A l'heure où les équilibres mondiaux se recomposent et où l'Afrique attire toutes les convoitises, la Chine s'affirme comme un acteur central du continent, multipliant investissements, projets d'infrastructures et partenariats stratégiques. Entre promesses de développement, diversifications des alliances et interrogations sur les risques d'endettement ou de dépendance, cette relation suscite autant d'espoirs que de débats.
Dans cet entretien accordé à La Presse, le spécialiste des questions chinoises et ancien diplomate, Adel Smaoui, décrypte les ressorts profonds de la présence chinoise en Afrique, les enjeux géopolitiques qui en découlent, ainsi que les opportunités mais aussi les précautions pour des pays comme la Tunisie. Entretien.
La Chine s'impose aujourd'hui comme un partenaire incontournable de l'Afrique. Pourquoi un tel intérêt pour le continent ?
Parce que l'Afrique occupe désormais une place centrale dans les grands équilibres mondiaux. Pour Pékin, elle représente à la fois un marché, un réservoir de ressources, un espace d'influence diplomatique et un partenaire stratégique dans la redéfinition de la gouvernance internationale.
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Donc la Chine ne vient pas seulement chercher des matières premières ?
Réduire la présence chinoise à cette seule dimension serait simpliste. Certes, l'accès aux ressources compte, mais la relation va bien au-delà : investissements, infrastructures, coopération industrielle, transferts de compétences et soutien financier.
Pourquoi l'Afrique semble-t-elle aujourd'hui davantage tournée vers Pékin que vers ses partenaires traditionnels occidentaux ?
Parce que beaucoup de pays africains souhaitent diversifier leurs alliances. Les modèles classiques de coopération ont montré leurs limites. La Chine propose une approche perçue comme plus pragmatique, axée sur les projets concrets et généralement dépourvue de conditionnalités politiques explicites.
Peut-on parler d'un basculement géopolitique majeur aujourd'hui?
Oui, clairement. Le centre de gravité économique mondial se déplace progressivement vers l'Asie. L'Afrique accompagne ce mouvement, consciente que l'ordre international évolue vers davantage de multipolarité.
Quels sont les principaux acquis de la coopération sino-africaine?
Les infrastructures constituent sans doute le marqueur le plus visible. Routes, chemins de fer, ports, aéroports : la Chine a profondément contribué à moderniser certains réseaux stratégiques du continent, notamment via l'initiative « Belt and Road Initiative ».
La Tunisie tire-t-elle profit de cette dynamique ?
Absolument. La Tunisie bénéficie de plusieurs projets de coopération bilatérale avec Pékin, qu'il s'agisse d'équipements publics, d'infrastructures ou de dons institutionnels. Cette relation peut soutenir les efforts nationaux de développement dans un contexte économique contraint.
Mais les critiques sont nombreuses. Certains dénoncent un risque d'endettement et une dépendance croissante.
Le débat est légitime. Toute coopération internationale comporte des risques si elle n'est pas encadrée par une stratégie nationale claire. La question n'est pas de rejeter ou d'idéaliser la Chine, mais de négocier intelligemment pour préserver les intérêts nationaux.
Les accusations d'ambitions hégémoniques chinoises sont-elles fondées ?
Comme toute grande puissance, la Chine agit selon ses intérêts. Mais cela vaut aussi pour les autres acteurs internationaux. L'enjeu pour l'Afrique n'est pas d'entrer dans des logiques d'alignement, mais d'utiliser cette concurrence entre puissances à son avantage.
Quel rôle spécifique la Tunisie peut-elle jouer dans cette nouvelle configuration ?
La Tunisie dispose d'un positionnement singulier, à la croisée des espaces africain, arabe et méditerranéen. Elle peut capitaliser sur cette situation pour devenir une plateforme de coopération économique et diplomatique renforcée.
En définitive, la relation Chine-Afrique est-elle une opportunité ou un pari risqué ?
C'est les deux à la fois. Une opportunité réelle, à condition que les pays africains définissent eux-mêmes les termes du partenariat. Sans vision stratégique, toute relation asymétrique peut devenir problématique.