Pascal Boroto est un jeune journaliste à Bukavu, capitale de la province du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo. Lauréat du prix Voix d'Afriques, il raconte dans son roman autobiographique « Le nom de ma mère » son passage à l'âge adulte, la perte de sa mère - grande voix du journalisme congolais - et son projet « Les Voix des Oubliés » dans les camps de réfugiés. Entretien à la fin de sa résidence de deux mois à la Cité internationale des arts à Paris.
Qu'est-ce qui a changé depuis que vous avez reçu le prix Voix d'Afrique en mars dernier ?
Tout. Et en même temps rien quelque part. Quand je dis tout, c'est parce que je ne suis plus seulement Pascal Boroto, le journaliste. Aujourd'hui, certains me voient comme un jeune écrivain, parce que j'ai écrit un roman, Le nom de ma mère, qui a été primé. En même temps, rien n'a changé, parce que je suis toujours la même personne, le même jeune de Bukavu, de l'est de la République démocratique du Congo. Le prix en soi est une aventure et ne se limite pas à la remise du prix. C'est toute une traversée et jusque-là je suis dans cette traversée.
Votre roman s'intitule Le nom de ma mère. Qui est votre mère ?
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Ma mère, Solange Lusiku Nsimire, est avant tout ma mère, une mère aimante, chaleureuse. Pour le reste du monde, elle est une grande voix du journalisme congolais. Ma mère était présidente de l'Union nationale de la Presse du Congo au niveau provincial et vice-présidente au niveau national. À cela s'ajoute son militantisme pour les droits de l'homme, singulièrement les droits de la femme. Mais pour moi, avant cette casquette, avant tous ces prix, elle reste ma mère à moi, Solange Lusiku Nsimire, maman.
Votre langue maternelle est le swahili. Pourquoi écrire en français ?
Bien que ma langue maternelle soit le swahili, j'ai toujours écrit en français, parce que j'ai été éduqué en français. Quand je parle de l'éducation, je vois le côté éducatif, scolaire. Mais j'ajouterai que dans le roman, il y a des petites phrases ici et là en swahili, parce que j'avais aussi ce besoin de rester toujours attaché à ma langue maternelle.
Vous écrivez : « Je suis né dans un pays qui ne sait plus s'il est encore vivant ». Qui est ce pays ?
Ce pays est la République démocratique du Congo. Comme vous le savez, elle est en proie à la rébellion, à la guerre à l'est de la RDC, particulièrement au Sud- et au Nord-Kivu. Cette guerre dure depuis plus de trente ans. Généralement, les gens en parlent d'une manière « statistique », mais il faut savoir qu'il y a des vies derrière, des histoires, des récits.
Mon pays a toujours prôné la paix, parce que nous n'avons jamais eu à chercher la guerre comme telle. On n'a jamais attaqué. Donc on se défend et on résiste. On n'a que notre résilience à nous. D'aucuns diraient que la RDC fait face à un génocide, mais nous dirons qu'on fait face à plusieurs génocides, parce qu'on a eu à faire face à d'autres génocides que celui-ci. On parle de plus de dix millions de morts et sans doute aujourd'hui encore plus. C'est un nombre qui s'agrandit au fur et à mesure que le monde avance.
C'est un roman autobiographique, un roman d'apprentissage. Que voulez-vous qu'on apprenne ?
Oui, c'est mon histoire. Quand j'ai écrit ce roman, je ne pensais pas transmettre un message. Mais, entre les lignes, il y a une certaine résilience. Mais la résilience n'est pas forcément quelque chose de grand, cela peut commencer par un geste assez banal. Ma résilience à moi a été tout d'abord de mettre un pied en dehors de mon lit. Le geste le plus banal peut être une résilience pour une personne. Et j'espère que ce message est transmis entre les lignes de mon roman.
À quel moment avez-vous donné à votre mère un autre nom que « maman » ?
Juste après sa perte. Je me suis rendu compte que je ne connaissais pas ma mère. J'ai voulu comprendre entièrement ma mère. Et la première des choses que je voulais savoir, c'était cet autre aspect de sa vie qui était son métier, le journalisme. C'est en franchissant le seuil du journal Le Souverain Libre, le média qu'elle portait, que j'ai compris que je ne faisais plus face à ma mère, mais à Solange Lusiku, une voix, une conviction, un combat. C'est à ce moment que je me suis dit, au-delà d'être ma mère, elle est avant tout pour ce monde et désormais pour moi Solange Lusiku Nsimire.
Vous nous expliquez : « Les mots de ma mère sont devenus des points d'entrée dans l'histoire du pays. » Pourriez-vous nous donner un exemple d'un mot porté par votre mère ?
