Ile Maurice: Resserrer les mailles de la professionnalisation des artistes visuels

Du 11 au 21 mai dernier, la quiétude du Green Village, au Morne, a vibré d'une énergie nouvelle. «Mayaz Pro», résidence d'artistes de la région axée sur le numérique, y a réuni des créateurs de trois îles de l'indianocéanie. À Maurice, Move for Art et Astrid Dalais portent ce projet de mise en visibilité et de professionnalisation des arts visuels. Plongée au coeur d'un maillage -- pour ne pas dire mariage -- artistique entre îles soeurs.

Céline Bonniol, directrice de Documents d'artistes La Réunion : «Les artistes visuels sont méconnus des institutions et du public»

Trois îles, une même histoire. Entre Maurice, La Réunion et Madagascar, la proximité n'est pas qu'une question de kilomètres : elle est culturelle, mémorielle. Alors pourquoi les artistes de l'océan Indien se croisent-ils rarement ? Céline Bonniol, directrice de Documents d'artistes La Réunion, le reconnaît volontiers : c'est «étonnant», au regard de tout ce qui unit ces territoires. Documents d'artistes La Réunion, plateforme d'accompagnement de plasticiens à l'île soeur, a voulu corriger ce paradoxe.

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Parce que les artistes ont «des sujets, des questionnements qui se rejoignent, il paraissait important et naturel de mettre en place des dispositifs qui leur permettent de se retrouver». La tâche n'est pas sans complexité : il s'agit de jongler avec «plusieurs facteurs économiques, les écosystèmes et les modes de fonctionnement qui ne sont pas tout à fait les mêmes» selon les pays.

Le constat de départ est lucide : les scènes d'arts visuels «sont assez méconnues». À partir de là, DDA La Réunion a construit un partenariat avec Move for Art à Maurice et la Fondation H, à Tana ; une fondation privée d'art contemporain. Ces trois structures «vraiment axées sur le développement et la visibilité des arts visuels» ont présenté ensemble le projet Mayaz Pro, soutenu par le programme Interreg IV, cofinancé par l'Union européenne.

«Pro» pour professionnalisation, «ce qui est dans l'ADN» de DDA La Réunion, qui fédère un pôle de 45 artistes visuels. Le workshop numérique résidentiel au Green Village, au Morne, du 11 au 21 mai dernier, «n'est que la première action concrète» de Mayaz Pro. Le calendrier prévoit un atelier autour de l'écriture critique à la Fondation H, à Tana, le mois prochain. Place ensuite aux meet-up : des visites d'ateliers où des «experts du monde de l'art contemporain à l'échelle nationale ou internationale, dont des commissaires d'exposition et des critiques d'art» iront à la rencontre des artistes. Un meet-up est prévu à Maurice en septembre, un autre en novembre à Madagascar, un troisième à La Réunion en mars 2027. L'objectif : tisser un réseau vivant, nourrir les collaborations et faire germer de nouveaux projets.

Comment Céline Bonniol évalue-t-elle le niveau de professionnalisation des arts visuels à Maurice ? Elle note que les aides du secteur privé y sont «plus importantes comparées à La Réunion. Même si nous sommes dans une période de raréfaction des crédits et des fonds publics, le système public français accompagne la culture. Nos structures peuvent fonctionner, en tout cas certaines, grâce aux subventions de l'État».

L'artiste visuel, où qu'il soit, doit consacrer une part précieuse de son temps aux démarches administratives -- au détriment de son art. «L'artiste visuel est multitâche, c'est valable dans les trois territoires.» Et partout, il se heurte à la même invisibilité. La directrice de DDA La Réunion est frappée par la méconnaissance des artistes visuels, à la fois par les institutions et le public. «D'où l'importance de monter des projets qui permettent d'identifier les artistes qui constituent ces scènes.»

À l'approche de la présentation du Budget, la professionnalisation des industries créatives est sous les projecteurs. Mais, «il nous manque la base», affirme Astrid Dalais. The Status of the Artist Act est en veilleuse, alors même que sa révision a été annoncée dans le discours-programme. Le sujet a été longuement évoqué lors de la Convention nationale sur les arts et la culture, l'an dernier. Ce cadre légal est indispensable dans «l'un des secteurs d'avenir».

