamique mondiale où les juridictions financières cherchent à utiliser les technologies numériques pour gagner en rapidité, en efficacité et en transparence.
Le ministère s'est également penché sur les sociétés à capital variable qui représentent une innovation stratégique pour Maurice. Ces structures permettent de regrouper plusieurs sous-fonds sous une même entité juridique, tout en maintenant une séparation des actifs.
Les VCC sont particulièrement attractives pour les gestionnaires de fonds, les investisseurs institutionnels, les family offices et les structures de gestion patrimoniale. Le développement de ce segment s'inscrit dans la volonté du pays de se positionner sur des produits financiers plus sophistiqués.
◆ Des «family offices» de calibre mondial
Le gouvernement considère désormais les family offices comme un segment stratégique de croissance.Ces structures, utilisées par les grandes fortunes internationales pour gérer leurs patrimoines et investissements, représentent un marché mondial de plusieurs milliers de milliards de dollars. Jusqu'à présent, des places comme Singapour et Dubaï dominaient ce créneau. Maurice cherche désormais à se positionner comme alternative régionale.
Les arguments mis en avant sont nombreux : stabilité politique, environnement fiscal compétitif, réseau de 45 conventions fiscales, accès privilégié au continent africain, et système juridique hybride reconnu. Le ministère travaille actuellement sur un cadre réglementaire spécifique destiné aux family offices et à la gestion de patrimoine privé.
Les règles devraient être finalisées en juin 2026. Ce chantier traduit une volonté claire : attirer des capitaux privés internationaux dans un contexte de redéploiement mondial des fortunes vers des juridictions stables et neutres.
◆ Le corridor Inde-Maurice : une victoire diplomatique
L'un des épisodes les plus sensibles de l'année concerne les relations financières entre Maurice et l'Inde. En janvier 2026, un jugement de la Cour suprême indienne dans l'affaire Tiger Global a créé une inquiétude majeure concernant la protection des investissements historiques réalisés via Maurice avant 2017. Le risque était considérable.
Depuis des décennies, Maurice joue un rôle central dans les investissements internationaux vers l'Inde grâce à la convention de non-double imposition entre les deux pays. Il va sans dire que toute remise en cause de cette architecture aurait pu fragiliser des milliards de dollars d'investissements transitant par Maurice. Face à cette situation, les autorités mauriciennes ont engagé une offensive diplomatique rapide.
Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, est intervenu directement auprès de son homologue indien Narendra Modi. La ministre Jyoti Jeetun s'est rendue à New Delhi afin de rencontrer plusieurs hauts responsables fiscaux indiens. Cette mobilisation a finalement conduit l'Inde à clarifier sa position le 31 mars 2026 : les règles générales anti-abus ne s'appliqueraient pas rétroactivement aux investissements antérieurs au 1er avril 2017.
Cette clarification a permis de rétablir la protection des investissements historiques. Pour Maurice, il s'agit d'une victoire diplomatique majeure, car le corridor Inde-Maurice demeure l'un des fondements historiques du centre financier international.
◆ Agilité vs bouleversements géopolitiques
On dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres. D'où la démarche du ministère de réagir face à la reconfiguration des flux de capitaux provoquée par la situation au Moyen-Orient. Dans ce contexte, plusieurs mesures d'urgence ont été validées par le Conseil des ministres afin de renforcer l'attractivité et la rapidité opérationnelle du centre financier. Parmi, citons la constitution accélérée de Global Business Companies (GBC) en cinq jours, la redomiciliation d'entités étrangères en deux jours, les visas et permis de travail accélérés pour les professionnels financiers ainsi que de nouvelles voies de résidence permanente pour les grandes fortunes internationales.
Autour d'une même table, des représentants de la FSC, de la Banque de Maurice, de l'Economic Development Board, du Corporate and Business Registration Department, et de la Mauritius Bankers Association se sont réunis pour coordonner une approche plus proactive et plus réactive du pilotage économique.
◆ Stratégie Fintech : l'avenir
Autre avancée : la Mauritius National Fintech Strategy 2026-2030 finalisée avec l'appui technique de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique.Cette stratégie vise à positionner Maurice comme un centre financier régional orienté vers la finance numérique et l'innovation technologique.Les autorités considèrent que la digitalisation des flux financiers, l'intelligence artificielle et les technologies financières redessinent progressivement les circuits mondiaux de capitaux. À cet effet, le pays tente d'anticiper les mutations futures du secteur. La stratégie fintech devrait être officiellement lancée en juin 2026.
Vision 2050 : Un développement économique à long terme
Au-delà du secteur financier, le ministère a aussi un rôle central à jouer dans la planification économique nationale. Le programme Vision 2050 constitue à cet égard l'une des plus vastes consultations nationales organisées récemment à Maurice. Lancée le 18 décembre 2025, cette initiative vise à définir une vision de développement à long terme pour le pays.
Le processus a mobilisé plus de 1 000 participants, 11 consultations régionales, 15 consultations sectorielles, une consultation syndicale et 72 soumissions en ligne. L'objectif affiché est ambitieux : permettre à Maurice d'accéder au statut de pays à revenu élevé tout en réduisant les inégalités et en allégeant la dette publique. Au terme d'une année fiscale, Jyoti Jeetun souhaite rappeler l'essentiel.
Ce ministère, dit-elle, «ne construit pas de routes, n'inaugure pas de bâtiments, ses résultats ne se voient pas du jour au lendemain. Mais quand le secteur contribue à hauteur de 12,4 % du PIB, que Maurice gagne huit places dans un classement mondial en un an et continue d'attirer des capitaux et créer des emplois, c'est le retour sur investissement d'un travail réglementaire et stratégique à long terme et qui alimente durablement les caisses de l'État.»