L'incident dit «disan kolon» à l'Assemblée nationale mardi dernier a relancé un débat essentiel : quel niveau de débat est exigé de nos institutions et comment gérer les blessures historiques qui resurgissent en politique. L'avocat, ancien député et speaker de l'Assemblée nationale, partage avec l'express son avis sur cet incident longuement commenté dans les médias et les réseaux sociaux.
Que nous dit cet incident du niveau des débats au Parlement ?
Le Parlement a toujours été témoin de tels incidents, conflits, combats, divergences et désaccords. Vous avez eu le Parlement des années de l'indépendance, celui de la période post-indépendante et celui d'aujourd'hui. Depuis quelque temps, c'était plutôt calme avec une attitude de courtoisie car des membres de l'opposition peuvent devenir des membres du gouvernement du jour au lendemain. Mais ce qui est nouveau et imprévu - un conflit entre deux personnes récemment d'un même parti, qui a marqué l'histoire du pays. Avant, il y a eu des clashs entre le PMSD et le MMM. Quand vous lisez le Hansard, le conflit entre Bérenger et Duval était viscéral. Cet incident est récent et même temps c'est du déjà-vu.
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Le parlementaire qui veut se distinguer doit le faire par la force de ses muscles ou par la force de ses idées, ses expressions, dans le sens le plus poli possible. C'était donc impoli. Mais je pense aussi que Joanna Bérenger, qui veut émerger, doit éviter de refaire des erreurs commises dans le passé - allégations personnelles, insinuations. Vous avez le droit de poser des questions, mais aussi vous distinguer par le sérieux. Si vous regardez bien la vidéo, vous verrez que c'était presque un aparté. Le sens de la question était très sérieux. Vous avez le droit d'accuser quelqu'un. Mais il faut suivre une procédure qui exige que la personne contre qui vous allez dire des choses parfois personnelles soit avisée par le bureau du speaker avec une notification préalable. Elle se prépare, cherche ses dossiers et va examiner les faits.
Une ancienne société colonisée qui s'offusque du mot «colon» nous rappelle des séquelles de l'Histoire qui attendent toujours des solutions ?
Toute la classe politique a fait table rase de ce genre de débat quand il s'agit de promouvoir leurs intérêts. On a toujours parlé du colonialisme, comme d'un mal qui aurait rongé le pays, dans le sens très péjoratif. Mais ceux qui ont colonisé ont créé le pays, le système politique, le système économique. Aujourd'hui, on parle d'économie mixte où les pouvoirs public et privé collaborent pour le bien du pays. Le mot «colon» est donc pour moi un mot mal choisi quand il n'est pas bien défini. Parce qu'il y a eu aussi de bonnes choses qui ont été laissées et des descendants qui partagent l'élan national pour le succès du pays et le bien-être de nos citoyens.
Quelles répercussions cela pourrait-il avoir sur la carrière politique de Reza Uteem, sachant que des bruits de remaniement circulent ?
Dans le passé, du temps de sir Harilal Vaghjee, un député avait même posé son revolver sur la table du Parlement. Mais un député doit s'attendre à une réaction. Premièrement, au Parlement même, si c'est à l'encontre des règlements. Et aussi du public. Tout dérapage vous met dans le limelight pour être jugé par vos pairs et par vos mandants. Une question parlementaire se distingue par le fond et la forme. La forme peut justement attirer de la sympathie ou de l'antipathie. Mais dans le fond, c'est intraitable. Si vous avez raison, vous avez raison. What remains to be seen is the seriousness of what has been alleged.
Le citoyen peut-il comprendre, voire excuser, le ministre Uteem quand il dit que la partie adverse a attaqué sa mère ?
Quand vous vous comportez mal, vous subissez la censure publique. Donc, si vous êtes un membre élu, vos électeurs vont en primeur avoir le privilège de vous juger, de vous soutenir ou de ne pas vous cautionner. À Maurice, comme ailleurs, quand vous votez, il y a l'émotion et le calcul aussi. Est-ce que ce genre de langage sera cautionné par le public ? Généralement, non. Mais à quel point sera l'effet sur l'homme politique ? C'est une autre affaire.
Avons-nous franchi une ligne rouge en évoquant la mère d'un élu, au Parlement ?
Il est essentiel de s'abstenir de parler des personnes absentes au Parlement, conformément aux règles. Il convient d'être prudent car elles ne peuvent pas se défendre. Il existe des procédures pour aborder ces questions au Parlement, souvent lorsque l'intérêt public l'exige. Les parlementaires bénéficient de protections, tandis que les citoyens accusés au Parlement n'ont souvent pas les moyens de se défendre, une lacune dans notre système. Quand j'étais speaker, il y avait des questions sur des médecins et des accusations sur des soins hospitaliers. J'appelais toujours les médecins concernés pour avoir un basic set of facts et je parlais au député qui posait la question pour le mettre en garde. Je le faisais parce que je pensais que dans notre Parlement, il n'y a pas de mandat spécifique, de standing order, mais il y a la discrétion du speaker d'autoriser ou non ce genre d'écarts par rapport aux accusations concernant des tiers.
