Ile Maurice: Les colons - Mythe et réalité

Le mot «colon» n'est pas un juron. Il désigne, étymologiquement, une personne qui quitte son pays pour s'implanter durablement dans une colonie. L'origine latine du mot est colõnus, qui veut dire «celui qui cultive la terre», un fermier. Le mot est dérivé de colere, cultiver, habiter. Disan Kolon est manifestement très répandu dans cette île Maurice de planteurs, grands et petits.

Historiquement, les colons sont ceux qui ont vécu de l'exploitation de terres qu'ils avaient obtenu en concession d'autorités coloniales. Souvent, ils cohabitent avec une population autochtone. Mais tous ne sont pas des planteurs. Parmi ceux qui se sont implantés dans la nouvelle colonie de l'île de France, il y avait des cadres administratifs, des soldats, des marins, des ouvriers qui étaient briquetiers, menuisiers, charpentiers, forgerons, cochers qu'on nommait des «engagés».

L'île de France étant inhabitée au moment de sa découverte, il a fallu la peupler avec une nouvelle population d'immigrés.

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Un premier groupe de quinze colons français, après des déconvenues de colons hollandais, est dépêché à l'île de France en 1721 par la Compagnie des Indes, chargée d'administrer la nouvelle colonie. Ces colons arrivent de Bourbon, aujourd'hui La Réunion. Ils sont des ouvriers accompagnés de quelques esclaves malgaches. Leur première activité avait été de défricher un terrain dans la région du port, au bord du Ruisseau du Pouce, pour planter des légumes et des arbres fruitiers. C'est le jardin de la Compagnie des Indes, le premier vivier de la colonie. Tout est parti de là.

Plusieurs groupes de France et de Bourbon sont incités ainsi à venir s'installer dans l'île contre la promesse de concessions de terres «à perpétuité» pour planter du café destiné au marché français. Les conditions de vie de ces premiers colons dans une île à construire sont miséreuses; celles des esclaves que l'on commence à faire venir de Madagascar pour labourer les terres sont encore plus indigentes.

Dès les premières années de la colonie, ces esclaves, qui sont le plus souvent des prisonniers de guerres que les tribus se font, sont vendus par des trafiquants malgaches aux colons de l'île de France, avides de main d'oeuvre pour exploiter les terres reçues. Du fait de l'esclavage exploité par les colons, le mot, pendant la colonisation, prend un sens péjoratif.

Pendant plusieurs années, l'île de France reste une pauvre colonie de plantation qui décourage administrateurs et colons. L'administrateur de Nyon la décrit «comme le plus affreux désert du monde».

Une première impulsion est toutefois donnée par le gouverneur Mahé de Labourdonnais, un administrateur de génie, arrivé en 1735. Il sera le véritable fondateur de la colonie par l'ampleur de ses réalisations, notamment sa décision de promouvoir la culture de la canne à sucre contre l'avis des directeurs de la Compagnie.

Mais le destin de l'île change vraiment lorsque Port-Louis est officiellement déclaré port franc, comme l'avait rêvé La Bourdonnais. Une intense activité maritime se développe grâce à la libéralisation du commerce suite à la rétrocession de la colonie à la Couronne française après la faillite de la Compagnie des Indes.

L'île de France devient alors véritablement le centre commercial de l'océan Indien et certains colons négociants se font des fortunes colossales. Ils sont souvent des spéculateurs qui s'enrichissent grâce au commerce entre l'Inde et la France via Port Louis. L'Inde est déjà le premier partenaire commercial de l'île.

D'autres colons s'enrichissent grâce à la traite qui devient leur principale activité. Ils sont des négriers et armateurs peu scrupuleux. Ils fréquentent assidûment les ports de traite de Madagascar et de l'Afrique orientale pour importer toujours plus de main-d'oeuvre que réclament les planteurs de canne. D'autres encore, en particulier, ceux d'origine bretonne et bordelaise, s'adonnent à l'armement en course, une véritable aubaine pendant la guerre franco-anglaise.

Dans un premier temps, ce sont les négociants qui tiennent le haut du pavé face aux planteurs de canne. Ces négociants sont tout-puissants, ils ont le pouvoir économique et une grande influence politique auprès des administrateurs de la colonie au sein d'un omnipotent Conseil supérieur. On parle de la «tyrannie des négociants».