Je ne parlerai pas d'un mot ou d'une phrase, mais d'un article, Le tribunal sur le Congo [« Un faux vrai tribunal au Sud-Kivu », publié en 2017 dans Le Souverain Libre, NDLR], qu'elle a signé. C'est un article qui date, mais qui fait déjà état de ce qui se passe actuellement. C'est un article qui parle d'une pièce de théâtre qui faisait état de la situation du pays à cette époque. Vous voyez qu'on est dans une sorte de répétition. Et j'ai compris que, en parlant de ma mère, c'est aussi parler de mon pays.
Parce que ma mère représente cette lutte, cette voix qui a toujours dénoncé. Elle représente ce militantisme qui, contre vents et marées, dénonçait les exactions commises en République démocratique du Congo, particulièrement à l'est de la RDC. Donc je ne peux pas parler de ma mère sans en parler. Parce que son métier, sa personne, est rattachée à ses valeurs, à ses combats, à tout ce qu'elle faisait en tant que journaliste, comme une mère.
Dans votre roman, il y a une partie journal intime, en tant qu'adolescent, en tant que lycéen qui apprend la mort de sa mère. Après, il y a votre quête à devenir journaliste avant une sorte de reportage XXL sur les reportages de votre mère. Et vous terminez avec votre travail dans des camps de réfugiés. Qu'avez-vous appris dans les camps ?
Dans les camps, j'ai appris la brutalité de ce monde à l'état brut. J'ai appris que la paix vaut plus que de l'or. Le simple fait qu'on se dise que je suis en vie vaut plus que de l'or. Dans les camps, j'ai appris qu'une fillette de cinq ans, de six ans, peut porter le poids de ce monde, peut porter les responsabilités d'une mère.
Ou qu'il y a des filles de moins de dix ans qui doivent se demander : comment pourrai-je nourrir mon petit frère que je porte sur mon dos ? Dans les camps, j'ai appris que derrière les discours des uns et des autres, il n'y a qu'une seule vérité humaine qu'on ne peut plus ignorer. Les familles crient les pertes de leurs proches, le poids de cette guerre, et ces cris-là n'attendent plus les enterrements, n'attendent plus les stratégies.
Vous avez aussi créé votre projet « Les Voix des Oubliés » dans ces camps de réfugiés de guerre.
Les Voix des Oubliés est une archive citoyenne des violences commises en République démocratique du Congo. Avec Les Voix des Oubliés, nous allons à la rencontre des victimes. Nous prenons ce temps d'écoute, nous les écoutons sincèrement. Après, nous structurons ces récits, ces histoires, ces témoignages.
Après vérification des faits, nous archivons ces récits pour qu'ils deviennent une mémoire utile, accessible et inscrite dans la durée. Utile, parce que ce monde a besoin de savoir tout ce qui se passe. Cette mémoire peut être utile pour la recherche, les sciences sociales, pour la course à la reconnaissance des crimes commis en République démocratique du Congo, pour ne pas dire des génocides commis en République démocratique du Congo. On a compris que les victimes recherchent en premier lieu d'être comprises.
Au-delà d'archiver ces récits-là, nous accompagnons ces victimes à accéder à un suivi, à un soutien psychologique adapté. Et j'irai même à dire que tout Congolais est victime, d'une manière ou d'une autre, indirectement ou directement.
Quand vous entendez le mot littérature, à qui pensez-vous ?
Je ne pense pas particulièrement à un écrivain ou à un auteur, parce qu'il y en a beaucoup. Je pense plus à un style littéraire. C'est un style plus ou moins engageant pour moi. Je pense même que c'est l'essence de la littérature que j'aimerais prôner, aujourd'hui et demain. Cette littérature qui parle de transmission, qui parle de mémoire, qui dénonce les « ça ne va pas » de ces mondes, de ces communautés.
Vous parlez de transmission et d'engagement et vous laissez entendre que, malgré les guerres qui vous entourent, il y a toujours une raison pour espérer. Votre espoir, de quoi se nourrit-il ?
Je dirais que nous n'avons rien d'autre que l'espoir. On est obligé d'espérer. Sinon c'est la catastrophe. Sinon, c'est la mort qui nous attend. On est obligé d'espérer. Espérer est notre lueur d'espoir à nous. Sans espoir, on ne parlerait pas de vie et de vivre à l'est de la République démocratique du Congo. Parce que tout appelle à laisser tomber. Mais voilà, on y arrive. Moi, personnellement, je suis croyant. Je dirais qu'on arrive par la grâce de Dieu à continuer d'espérer. Parce que si on continue d'espérer, on continue à vivre avant tout, à respirer. Parce que pour nous, respirer c'est vivre, respirer c'est espérer.
Merci.
Le nom de ma mère, roman de Pascal Borot, lauréat du prix littéraire Voix d'Afriques 2026. Ce prix a été créé par RFI et les éditions J.-C. Lattès, en partenariat avec la Cité internationale des arts à Paris.