Sénégal: Cheikh DIBA, un «super-ministre» pour négocier l'avenir économique du pays

La reconduction dans l'attelage gouvernemental Al Aminou LO 1 de Cheikh DIBA à la tête d'un ministère aussi stratégique et élargi de l'Économie, des Finances et du Plan est probablement l'un des faits politiques les plus importants du nouveau gouvernement sénégalais. Derrière ce qui peut apparaître comme un simple remaniement se dessine en réalité une recomposition des centres de pouvoir au sein du régime de Bassirou Diomaye Faye. Décryptage de Confidentiel Afrique

La formation du gouvernement Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo de 30 portefeuilles met en lumière un équilibre politique complexe, oscillant entre rupture promise et realpolitik. L'intégration de 12 ministres liés au Pastef marque une volonté claire d'ancrer le projet politique qui a porté le président Bassirou Diomaye Faye au pouvoir. Loin du périmètre immédiat du très charismatique leader Ousmane SONKO, qui a décidé de rester constant sur sa ligne politique.

Face à l'architecture politique montée par le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre, les véritables urgences se situent sur le terrain économique et social, car les lendemains du pays dépendront avant tout de sa capacité à relever les défis de l'heure. Comme des bulles à braises, le chômage des jeunes, la vie chère, la souveraineté économique et la réorganisation des institutions tenaillent crescendo et n'attendent point. Le président Diomaye dispose aujourd'hui d'une légitimité parcellaire et de toutes les cartes en main pour initier les réformes structurelles promises. La confrontation est partie pour être rude, frontale et explosive avec des lendemains incertains. C'est tout l'enjeu de la cohabitation fratricide qui va se jouer dès la semaine post- premier conseil des ministres Al Aminou LO.

Cohabitation fratricide explosive et gestion des urgences

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Pour le nouveau pouvoir, le temps des discours de campagne est définitivement révolu: seul le travail et l'action concrète constituent désormais l'urgence absolue. L'enjeu pour le chef de l'État sera de transformer cette assise politique en résultats palpables pour les populations, prouvant que l'efficacité administrative et le pragmatisme l'emportent sur les querelles de positionnement idéologique. Et pour cela, Bassirou Diomaye Faye, semble miser, parmi tous les hommes clés de son gouvernement, sur Cheikh Diba, particulièrement, car dans la plupart des systèmes présidentiels africains, le ministère des Finances est déjà l'un des plus puissants de l'État. On les appelle communément les » Argentiers » de l'État. Lorsqu'on y ajoute l'Économie et le Plan, son titulaire devient le véritable chef d'orchestre de la politique publique.

Supersonique des coffres, Cheikh Diba va au charbon

Il ne contrôle plus seulement les recettes et les dépenses de l'État, il supervise désormais: la politique budgétaire, la stratégie de croissance, la planification du développement, la coopération économique internationale, les relations avec les bailleurs, les négociations avec les institutions financières internationales et j'en passe encore...

La nomination de deux ministres délégués- Bassirou Sarr pour le Budget et Allé Nar Diop pour l'Économie, le Plan et la Coopération- ne réduit pas son influence. Au contraire, elle institutionnalise son rôle de coordinateur général d'un vaste pôle économique. Cette architecture ressemble davantage à celle d'un vice-premier ministre économique qu'à celle d'un ministre classique.

Le choix assumé de Bassirou Diomaye Faye

La question essentielle est la suivante: pourquoi Diomaye Faye renforce-t-il Cheikh Diba maintenant ? La réponse tient probablement à trois facteurs.

D'abord, la crise de crédibilité financière. Depuis les débats sur la dette publique sénégalaise et les révélations relatives à certains mécanismes de financement, l'État sénégalais doit restaurer sa crédibilité auprès des investisseurs et des partenaires financiers. Dans ce contexte, les marchés, les banques de développement, le FMI et la Banque mondiale recherchent avant tout un interlocuteur technique, prévisible et crédible.