Astrid Dalais a été invitée aux récentes consultations pré-budgétaires. Elle y a défendu le besoin de «mécanismes de soutien étatique, paraétatique et public-privé, à la création et la recherche». Convaincue que les caisses de l'État qui seraient vides «ce n'est pas un obstacle», la directrice de Move for Art estime que «c'est une question d'être assez créatif pour trouver les moyens de soutenir les projets». Selon elle, «au ministère des Arts et de la culture, la majorité du budget est davantage dirigée vers le socio-culturel, plutôt que les artistes, alors que la créativité ferait vibrer le pays, amènerait de l'innovation. Ces nouvelles idées ne seraient pas cantonnées qu'aux industries culturelles et créatives. La créativité aurait une résonance sur l'environnement, l'urbanisme, la santé, tant d'autres secteurs. Nous avons besoin de nous réinventer.»

Move for Art a proposé trois pistes. D'abord pour le patrimoine et son parc de bâtiments publics et privés à l'abandon : «Pourquoi ne pas trouver une formule d'occupation temporaire de ces bâtiments ?» Assortie d'un fonds public-privé pour soutenir des projets à forte vocation communautaire et éducative gravitant autour des bâtiments historiques. «On a fondamentalement besoin de se rencontrer, pour lutter contre les fléaux auxquels notre pays fait face.»

Suite au changement de régime en novembre 2024, le National Arts Fund a été dissous -- sans être remplacé. «Nous demandons que le National Arts Fund soit réactivé. C'était un bon mécanisme de financement, qui avait de l'impact et une vraie demande.» Astrid Dalais a aussi remis sur la table le «1% culturel» : que chaque projet d'infrastructure public ou privé consacre 1% de son budget à la création.

Move for Art, c'est un parcours émaillé de temps forts : le spectacle éblouissant du 12 mars dernier au Champ-de-Mars pour la fête de la République, onze ans d'existence du festival Porlwi by Light depuis 2015, ou encore l'aventure de la House of Digital Art. «Autant que toute notre expérience serve à d'autres. Avec Mayaz Pro, c'est la transmission et l'expérimentation entre les îles, sur une scène contemporaine.»

«Le dôme est revenu à la maison.» Cette petite phrase traduit l'enthousiasme d'Agathe Desvaux, fondatrice de The Green Village, au Morne. Un domaine où la nature reprend ses droits, entre permaculture, festival de musique, et désormais une orientation résolue vers le wellness.

C'est dans un décor de montagne à l'Embrasure que le dôme trône sur son deck. Le même qui, pendant deux saisons, a abrité des projections immersives à 360 degrés sur le parking de Bagatelle Mall. C'est au Morne que les projecteurs se sont rallumés, pour la restitution de la résidence artistique de Mayaz Pro, le jeudi 21 mai dernier. «C'est la première vraie résidence au Green Village», indique la responsable, en précisant que trois cabanons off-grid ont accueilli les artistes.

On a connu Agathe Desvaux comme fondatrice du festival musical Nou Le Morne, de 2018 à 2022. «Dans la culture, c'est compliqué. Il n'y a pas vraiment de sponsors», confie-t-elle. D'où le désir de repositionner cet espace aussi vert que calme dans le domaine du wellness et du holistic healing. Le 10 octobre prochain, le Green Village accueillera un concert de Sam Garrett, auteur-compositeurinterprète britannique de conscious music -- mantras puissance reggae. Puis, le 31 octobre, le festival de yoga Awake. Dans ce dispositif, le dôme abrite des séances de sound healing, de travail sur la respiration, ainsi que d'ecstatic dance en mode immersif.

La restitution

L'une des singularités de cette résidence, c'est la liberté laissée aux participants : montrer ou non une création lors de la restitution prévue le 21 mai dernier, à l'issue des dix jours au Morne. Pour Céline Bonniol, il s'agit avant tout d'un temps de formation : être ensemble, échanger, s'approprier des outils au service de l'image. Aucune œuvre aboutie, prête à la diffusion, n'était exigée. L'ambition de Mayaz Pro est plus profonde : travailler en durée, constituer des réseaux, faire mûrir des projets qui traverseront les frontières des îles.

Participants et coachs

Le melting pot

Quatre artistes visuels -- deux Malgaches, une Réunionnaise et une Mauricienne -- se sont retrouvés pendant dix jours au Morne. Ils ont eu pour formateurs Frédéric Antoinette, Motion Graphic Artist spécialiste du logiciel After Effects, Guillaume Clarisse, artiste illustrateur et animateur 2D/3D, ainsi que Kim Yip Tong, artiste pluridisciplinaire. La parole aux artistes.