Un rapport de 1765 fait un constat très critique de ces colons: «Les habitants de l'île de France s'occupent peu de la culture des terres ; ils ne songent qu'à faire une fortune rapide par toutes les voies qu'ils croient permises, monopole, usure, contrebande, marchés captieux, traités secrets et quelques fois partagés avec les administrateurs ; rien n'est respecté par eux ; leur seul but est de s'enrichir et revenir promptement en France.»

L'Intendant Pierre Poivre, arrivé en 1767, fait le même constat. Il écrit :«Jusqu'ici chaque colon aveuglé par son intérêt privé, n'a regardé cette colonie que comme un lieu de passage et ne s'est attaché qu'aux moyens de faire une fortune rapide par toutes sortes de voies pour retourner promptement en France.»

L'écrivain Bernardin de St Pierre, en visite à l'île de France en 1768, se fait aussi une très mauvaise opinion de cette communauté. Il écrit dans Voyage à l'îsle de France :«L'intérêt est la passion dominante de cette colonie. On veut faire promptement sa fortune et comme l'île n'offre d'autres moyens que ceux de l'agriculture qui sont lents, il en résulte une infinité de jalousies, de médisances et de mauvaise foi.»

L'écrivain Magon de Saint-Ellier, de son côté, décrit les colons en deux camps, «celui des créanciers qui avaient vendu deux fois plus qu'ils ne possédaient et celui des débiteurs qui avaient reçu deux fois moins qu'ils ne devaient».

Ce ne sera pas le cas de tous les colons.

Un certain nombre d'entre eux, désormais propriétaires de larges concessions et riches planteurs de canne, décident de faire souche dans la colonie. Ils se sont enrichis grâce aux concessions gratuites de terres offertes par l'administration et à la possession d'esclaves de plus en plus nombreux qui labourent leurs champs, achetés à vils prix aux marchands malgaches.

Ces colons qui s'installent durablement dans l'île, jettent ainsi les fondements de ce qui deviendra la première communauté franco-mauricienne.

Dès lors un «processus identitaire» profond va se développer au fil des générations, note l'historien franco-mauricien Sébastien Gauderie dans son Histoire politique des droites mauriciennes.

Cette identité est modelée par la Constitution de la colonie qui est alors d'inspiration raciste. Il est formellement exigé de ces colons de sauvegarder «la pureté de la race française» et de «préserver la distance des couleurs». Les unions entre Français et esclaves sont interdites rappelle Muslim Jumeerqui cite l'historien Prenhout dans sa thèse Les Affranchis et les Indiens Libres à l'île de France au XVIIIe siècle.

Au fil des années, et toujours grâce à des concessions de terres de plus en plus nombreuses et généreuses, les planteurs de canne finissent par supplanter financièrement les négociants dont plusieurs ont fait des faillites retentissantes. Certains ont investi eux-mêmes dans une industrie sucrière en forte croissance d'autant plus que leurs activités commerciales avaient été entravées par la guerre franco-britannique.

Ces planteurs sucriers revendiquent dorénavant le pouvoir. Un recensement de 1804 montre qu'ils possèdent déjà 312 734 arpents, soit 70 % des terres de l'île, pratiquement toutes les terres propres à l'agriculture, obtenues très majoritairement par voie de concession, mais incluant des parcelles qu'ils se sont appropriés surtout en bord de mer.

Planteurs et négociants blancs vivent dans l'opulence, un grand luxe et de brillantes mondanités sur leurs propriétés sucrières et dans la capitale. Ces «grands Blancs» fortunés pratiquent l'endogamie afin de conserver leurs terres et leurs esclaves. Leurs moeurs, sont toujours très critiquées par de voyageurs en visite dans l'île qui remarquent leur attraction pour le jeu. Mais d'autres, comme l'écrivain Jacques Milbert qui visite l'île en 1801, louent la «vivacité, l'impétuosité, la bravoure» de ces colons, à «l'esprit vif et pénétrant».

Toutefois, il n'y a pas chez les colons que de riches planteurs. La communauté blanche est scindée en trois classes ; outre les planteurs et négociants, elle compte les nombreux ouvriers et artisans engagés par la Compagnie depuis l'époque de Labourdonnais ainsi que d'anciens soldats qui ont bénéficié de petits lots de terres à la fin de leurs services pour les inciter à demeurer dans la colonie. Ceux-là constituent un groupe distinct qu'on appelle les «petits Blancs», ils représentent la moitié de la population blanche. Certains vivent dans des conditions assez proches de celles des esclaves, à tel point qu'ils sont parfois désignés comme des «Nègres blancs».

