Paula Lew Fai, une gamine du Ward IV de Port-Louis, a connu un époustouflant parcours marqué par l'effort. Née pratiquement derrière un comptoir d'une boutique et après de brillantes études en France suivies d'une retraite pour ascètes au Japon, elle devient consultante pour l'Unesco et l'Unicef et sillonne le monde. Son ouvrage autobiographique Un silence rond comme la terre raconte les nombreux silences qui l'habitent tout en rendant hommage au Ward IV.
Quand Paula (de son nom chinois Chui Yin) pousse ses premiers vagissements dans l'arrière-boutique du 26, rue Fort Blanc, le 26 juillet 1949, son père, Lew Fai, et sa mère, Hau Man Mooi (les deux sans aucun prénom), ne sont guère émus outre mesure parce qu'ils en ont vu d'autres. C'est leur dixième enfant : trois garçons et sept filles. Chui Yin (Paula) est la benjamine, et les deux premiers sont restés en Chine pour s'occuper de leurs grands-parents.
Lew Fai et sa femme sont arrivés de Meixian (comme la plupart des Chinois), poussés par la pauvreté et la famine et surtout attirés, à l'époque, par l'Eldorado mauricien. Ils débarquent à Maurice en 1937 après un voyage éprouvant, portant autour du cou une pancarte surmontée d'un chiffre. C'est le début d'une grande aventure : s'installer, fonder une famille tout en travaillant dur dans le petit commerce, dès l'aube et bien après la tombée de la nuit.
La famille de Paula Lew Fai au grand complet.
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Ils ne le regrettent pas, car la Chine des années 30 est alors en proie à des guerres intestines, minée par des rivalités politiques (entre Chiang Kaï-shek et Mao en embuscade) et déchirée par l'invasion japonaise. Sans compter les inondations et les sécheresses qui mettent à genoux des paysans lourdement endettés. À cette époque, 80 à 90 % de la population vit de l'agriculture dans des zones rurales surpeuplées.
Autant de raisons de tenter sa chance dans l'océan Indien, à l'instar de nombreuses familles : François Lim (le grand-père de Ming), Chen, Poon, Chan, Leung, Kee Chong, entre autres. Sans pour autant couper le cordon ombilical avec la Chine, d'où des visites régulières et des allers-retours au pays natal pour que les traditions soient transmises, maintenues et respectées.
Ce n'est qu'en 1977, que Hau Man Mooi a pu effectuer un voyage, en forme de pèlerinage au pays natal, en compagnie de sa fille Danielle, pour rendre visite à ses parents à Meixian, après avoir fait un crochet par Hong Kong pour acheter des machines à coudre, des bicyclettes et des vêtements, vu la pauvreté de la famille et les prix prohibitifs de ces produits en Chine.
En revanche, Emmanuel Lew Fai n'a jamais pu s'y rendre. Malade, il est décédé en 1968 à l'âge de 63 ans, après avoir laissé sa boutique à une nièce pour s'installer à la rue Saint-Georges, où Paula réside encore aujourd'hui.
Paula Lew Fai avec le pape Paul VI, alors qu'elle était membre du Conseil des laïcs au Vatican.
Paula, pour sa part, s'y est rendue en 1994 en compagnie d'un frère. L'aîné à Meixian leur avait réservé un accueil royal, avec des pétards et des feux d'artifice. «À cette époque, le village était encore très pauvre, les rues boueuses et les vêtements sombres. Depuis, nous y allons régulièrement pour voir la famille qui est très nombreuse. La maison des ancêtres est toujours là et, lors de nos visites, les services y sont célébrés avec de grands dîners traditionnels.
En dépit de toutes ces années de silence, les liens sont restés intacts et ils nous gâtent beaucoup. On reste en contact grâce à WeChat», confie Paula, nostalgique.
Voyage en Chine en 1994.
Toutefois, la boutique des Lew Fai n'avait pas de nom précis. Tout le monde disait alors «la boutique Capitaine» où la mère, analphabète, tenait les comptes avec l'oeil rivé sur les fameux carnets rouges de commissions (au nom de chaque client), où étaient consignés les produits vendus à crédit. À cette époque, sans grandes surfaces qui vont plus tard bouffer le paysage commercial, la boutik sinwa remplissait un rôle social : celui avec des ventes à crédit, sans pour autant tondre les clients qui étaient considérés, surtout en zones rurales, comme des amis de la famille.
Tchen, le fils de Paula Lew Fai, évolue entre Londres et Paris dans une start-up spécialisée dans l'intelligence artificielle appliquée au traitement du cancer.