Que pensez-vous de la tactique utilisée par la députée Joanna Bérenger ?
Son intention, qu'elle soit de bonne ou de mauvaise foi, est difficile à juger, mais Joanna Bérenger était consciente des conséquences de ses propos. Le reporting parlementaire a évolué, s'éloignant du style traditionnel du Parlement britannique. Les défis contemporains sont plus nombreux et des incidents passés, comme des jurons entendus par un micro actif, le prouvent. Les parlementaires doivent donc être prudents dans leurs déclarations, surtout avec l'attention médiatique croissante. Bien qu'un retrait dans le Hansard puisse tenter de censurer des propos, ceux-ci peuvent déjà avoir été diffusés. D'où la raison pour laquelle j'étais contre la diffusion immédiate de ces images, surtout pendant des conflits et des incidents. J'avais toujours dit : «Those don't form part of the debate. These are issues that have to be managed by the House and the Chair.» C'était un pari risqué. Bien que le contenu de sa question était sérieux, il y a eu une fausse dose de réaction qui risque de noyer le sérieux de sa question.
Après l'affaire Lexus Recruitment Agency Co. Ltd, la députée a parlé de l'employée bangladaise disparue, deux cas qui concernent de près ou de loin Reza Uteem. Pourquoi la députée Bérenger semble cibler le ministre ?
Quand vous faites un choix de questions, vous faites le choix du ministre que vous voulez interpeller, n'est-ce pas ? Chacun choisit sa cible en fonction de sa stratégie personnelle dans le parlementarisme, qu'il s'agisse du plus faible ou du plus redoutable. Cela fait partie d'un défi personnel. Comme mentionné, il existe une tactique et un désir de déstabiliser son adversaire immédiat, ce qui en soi est acceptable. Le jeune parti de Paul Bérenger et Joanna Bérenger se construit grâce au sérieux, mais il y a également une dimension spectacle. L'efficacité de ce spectacle dépendra de la manière dont ils suivront leurs questions parlementaires. Poser une question vise à provoquer une réponse et cela ne doit pas être uniquement pour l'apparence. Ainsi, Joanna Bérenger a soigneusement choisi sa question et sa cible, allant jusqu'à défier son adversaire.
Vous avez été vous-même speaker. Que pensez-vous de la décision de la speaker d'accepter que les deux élus se rétractent, sans sanctionner ?
Si la speaker avait choisi la ligne dure, elle aurait utilisé tous les pouvoirs des règlements pour arriver à une décision exemplaire. Elle ne l'a pas fait et les deux parties se sont ravisées. Son intervention n'était donc pas nécessaire, car elle aurait été excessive et ambigüe. Le terme utilisé était pourtant dur et prêtait à confusion. Il suffisait de demander des clarifications et des excuses, mais ce n'était pas justifié d'expulser la personne concernée, sauf si l'intention malveillante était prouvée. C'est seulement dans ce dernier cas que des mesures sévères auraient pu être prises contre celui qui avait provoqué l'incident.
Quel est votre avis sur le Constitutional Review Commission Bill, notamment le volet du collège électoral pour élire le président ?
Il est essentiel que les leaders politiques expriment clairement leurs pensées et propositions. En fin de compte, c'est la classe politique, au sein du Parlement, qui déterminera l'issue des recommandations du comité de révision constitutionnelle. Un manque de clarté et de leadership de la part des dirigeants pourrait nuire à cette dynamique. Le dirigeant en question aurait intérêt à énoncer ses opinions sur plusieurs sujets clés et à solliciter l'avis public. Ce silence perçu peut être interprété comme un déficit de leadership, mais cela laisse aussi au peuple l'opportunité d'exprimer ses vues.
Le gouvernement devra justifier le système actuel d'élection présidentielle et les raisons pour lesquelles un changement est nécessaire. Le comité de révision aurait ainsi un mandat clair. Rappelons également que le gouvernement a été hypocrite en nommant le président et le vice-président selon les méthodes existantes tout en étant conscient des défauts de la Constitution actuelle. Une première étape appropriée serait d'éliminer la clause qui permet le mode d'élection actuel, mais il semble y avoir un flou persistant dans la communication à ce sujet. Finalement, le mode d'élection du président, qu'il soit par suffrage universel ou collège électoral, devra être réexaminé de manière claire et transparente.