Allocution de Makhily GASSAMA (à la célébration de la Journée du parrain de l'université Assane Seck de Ziguinchor, le 20 mai 2026)
Mesdames et Messieurs,
Dès l'abord, j'avoue avec sincérité, à la manière de notre cher aîné, Assane Seck, que je suis heureux de partager cette tribune avec mon ami et frère Mamadou Mané dit Leyfou, brillant et jeune historien sénégalais. Au plan intellectuel et social, son compagnonnage m'a toujours été précieux et est toujours recherché. En m'écoutant après l'avoir écouté, vous devinerez que nos idées sont salutairement complémentaires. Quelle heureuse complicité durant toute notre existence sur le terrain intellectuel ! Nous avons toujours eu, les mêmes affections ardentes pour l'homme politique et pour l'intellectuel Assane Seck.
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Vous voudrez donc me permettre de m'adresser, après lui, à cette honorable assemblée, surtout dans sa partie, composée de cette vaillante jeunesse pour laquelle nous n'avons qu'admiration pour son courage et pour sa témérité à défendre notre régime démocratique, nos valeurs fondamentales, avec la même énergie et la même clairvoyance que l'admirable parrain de cette université, l'éminent professeur Assane Seck, arraché à notre affection à la sombre date du 27 novembre 2012. Paix à son âme !
Oui, je m'adresserai à cette jeunesse dans un moule et dans un style particuliers, à la hauteur des sentiments qui nous rassemblent, ici, autour de la mémoire de l'homme sénégalais véritablement multidimensionnel.
J'aurais pu rappeler, ici, quelques- unes des nombreuses anecdotes révélant que je cultivais et pratiquais ce que je croyais être les vertus de mon mentor à travers des actions que je croyais importantes. Après toutes ces actions librement et volontairement menées sans avoir prévenu Assane, celui-ci avait toujours été accusé à tort d'être mon instigateur, il était « derrière moi », comme l'on dit dans nos langues ; c'est-à-dire que je ne faisais qu'exécuter sa volonté. Il est vrai que je tâchais de m'inspirer de ses vertus chaque fois que j'avais une décision importante à prendre. J'étais heureux de le considérer comme un modèle précieux et exceptionnel surtout aux moments où la classe politique du Sénégal semblait entamer nos valeurs et s'en détourner alors que c'étaient ces valeurs qui ont rendu ce petit pays célèbre en Afrique et dans le reste du monde. Y renoncer, c'est renoncer à notre place à la table des grands de ce monde ; c'est renoncer à notre dignité. Je connais des Africains bien d'autres pays du Continent et d'ailleurs qui sont remplis d'indignation chaque fois que notre comportement n'est pas flatteur pour le pays, voire pour l'Afrique.
Aujourd'hui, nous cherchons nos héros ailleurs alors que cette race d'hommes et de femmes se rencontrait dans toute l'étendue du territoire national. La plupart nous ont quittés. Je pense aux Mamadou Dia, mais je pense aussi à des commis de l'Etat aux compétences exceptionnelles, comme Oumar Wélé, Secrétaire général de la Présidence de la République. Paix à leur âme !
Pour célébrer l'impact des gestes et propos d'Assane Seck sur ma génération, je me permets de faire appel au grand poète de la jeunesse, Kipling, particulièrement à son fameux poème intitulé : « Tu seras un homme, mon fils ». Jeune comme vous, chers étudiants, il m'arrivait de lire er relire de nombreuses fois ce poème en laissant vibrer en moi les vertus de l'homme d'Etat et de l'intellectuel Assane Seck comme si le poème lui était destiné durant sa tendre jeunesse. Si vous lisez ce poème alors que vous aviez eu la chance d'avoir connu au préalable l'homme Assane Seck, vous verrez sa silhouette se promener dans le poème, de vers en vers, de strophe en strophe, comme un gentleman se promenant dans un champ fertile et verdoyant. A dire vrai, le parrain de cette université n'était pas seulement un gentleman qui adorait se promener, avec panache, dans la culture de l'universel, mais aussi un éminent homme d'Etat, calme et ferme dans la défense des grands principes susceptibles de construire ce monde, un diplomate chevronné, soucieux de l'image de son pays, un patriote intransigeant, un professeur à l'allure franchement admirable par le physique aussi bien que par la profondeur de la pensée, par l'immensité et la beauté de ses rêves pour l'Afrique de demain. Cet édifice que constitue l'Université Assane Seck, pour le moment sommaire, couvera et révèlera ses rêves à ce XXIe siècle déjà têtu et brutal certes, mais en pleine mutation grâce à l'effort dynamique et serein des hommes comme Assane Seck, des femmes et hommes de bonne volonté.