Paula grandit dans cette boutique, pourrait-on dire, alors que Cécile, la bonne à tout faire d'origine tamoule, que la famille Lew Fai adopte et considère comme une huitième enfant, s'occupe d'elle.
Le pétard et l'hostie
Le père Lew Fai, une manière de Peponne, a toujours refusé de se faire baptiser et par extension sa femme et Chui Yin aussi. La famille fréquente assidument la Pagode Kwan Tee. Mais c'était sans compter la ténacité de la Mission catholique chinoise et les soeurs du Bon et Perpétuel Secours qui veillent au grain pour ramener les brebis égarées au sein du troupeau. C'est ainsi que Lew Fai cède et se fait baptiser pour prendre le nom d'Emmanuel et sa femme, Pascaline.
Chui Yin est baptisée à l'âge de quatre ans par le père Henri Souchon, avec pour marraine Ginette Montenont et pour parrain M. Ducasse. La cérémonie a lieu à l'église de l'Immaculée-Conception avec 11 autres enfants de deux familles. C'est elle qui choisit le prénom Paula. Emmanuel Lew Fai s'est rendu vite compte que l'avenir serait sombre pour ses enfants loin de l'église catholique dans ces années 60.
Guides et scouts de l'Immaculée-Conception avec le père Trublet Raoul (3e à partir de la gauche).
Paula fréquente l'école primaire de La Montagne, rue Tank-Wen, où les bonnes soeurs Cécile et Bernardine exercent une forte influence. Après son cycle primaire, elle obtient une bourse pour poursuivre ses études au collège Lorette de Port-Louis, pour un montant de Rs 25 - une petite fortune à l'époque pour l'uniforme et les fournitures. Une communion de l'hostie et le pétard.
À ce titre, Paula précise : «J'ai choisi mon prénom, celui d'une poupée de la voisine. Je n'aimais pas celui qu'on me donnait. On me trouvait déjà «peste», «ti pima». J'ai le souvenir d'être gâtée, recherchée, même petite pour chanter, danser, faire l'intéressante.»
La vie au Ward IV
Paula mène une vie normale avec d'autres gamins du Ward IV. Elle joue sur le terrain de foot en face de la petite église, fréquente le marché de la Butte et s'aventure plus loin au jardin du Pleasure Ground (les Salines) pour capturer des crabes. C'était avant l'avènement du Bulk Sugar Terminal.
C'est en ces termes qu'elle évoque ses souvenirs d'enfance : «Jouer à la marelle dans la cour commune, jeux avec des élastiques, canettes dans le canal, traverser la plaine de foot et aller à la mer. Je sens encore l'odeur de la marée : vider les crabes et passer un drap pour pêcher les tout petits poissons (milion), aller à la pagode Kwan Tee et jouer à cache-cache, se faire peur le soir en se racontant des histoires de fantômes avec les enfants voisins, traîner sur le chemin de fer, regarder les trains passer... et toujours contempler la mer...» C'était avant le portable et Facebook.
Pour la boutique, ses souvenirs sont vivaces autant que son style est viril : «Je vois le comptoir, les vitrines, les bocaux de bonbons de toutes les couleurs. Je sens l'odeur de l'huile qu'on vendait en la versant, à l'aide d'un entonnoir, dans les bouteilles, le poisson salé en tranches, les cigarettes vendues à l'unité, rangées dans leurs boîtes en métal, les topettes de rhum... les fagots de bois qui arrivaient en vrac et qu'il fallait lier et empiler correctement avant de les vendre, les piments à confire...
Je sens l'odeur de l'haleine des soulards, leurs regards sur ma longue tresse de cheveux. Pain à 7 sous, sardine à 8 sous avec piment confit en cadeau, boîte de 10 cigarettes à 50 sous, paquet de 20 cigarettes Matelot à 60 sous, topette de rhum à 50 sous, le bois à 7 sous le paquet.» Toute une tranche de vie.
Cette boutique, à quelques mètres du marché de La Butte, en plein coeur du Ward IV, avait pignon sur rue, c'est le cas de le dire, et abritait aussi, d'un côté, trois chambres à coucher et un salon donnant sur une petite cour privative avec une porte s'ouvrant sur une cour commune, comme ce fut souvent le cas à Port-Louis. Une belle plateforme pour le vivreensemble, le partage et la pratique de la solidarité, qui rabote en même temps les inégalités. De Fort Blanc, tous les chemins mènent inévitablement à l'église des Cassis ou à celle de l'Immaculée-Conception.