Cheikh Diba présente ce profil: technocrate, spécialiste des finances publiques, peu exposé aux polémiques partisanes et surtout capable de dialoguer avec les institutions financières internationales. Pour un pays qui doit refinancer sa dette et sécuriser ses investissements, ce profil devient stratégique.

Ensuite, la nécessité d'un contrepoids technocratique car depuis l'arrivée au pouvoir du tandem Diomaye-Sonko, deux légitimités coexistent : la légitimité politique et populaire incarnée par Ousmane Sonko et la légitimité technocratique incarnée par les hauts fonctionnaires chargés de transformer les promesses en politiques publiques, ce qui d'ailleurs explique le remplacement de Ousmane Sonko par Alamine Lo.

Cheikh Diba apparaît aujourd'hui comme la figure la plus solide de ce second pôle. Sa montée en puissance peut être interprétée comme la volonté présidentielle de renforcer la dimension technocratique du régime au moment où les contraintes budgétaires deviennent plus lourdes.

Enfin il s'agit de préparer les négociations décisives avec le FMI. L'avenir économique du Sénégal dépend en grande partie de plusieurs négociations majeures : rétablissement de la confiance des marchés ; soutenabilité de la dette ; financement des infrastructures ; accompagnement des réformes budgétaires ; valorisation des revenus pétroliers et gaziers.

Dans chacun de ces dossiers, le principal interlocuteur sera Cheikh Diba. Le véritable test de son influence commencera moins à Dakar qu'à Washington, où se trouvent les sièges du Fonds monétaire international et du Groupe de la Banque mondiale.

Est-il devenu « l'homme du Président » ?

De plus en plus d'indices vont dans ce sens. Dans tous les régimes, la confiance présidentielle se mesure à trois choses : l'accès au chef de l'État, le contrôle des ressources et la capacité à survivre aux crises. Cheikh Diba semble désormais réunir ces trois conditions.

Alors que plusieurs personnalités ont été contestées ou remaniées, lui ressort renforcé. Dans les systèmes politiques africains contemporains, ce type de promotion traduit souvent une relation directe avec le président, indépendamment des rapports de force partisans.

La polémique autour des critiques adressées à Cheikh Diba est également révélatrice. Au-delà de la personne du ministre, c'est une bataille de ligne qui semble émerger. D'un côté une approche souverainiste, politique et parfois conflictuelle vis-à-vis des partenaires internationaux. De l'autre, une approche plus pragmatique, centrée sur la négociation financière et la stabilité macroéconomique.

Cheikh Diba apparaît aujourd'hui comme le principal représentant de cette seconde tendance. Cela ne signifie pas qu'il soit « anti-Sonko ». La formule est politiquement excessive. Mais, il est possible qu'il incarne progressivement une autre sensibilité au sein du pouvoir: celle des gestionnaires, des financiers et des administrateurs qui considèrent que la transformation économique du Sénégal passera autant par la maîtrise des équilibres budgétaires que par les discours de rupture.

Le défi est donc de concilier souveraineté et réalité financière. Et le véritable enjeu pour Cheikh Diba est là. Le gouvernement sénégalais a été élu sur une promesse de souveraineté économique. Or la réalité budgétaire impose des discussions avec le FMI, des négociations avec la Banque mondiale, des émissions sur les marchés financiers, la recherche de financements extérieurs...

La difficulté consiste à convaincre l'opinion qu'il est possible de défendre la souveraineté nationale tout en négociant avec les créanciers internationaux. C'est un exercice d'équilibriste. Trop de concessions aux bailleurs et le gouvernement sera accusé de renoncer à sa doctrine. Trop de confrontation avec les partenaires financiers et le coût du financement du Sénégal pourrait augmenter.

C'est sans doute pour cette raison que son ministère est devenu le véritable centre de gravité économique de ce qui reste du quinquennat de Bassirou Diomaye Faye et déterminera tout, dans seulement trois ans, en 2029.

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