Entre dépendance aux importations, vulnérabilités sécuritaires et chocs géopolitiques mondiaux, la sous-région fait face à un risque systémique majeur.
L'Afrique centrale entre progressivement dans une zone de turbulence alimentaire où se croisent dépendance extérieure, fragilité économique et instabilité géopolitique. Longtemps considérée comme une problématique sociale ou agricole, la sécurité alimentaire s'impose désormais comme un enjeu stratégique majeur, au même titre que l'énergie ou la défense.
Les tensions persistantes autour du détroit d'Ormuz, passage stratégique du commerce mondial par lequel transite une part essentielle des flux énergétiques internationaux, rappellent brutalement cette réalité : dans un système mondialisé, une crise géopolitique située à plusieurs milliers de kilomètres peut rapidement produire des effets directs sur les marchés alimentaires africains.
Car derrière les risques de perturbation maritime se cache un mécanisme redoutable : hausse du prix du pétrole, augmentation des coûts du fret, renchérissement des engrais, inflation des intrants agricoles, puis flambée des prix alimentaires. Une chaîne de transmission particulièrement dangereuse pour des économies fortement importatrices.
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Une crise alimentaire désormais structurelle
L'alerte lancée conjointement par les agences internationales est sans équivoque : l'insécurité alimentaire africaine n'est plus conjoncturelle, elle devient structurelle. Avec plus de 306 millions de personnes souffrant de sous-alimentation et près de 892 millions confrontées à différentes formes d'insécurité alimentaire, le continent représente aujourd'hui l'un des principaux foyers mondiaux de vulnérabilité alimentaire.
L'Afrique centrale cristallise particulièrement ces contradictions. La sous-région dispose pourtant d'atouts considérables : abondance foncière, ressources hydriques importantes, diversité climatique favorable et potentiel agricole encore largement inexploité. Mais ces avantages naturels coexistent avec une dépendance persistante aux importations alimentaires, notamment pour les céréales, les huiles, les produits transformés et certains intrants essentiels.
Une agriculture sous-financée dans une région à haut risque
Le problème est également financier. Les financements bancaires dirigés vers l'agriculture restent marginaux, représentant une part limitée des crédits accordés aux économies nationales. Les investissements privés, nationaux comme étrangers, demeurent insuffisants face aux besoins.
À cela s'ajoutent plusieurs contraintes structurelles : insuffisance des infrastructures de stockage ; faibles capacités de transformation agro-industrielle ; difficultés d'accès au crédit rural ; enclavement logistique ; fragmentation des marchés régionaux. Résultat : les petits producteurs restent faiblement intégrés aux chaînes de valeur, alors même qu'ils assurent une grande partie de la production vivrière.
Quand la sécurité alimentaire devient une question de sécurité nationale
L'enjeu dépasse désormais le cadre économique. Dans une région marquée par l'insécurité autour du bassin du lac Tchad, les fragilités persistantes en République centrafricaine, la piraterie maritime dans le golfe de Guinée et les déplacements de populations, les crises alimentaires agissent comme des accélérateurs d'instabilité.
La raréfaction des ressources, l'inflation alimentaire et les difficultés d'accès aux produits de base peuvent rapidement alimenter : tensions sociales ; migrations internes ; concurrence accrue pour les ressources ; renforcement des économies informelles ; vulnérabilités politiques. Dans ce contexte, l'alimentation devient un enjeu géostratégique.
Construire une souveraineté alimentaire régionale
Le défi posé à l'Afrique centrale est désormais celui du changement d'échelle. L'objectif ne consiste plus uniquement à produire davantage, mais à transformer profondément les systèmes agricoles. Cela suppose la structuration de chaînes de valeur régionales ; l'accélération de l'agro-industrialisation ; une meilleure mobilisation du capital privé ; des investissements massifs dans la logistique et le stockage ; le renforcement du commerce intra-africain.
La mise en oeuvre effective de la Zone de libre-échange continentale africaine pourrait constituer un levier important, à condition de réduire les barrières non tarifaires et d'améliorer la connectivité régionale. Pour des États comme le Cameroun, la transition apparaît incontournable : passer d'une agriculture de subsistance ou d'exportation fragmentée à une agriculture stratégique capable de soutenir simultanément croissance économique, stabilité sociale et souveraineté.
Dans un monde fragmenté, la sécurité alimentaire n'est plus seulement une politique publique. Elle devient un indicateur de puissance, un outil de résilience et un élément central de la souveraineté des États.