Paula participe aux activités organisées sous l'égide de l'église de l'Immaculée : processions à travers la capitale, reposoir au Jardin de la Compagnie avant de rallier le Monument de Marie Reine de la Paix ; kermesses, repas des pauvres, Girls' Guides et autres activités caritatives. Paula se souvient des sermons du Père Trublet Raoul, dont la maîtrise de la langue de Molière et l'éloquence, surtout à l'église des Cassis (la cathédrale des pauvres), les dimanches à la messe de 4 h du matin étaient tout juste incompréhensibles.
Boursière de l'Alliance Française
Quoi qu'il en soit, brillante, Paula n'a aucune peine à décrocher une bourse de l'Alliance française, comme beaucoup de notre génération à l'époque. Elle en parle : «Deux premières années à l'Université de Caen pour étudier la psychologie et la sociologie en même temps. Séjour très intéressant sur le campus, à fréquenter toutes sortes de cultures. Des amitiés longues à faire mais profondes. C'est à Caen que j'apprends qu'on me pressent pour être membre du Conseil des laïcs au Vatican. J'y serai comme membre pendant deux ans.»
Par la suite, elle demande à partir pour Paris afin d'y faire une licence à l'université René-Descartes. Elle poursuit ensuite par un diplôme et un doctorat à l'École des hautes études en sciences sociales, une institution qui prépare à la recherche. Elle y rédige sa thèse sous la direction de Marie-José Chombart de Lauwe, ancienne résistante en Bretagne et déportée à Ravensbrück. Son mari, Paul-Henri, est directeur de recherches au Centre national de recherche scientifique (CNRS) et directeur du Centre d'ethnologie et de psychosociologie.
C'est une famille de grands chercheurs qui l'accueille et assure sa formation : la théorie s'y articule étroitement à la pratique, et les chercheurs recrutés sont pour la plupart d'origine modeste, engagés dans les transformations sociales et culturelles.
Vue sur le Fuji
Après son doctorat, Paula part au Japon, à Takamori Soan, centre fondé par Oshida San, maître zen, converti au catholicisme et devenu dominicain. Elle a vue sur le Fuji-Yama ; le centre est situé sur un site de montagne isolé. Le japonais est, pour elle, une langue étrangère. Elle s'adapte. «Je suis venue pour le zen. Je suis tellement bien intégrée dans la culture du riz et des activités quotidiennes que les petites vieilles du village m'appellent la muette».
Je sens encore le froid de l'hiver, sans rien d'autre qu'une petite boîte dans laquelle se glisse un morceau de houille légèrement chauffé. Il faut tenir la nuit. Aucun chauffage. Une petite chapelle toute simple. La pureté de l'air étreint la gorge et le coeur. L'odeur du pin, l'art de repiquer le riz, de faire le pain... Tout est simplicité, harmonie», dit-elle, très zen.
Paula Lew Fai à la Pagode avec ses deux soeurs.
De retour du Japon, elle passe une année à l'Institut national des langues et civilisations orientales, puis effectue des vacations au CNRS pour des recherches sur les enfants et les jeunes. Elle publie surtout de nombreux travaux. Ses diplômes et son expérience font d'elle une consultante pour l'Unesco, l'Unicef et le Fonds des Nations Unies pour la population. Elle effectue des missions à travers le monde, et plus particulièrement au Yémen et au Soudan. «J'ai beaucoup apprécié toutes mes missions. Toutes étaient centrées sur la socialisation des enfants et des jeunes.
Au-delà des rouages et des frustrations que les institutions internationales peuvent générer, le travail sur le terrain, dans sa grande diversité et ses défis, apporte une gratification spécifique : celle, pour soi, de s'éloigner du connu, de s'émerveiller de l'ingéniosité humaine et, pour ceux en face, d'apporter nos connaissances (même réduites) pour un mieux-être personnel et collectif», dit-elle.
Mais sur le plan privé, Paula fait preuve d'une grande pudeur. Elle est mariée à un sociologue, Jean-Charles, rencontré au laboratoire de recherche du CNRS, avec lequel elle a eu un fils, Tchen (37 ans), qui travaille entre Londres et Paris pour une start-up utilisant l'intelligence artificielle pour le traitement du cancer.
Pour le reste, elle nous renvoie à son autobiographie Un silence rond comme la terre, dans laquelle elle met son âme à nu pour conclure que les enseignements de son livre serviront une noble cause, non sans avoir rendu, comme il se doit, un bel hommage au Ward IV de Port-Louis.