Mesdames et Messieurs voici Kipling, à la voix virile, comme parfois celle de nos griots. Voici sa sorte d'appel à l'héroïsme salutaire:
Si tu veux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Le Professeur Assane Seck a assumé des fonctions importantes dans notre pays et a mené des actions exaltantes sans se contenter de ressasser nos vieilles théories, nos idéologies essoufflées en voie de désintégration sous le climat des affaires à honnir, « sans un geste et sans un soupir » comme le souhaite Kipling.
On peut oser dire, pour reprendre le mot du grand poète de la jeunesse, que cet enfant du Sénégal a été un « amant » fidèle et serviable de son pays, voire de l'Afrique ; mais à quel prix ?
Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;
La grande force chez Assane Seck, c'est la constance de l'endurance dans l'épreuve ; on l'aperçoit encore, avec son éternel sourire, tendant ses menottes au ciel comme pour prendre à témoin le Maître de l'Univers, les yeux brillants de malice et d'espoir, se diriger, entre les mains des forces de l'ordre, vers la maison d'arrêt de Ziguinchor. Il venait d'être arrêté, pour raison politique, et jeté en prison sous le regard impuissant des militants de son parti politique. Son allure altière habituelle n'était nullement affectée. Rien ne l'émouvait visiblement : il supportait même les injures et souriait sans cesse à ses adversaires parfois violents. Quand je lui disais qu'à telle occasion, en Casamance, il avait frôlé la mort, il ne pipait mot, mais répondait par un sourire malicieux tout en cherchant à fuir mon regard. Il était indubitablement un héros, mais il n'aimait pas être traité comme tel. A l'instar d'Albert Camus, il feignait ne pas avoir de « goût pour l'héroïsme ». Contre lui, d'odieuses campagnes de dénigrement étaient légion. Assane Seck, même au grade de ministre d'Etat, supportait toutes sortes d'ignominies avec une force étonnante.
Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;
Il était aisé de jeter l'enfant de Casamance dans les geôles, car il détestait le mensonge, même le mensonge qui sauve. Il était fermement attaché à la vérité comme son peuple paysan. Sa fidélité faisait de lui un allié sûr et il a été un allié précieux pour son peuple.
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu'aucun d'eux ne soit tout pour toi ;
A mes yeux d'adolescent, Assane Seck, brillant intellectuel, diplomate avisé, homme d'Etat aux dimensions peu ordinaires, a merveilleusement répondu, durant sa longue et honorable vie professionnelle, aux interrogations de Kipling : il a su affronter avec courage tous les écueils qui jalonnent et encombrent le chemin d'une certaine perfection à la portée de l'homme. Un être assurément complexe : association peu courante de qualités : à la fois dynamique et téméraire comme un héros et calme et posé comme un sage, esprit ouvert et rêveur, profondément sensible à l'injustice mais prompt à pardonner les méchancetés et les sottises de ses adversaires.
Voilà pourquoi il m'arrive de psalmodier, dans la solitude, en pensant à lui, cette dernière strophe que voici du poème de Kipling, en pensant à Assane et à sa naissance à Inor, à son adolescence à Adéane et à Marsassoum de son frère Maguette Seck, et du romancier et cinéaste talentueux, Ousmne Sembène (paix et paix à leur âme !).
Chères étudiantes, chers étudiants, je vous instigue à lire et relire souvent ce poème de Kipling et à le considérer comme votre propriété, donc comme s'il s'adressait à chacun de vous ; si ainsi vous en faites vôtre, « Alors... », dit Kipling à chacun de vous :
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.
Messieurs les Recteurs des pays frères, distingués professeurs, chers amis, chers étudiants, soyez Assane, car Assane était bien le personnage dépeint par Kipling dans son fameux poème ; cet enfant de Marsassoum était véritablement un homme dans le sens camusien ou sartrien du terme. Ce grand homme, homme de racines, a choisi le cimetière de Marsassoum comme dernière demeure, demeure éternelle. Paix à son âme et à celle des hommes et femmes de bonne volonté qui ont su aimer leur terroir !
Merci, Monsieur le Recteur de l'université de Ziguinchor, merci Mesdames et Messieurs les membres de CACSEN sous l'égide de son dynamique président, l'admirable essayiste le professeur Alpha Sy, merci de m'avoir donné l'occasion d'appeler le grand écrivain Kipling de l'Angleterre et le grand homme politique Assane Seck du Sénégal à la même table d'honneur, table fraternelle... Merci !