Les «petits Blancs» fréquentent assidument le Camp des Noirs et le Camp des Malabars à Port Louis. Jumeer a noté leur «préférence pour les femmes indiennes». Milbert constate «qu'il naît de ces femmes (indiennes) avec les Blancs, des Métis qui participent de la blancheur du père et des formes élégantes de la mère.» Jumeer note de son côté que ce brassage franco-indien a donné naissance à l'existence d'une classe de Noirs libres qui a pu se prévaloir des traits physiques réguliers des Blancs «pour se hisser au sommet de la classe des Noirs libres».

L'auteur souligne le nombre important d'affranchissements dont les Indiennes dont ont été bénéficiaires, ce qui fait, souligne-t- il, que «l'élément indien prédomine dans ce brassage des races qui caractérise la population libre.»

La population blanche compte également une classe composée de cadres relativement lettrés, employés des sucreries. Ils sont comptables, régisseurs, ce sont eux qui assuraient les liens entre les propriétaires et le village avoisinant. C'était des postes d'autorité et de confiance. (Louis Raoul de Lestrac est comptable sur la propriété de La Baraque dans le Sud. Il prendra pour épouse Uppalamah Moosalaih, d'une famille de petits planteurs, qui lui donnera quatre enfants). Les relations sociales au sein de cette communauté étaient assez distendues mais leur identité reste cimentée par leur commune fidélité au pays d'origine, à la langue française, à la religion catholique et à un certain art de vivre.

Dans la communauté des esclaves, au bout de quelques années, devant l'ampleur des désertions des Malgaches, l'administration décide qu'il vaudrait mieux chercher ailleurs une main d'oeuvre de remplacement. Déjà à l'époque de Labourdonnais, le Mozambique, sur la côte est de l'Afrique, avait fourni des esclaves qui avaient fait forte impression.

C'est de Capo Delagado, au Nord du Mozambique, dans la province de Zambézie, avec la complicité véreuse des gouverneurs de la colonie portugaise, que l'île de France va désormais s'approvisionner en esclaves MakwaLomwe. Ils appartiennent au plus grand groupe ethnique du Mozambique. Ils sont traditionnellement des agriculteurs et des chasseurs. Ils sont grands et robustes. Ils ont la réputation d'être exubérants mais dociles. Ils adorent la musique et la danse. Ils sont fiers et refusent de se mélanger avec les autres castes. Comme les Malgaches, ils sont des captifs des guerres entre chefferies quand ils n'ont pas été faits prisonniers lors de razzias.

Ces Makwa sont très demandés par les négriers même s'il est connu que l'une des traits caractéristiques de leur communauté est l'existence de clans qui se font la guerre.

«Un État dans l'État»

Une troisième communauté commence à émerger. Elle encore peu nombreuse mais depuis Labourdonnais, des Indiens libres, artisans, ouvriers ou commerçants ont été régulièrement et officiellement recrutés. Les premiers groupes sont arrivés de Pondichéry, un comptoir français, et de Karikal sur la côte de Coromandel où les Français gèrent le comptoir de Chandernagor. D'autres sont de la côte de Malabar. La majorité d'entre eux sont des Tamouls. Bernardin de St Pierre avait constaté, toutefois, que ces premiers immigrés indiens ne voulaient absolument pas se livrer à l'agriculture. «Ils avaient, paraît-il, un dégoût bien prononcé pour ce genre de travail», écrit-il.

 Reconstitution d'un village d'esclaves à Trou Chenille. © Aurélio Prudence

Les Indiens deviennent suffisamment nombreux bientôt, et déterminés à s'installer durablement dans l'île, qu'un quartier leur est réservé au Nord de Port Louis. Il sera connu comme le Camp des Malabars. Les immigrés indiens fondent une Assemblée de Malabars qui devient rapidement «un État dans l'État», constate Jumeer. Des Indiens libres ainsi que des esclaves vivent là sous l'autorité musclée de cette Assemblée qui s'est arrogée tous les pouvoirs, y compris celui de rendre justice.

Parmi ces premiers Indiens, existe un groupe distinct, de foi musulmane, appelé Lascar, une déformation du mot portugais Lasicar qui veut dire matelot. Ils ont été spécialement recrutés pour travailler sur un chantier naval et pour la construction du port. Ils sont assimilés aux Malabars dans un premier temps, mais ils vont peu à peu revendiquer une identité propre. Leur revendication identitaire s'articule autour de leur foi religieuse.