Ridha Andriantomanga

Ridha est un illustrateur fort de trente ans de carrière dans la publicité. Lui qui ne travaille «pas spécialement» avec les intelligences artificielles a compris, durant l'atelier, qu'il ne «suffisait plus de dessiner à la main, sur une feuille». Ces dix jours lui ont aussi ouvert une fenêtre sur l'histoire de l'esclavage, commune aux îles -- une mémoire partagée qu'il a choisi d'explorer à travers la vidéographie et l'animation.

Tatiana Patchama

La plasticienne scénographe réunionnaise s'est familiarisée avec After Effects et Blender, avec une initiation au mapping. Son regard s'est posé sur les arbres du Green Village, surtout «quand les feuilles s'ouvrent, on dirait des ailes de papillon». De là est né un petit film d'animation, amorcé par la collecte de «squelettes de feuilles. C'est quand les feuilles perdent leur chair, il ne reste plus que le squelette.»

De l'arbre, elle a remonté vers les motifs géométriques qui se répètent dans les plantes, les animaux, le cosmos. Tatiana Patchama creuse l'idée qu'«on pourrait être le prolongement les uns des autres, que nous sommes inscrits dans une temporalité de naissance et de mort. Un jour, une forme se défait, nourrit le sol, alimente les plantes, se déplace. On a hérité de tout ce que les autres nous ont laissé et nous façonnons ce qu'on va laisser aux autres.»

Mahefa Dimbiniaina Randrianarivelo

Adepte de photo-manipulation, Mahefa construit des mises en scène à partir de photos où chaque détail est maîtrisé. «J'aime bien que les photos semblent réelles, mais quand on s'y attarde, on voit qu'il y a quelque chose qui ne va.» Un grain de sable glissé dans l'image, pour interpeller, pour faire réfléchir.

L'artiste confie avoir été d'abord «perplexe» à l'idée de changer de médium. Après s'être essayé au théâtre et à la peinture digitale, c'est vraiment la photo-manipulation qui lui permet de créer un monde tel qu'il l'imagine. Ne pas maîtriser les outils d'animation numérique a «allongé le temps de production. Mais j'ai aimé voir mon monde prendre une autre forme.»

Au terme de dix jours d'atelier, il a abordé des questions récurrentes dans son oeuvre : l'appartenance, les liens avec l'environnement. «Être au Green Village, c'était une vraie opportunité d'aller plus loin dans ce concept parce que je ne suis pas habitué à être dans la nature. Je suis quelqu'un de la ville, qui aime être dans la ville.»

Gloria Vivien

C'est la rencontre avec Zanane, conteuse et guérisseuse du Morne, qui a allumé l'étincelle chez Gloria Vivien. «Elle a tellement d'histoires à propos du marronnage, des plantes médicinales. Elle a raconté comment la connaissance lui est venue en rêve. J'ai trouvé que c'était une histoire assez folle.» Décoratrice de cinéma de métier, Gloria réalise aussi des visuels pour des performances artistiques -- c'est dans cet élan qu'elle a rejoint Mayaz Pro. L'atelier lui a donné «l'envie d'explorer davantage le format vidéo, de développer plus de projets personnels, peut-être dans l'animation, parce que j'en ai fait beaucoup professionnellement, mais pas forcément pour moi.»

Sur le plan humain , l'expérience l'a réconciliée avec la concentration. «Cela fait du bien d'être un peu dans sa bulle. Même si on développe des projets souvent en distanciel, il y a énormément de distractions. Les dix jours dédiés ont été intenses. J'ai pu voir à quel point les choses peuvent émerger quand on fait abstraction de tout ce qui est parasitage.»

Le Chiffre

150 000

«L'ensemble du projet Mayaz Pro est financé à hauteur de 150 000 euros (environ Rs 8,3 millions)», indique Céline Bonniol, directrice de Documents d'artistes La Réunion (DDA La Réunion). Le projet Mayaz Pro, qui s'étend sur deux ans, bénéficie du programme Interreg IV, outil de coopération régionale géré par Région Réunion et cofinancé par l'Union européenne. «Chacun des partenaires a aussi sa contribution financière», c'est-à-dire DDA La Réunion, Move for Art à Maurice et la Fondation H à Madagascar

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