Sénégal: «Le dessalement est un complément stratégique aux transferts d'eau»

interview

Nommé ministre de l'Environnement et de la Transition écologique dans le gouvernement dirigé par Al Aminou Lo, Aliou Gori Diouf s'était déjà prononcé sur les enjeux liés à la sécurité hydrique du Sénégal avant son entrée au gouvernement. Dans cet entretien accordé au Soleil en août 2025, alors qu'il était géographe-expert en climat, environnement et développement durable, il analysait la version renégociée du contrat de réalisation de l'Usine de dessalement de la Grande Côte. Il y voyait une réponse aux effets du changement climatique, à la pression sur les nappes phréatiques et à la hausse des besoins en eau, à travers une diversification des sources d'approvisionnement du pays.

Quelle lecture faites-vous de la version renégociée du contrat Sones-Acwa Power pour la réalisation de l'usine de dessalement de la Grande côte ?

À mon avis, la version renégociée du contrat a permis au Sénégal de réaliser certains gains stratégiques, bien que l'accès limité aux détails complets invite à la prudence dans l'évaluation. L'implication renforcée d'acteurs publics sénégalais comme la Sones et la Senelec dans la gouvernance et l'actionnariat du projet est un signal positif, qui renforce l'appropriation nationale et offre de meilleures perspectives de pilotage institutionnel aligné sur les priorités souveraines du pays. Même si les bénéfices immédiats peuvent paraître modérés, le potentiel stratégique à moyen et long terme est réel. Il reste désormais à assurer une mise en oeuvre rigoureuse et transparente pour concrétiser ces avancées.

Est-ce que l'option dessalement, jugée coûteuse et énergivore, est viable pour le Sénégal ?

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Certes, le dessalement implique des coûts élevés et une forte consommation énergétique. Mais cela ne le rend pas non viable. Ce qu'il faut considérer, ce sont les perspectives démographiques, les effets du changement climatique, la pression croissante sur les nappes phréatiques et les besoins agricoles, industriels et urbains. Dans ce contexte, le dessalement devient une composante essentielle du mix hydrique, notamment dans les zones côtières.

Dans le cas du projet de la Grande côte, l'inclusion d'une composante solaire améliore la viabilité énergétique. Par ailleurs, l'expérience mondiale montre que les coûts des technologies initialement jugées inaccessibles, comme pour le solaire, baissent avec le temps. Le dessalement peut suivre la même courbe, à condition que le Sénégal maîtrise les technologies, diversifie ses sources énergétiques, et exige un transfert de savoir-faire dans ses accords.

À côté du projet des «Autoroutes de l'eau» basé sur les transferts d'eau, est-ce que le dessalement offre une diversification des sources d'approvisionnement ?

Absolument, le dessalement est un complément stratégique aux transferts d'eau. Il participe à la diversification des sources d'approvisionnement, indispensable dans un contexte de vulnérabilité croissante des eaux de surface et des nappes souterraines. De mon point de vue, la diversification n'est pas seulement technique, elle est aussi institutionnelle et territoriale.

Elle nécessite l'implication de multiples acteurs : les collectivités territoriales pour garantir un ancrage local et une gouvernance de proximité ; les services techniques de l'État pour assurer la régulation la supervision et l'accompagnement technique ; les communautés locales et les pêcheurs, concernés par les usages et l'impact du projet ; les jeunes entrepreneurs qui innovent dans des solutions alternatives comme la captation de l'humidité de l'air. Ces technologies, déjà déployées en Afrique de l'est, permettent de produire plusieurs milliers de litres d'eau par condensation atmosphérique. Intégrer cette diversité d'approches et d'acteurs, c'est bâtir une politique hydrique résiliente, inclusive et adaptée aux territoires.

Sur le plan environnemental, le ministre de l'Hydraulique évoque des études préalables. Les rejets de saumure peuvent-ils inquiéter ?

En effet, les rejets de saumure représentent un risque écologique, notamment pour les écosystèmes marins. Leur forte salinité et leur température peuvent perturber l'équilibre biologique si les mesures de mitigation ne sont pas correctement mises en oeuvre. Cela dit, ces risques sont bien documentés et peuvent être atténués par une Etude d'impact environnemental et social (Eies) rigoureuse et un Pges (Plan de gestion environnementale et sociale) exécuté sans compromis. Mais la gestion environnementale ne saurait se limiter à des prescriptions techniques.

À mon avis, il est impératif d'adopter une approche participative en engageant les services techniques de l'État, pour le suivi et l'application des normes ; les collectivités territoriales, garantes de la proximité avec les populations et de la légitimité locale ; les communautés de pêcheurs et usagers côtiers, directement impactés ; la société civile et les scientifiques pour enrichir les diagnostics et garantir la transparence. C'est par ce dialogue multi-acteurs qu'on pourra assurer l'acceptabilité socioculturelle du projet, prévenir les conflits d'usage et renforcer la durabilité de l'ouvrage.

Quelles sont les opportunités que le Sénégal peut tirer du futur institut de formation sur les métiers du dessalement, qui sera construit par Acwa Power ?

De mon point de vue, la création d'un institut dédié à la formation dans les métiers du dessalement est une opportunité structurante. Elle permettra de former une nouvelle génération de techniciens et d'ingénieurs sénégalais capables de gérer, entretenir et innover dans un secteur stratégique. Mais pour que cet institut ait un impact durable, il devra travailler avec les collectivités territoriales pour répondre aux besoins locaux en compétences. Il devra aussi impliquer les établissements publics de formation, les universités, les centres de recherche, afin de stimuler l'innovation.

Il va falloir qu'il collabore également avec les services techniques et les entreprises du secteur de l'eau. Dans la même veine, l'institut doit associer les jeunes, les femmes, les communautés côtières et les acteurs économiques locaux. Ce maillage institutionnel permettra non seulement de territorialiser les compétences, mais aussi de faire de cet institut un hub régional de souveraineté technologique, avec des retombées économiques et sociales concrètes.

Le coût du projet -459 milliards FCfa- vous semble-t-il logique malgré la renégociation ?

Certes, le montant de 459 milliards FCfa peut paraître important. Mais ce type de jugement ne peut se faire qu'en tenant compte de la vision à long terme. Il faut analyser le rapport coût-résilience : si le projet permet d'assurer la sécurité hydrique de millions de personnes, de réduire la pression sur les nappes et de soutenir le développement industriel et agricole, alors l'investissement peut être justifié.

À mon avis, tout dépendra de la qualité de la mise en oeuvre. Le succès du projet repose sur une gouvernance financière transparente, un pilotage rigoureux et exempt de conflits d'intérêt, un transfert effectif de technologie et une stratégie claire d'appropriation nationale. Avec ces garanties, le projet pourrait s'inscrire comme un investissement structurant et non comme une dépense lourde. L'enjeu est moins le coût nominal que la valeur générée pour la société, l'environnement et les générations futures

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