Dès 1798, la petite communauté présente une pétition en vue d'obtenir un terrain afin de construire une mosquée. Après un premier refus - la colonie est alors un fief catholique -, elle obtiendra, en 1805, une concession afin de construire la première mosquée de l'île. Elle sera connue comme la Mosquée du Camp des Lascars, aujourd'hui la mosquée Al-Aqsa.

Un autre groupe, une communauté intermédiaire nouvelle commence à se compter. L'administration la désigne sous le vocable «Gens de couleur». Elle est composée d'esclaves malgaches qui ont été affranchis pour diverses raisons, d'Indiens affranchis, surtout d'Indiennes, d'ouvriers Libres, de quelques Africains et de Malgaches venus librement et déjà de Métis, nés des liaisons licites ou illicites entre les «petits Blancs» et des Noires ou des Indiennes. L'interdiction des mariages entre Blancs et Noirs n'a aucunement empêché des liaisons fréquentes. Les colons peu fortunés, les «petits Blancs» ont du mal à trouver des femmes blanches, relativement peu nombreuses, qui épousent plutôt les riches «grands blancs».

Ces Gens de couleur revendiquent depuis le qualificatif de «Créole». A l'époque de la colonie française, un Créole définissait une personne née dans la colonie qu'elle que soit son origine, enfant de colon blanc, enfant d'esclave né dans la colonie, ou un métis né dans l'île. Aujourd'hui, le Créole qui n'est pas juridiquement défini, et qui est une revendication identitaire, est au fait le Métis franco-malgache, franco-africain, francoindien, afro-indien...

Ainsi, vers la fin de la colonisation française, dans une île de France multiethnique, une hiérarchie des communautés est déjà établie.

Le gros de la population est composé de Noirs malgaches et mozambicains retranchés dans des «camps» sur les propriétés sucrières et vivent sous le joug du fouet autoritaire et cruel des colons.

«Blanc versus petit Blanc»

Les Gens de couleur sont classés en deux catégories: le mulâtre est celui qui est né d'un parent blanc et d'une Noire, souvent d'une Indienne ; un quarteron était une personne dont le grand parent était un Noir. Ils sont tous englobés sous le vocable «métis».

Ces Gens de couleur avaient obtenu sous le Code Noir (qui vient d'être officiellement abrogé par le gouvernement français) quelques droits comme celui de posséder des terres. Certains deviennent des petits planteurs, possédant 10 à 30 arpents, d'autres sont des artisans ou des commerçants. Mais il leur était interdit de s'asseoir à l'église sur les bancs réservés aux Blancs, ils restent juridiquement inférieurs d'un Blanc y compris d'un «petit Blanc».

L'historien Evenor Hitié, dans Histoire de Maurice, a décrit la situation de ces Gens de couleur dans les dernières années de la colonisation française. Il écrit à leur propos : «C'était des hommes qui ne laissaient rien à désirer sous le rapport des qualités intellectuelles, mais qui ne pouvaient s'entendre dans la marche politique à suivre pour les faire sortir de l'état d'esclavage moral dans lequel ils croupissaient».

On trouve également des Indiens qui sont des ouvriers libres, et un petit groupe d'esclaves qui ont été kidnappés, des femmes surtout qui sont souvent des domestiques chez les grands propriétaires des établissements sucriers.

Et depuis peu quelques rares Chinois sont arrivés de Guangdong et Fujian. Ils sont des travailleurs engagés, artisans, tailleurs, cordonniers, cuisiniers qui s'installent à Port Louis. Ils sont les fondateurs de Chinatown.

La relative quiétude de l'île est bientôt bouleversée. Les colons qui se considèrent brimés par les administrateurs royaux de la colonie, apprennent, avec un peu de retard, l'éclatement de la Révolution de 1789 en France. Ils s'enthousiasment et voient là une promesse de liberté pour eux-mêmes. Ils descendent dans les rues de Port Louis et demandent la liberté de gérer les affaires de la colonie.

Ils convoquent une assemblée, votent une nouvelle Constitution qui leur donne le pouvoir de légiférer et d'administrer la colonie. Elle nomme une garde nationale et crée des municipalités.

Mais les Blancs sont divisés. Un groupe, une «droite constitutionnaliste», selon les mots de Gauderie, membre de l'aristocratie, est résolument hostile à la Révolution. Il se déclare favorable «à l'état ancien des choses».

Une nouvelle Assemblée est néanmoins constituée en avril 1791. Les riches colons ont déjà le pouvoir économique, ils réclament maintenant tous les pouvoirs politiques.

Le commandant de la colonie qui s'oppose à ce qu'il considère comme un coup de force, est massacré à la sortie d'une séance de l'Assemblée aux cris de «mort à l'aristocrate, à la lanterne le traitre». La tête du commandant Mac-Nemara est tranchée, portée au bout d'une pique dans les rues de Port-Louis.

Toutefois, la Révolution n'est pas qu'une bonne nouvelle pour les colons. Ils sont atterrés d'apprendre que les nouvelles autorités ont annoncé l'interdiction de la traite et l'abolition de l'esclavage. Ils s'opposent farouchement à la proposition, arguant que la libération immédiate et sans indemnité de leurs esclaves, provoqueraient leur ruine économique. Leur représentant à l'Assemblée à Paris menace même d'une déclaration d'indépendance de l'île de France.

Ils s'opposent également à un décret qui reconnait des droits civiques, y compris des droits électoraux, à tous les Libres des colonies.

Ce «droit» restera symbolique, il ne peut pas être exercé tout de suite à des élections qui doivent désigner les représentants de divers quartiers, puisqu'il est exigé que le votant devra être de race blanche.

Les «Gens de couleur» se soulèvent contre cette discrimination et réclament le droit de constituer une Assemblée des Libres, ce qui est refusé par l'Assemblée des colons. Il leur est proposé d'élire deux représentants d'Assemblée des Blancs pour assurer la liaison avec leur groupe.

Dès ce moment, la question de la représentation électorale des communautés est posée et ne cessera plus de l'être. Les Blancs, inquiets d'une dilution de leur autorité, décident que les Gens de couleur ne seront pas «admissibles» dans les Assemblées primaires. Ils acceptent toutefois que la ville de Port-Louis, qui compte une forte population de Gens de couleur, soit dotée d'une Assemblée qui leur est réservée.

Cette question de la représentation des Gens de couleur est débattue à Paris en 1791, et aux termes de vifs débats, il sera décrété que ceux nés de père et mère libres seront admis dans toutes les Assemblées paroissiales et coloniales s'ils respectent les critères établis. Cette mesure restrictive ne profite qu'à un très petit nombre.

Quand deux délégués du Directoire, qui gouverne alors la France, débarquent à Port Louis dans le but de faire exécuter la nouvelle loi sur l'abolition de l'esclavage, les colons en colère se révoltent. Ils manifestent violemment dans les rues de Port-Louis. L'île de France est au bord de l'émeute. Les émissaires du Directoire sont forcés de battre en retraite. L'Assemblée se donne des pleins pouvoirs pour assurer «la conservation de la colonie» stipule un décret de 1802.

Le vent tourne en faveur des colons quand en France, Napoléon succède à la Révolution et décide de maintenir l'esclavage. Mais il décide également de suspendre la Constitution républicaine et ordonne une reprise en mains quasi militaire des affaires de la colonie par une nouvelle administration. Toutes les institutions créées par l'Assemblée coloniale sont démantelées, les municipalités sont dissoutes.

A ces turbulences politiques s'ajoute une grave crise économique. Les dépenses de la colonie sont deux fois supérieures aux recettes même si l'île produit du sucre, du coton et même du riz. Déjà, l'Intendant Poivre avait rendu les administrateurs responsables du marasme économique et constatait que l'île était devenue «un gouffre capable d'engloutir seul tous les trésors, sans améliorer sa situation».

La colonie est dans un tel état de délabrement, abandonnée économiquement et militairement par Paris, préoccupée par les guerres napoléoniennes en Europe, que la prise de possession de l'île par les Anglais, à l'issue d'une bataille navale épique dans les eaux du Vieux Grand Port, est vécue par les colons comme un soulagement et une libération.

Du coup, les «Francos» n'étaient pas loin de se déclarer «Anglos» malgré leur attachement sentimental à la France de leurs origines. Mais pas pour longtemps. L'annonce de l'abolition de l'esclavage sera un point de grande discorde.

Et un nouveau pays, une nouvelle démographie, émergeront bientôt.

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