La tournée régionale de Staffan de Mistura au Maroc, en Algérie, en Mauritanie et dans les camps de Tindouf intervient à un moment particulièrement sensible pour le dossier du Sahara. Pour la première fois depuis plusieurs années, le conflit connaît une activité diplomatique inhabituelle, marquée par la reprise de consultations impliquant le Maroc, l'Algérie, la Mauritanie et le front polisario.
Le contexte diffère sensiblement de celui qui entourait les précédentes missions de l'envoyé personnel du Secrétaire général des Nations unies. Lors de son exposé devant le Conseil de sécurité, le 23 avril dernier, De Mistura avait appelé les différentes parties à faire preuve de réalisme et à consentir des concessions nécessaires afin de favoriser une issue politique à un conflit qui s'enlise depuis près d'un demi-siècle.
Pour Abbas El Ouardi, professeur de droit international à l'Université Mohammed V de Rabat, cette nouvelle tournée intervient dans un environnement diplomatique profondément transformé. L'universitaire estime que l'initiative marocaine d'autonomie, présentée en 2007, a progressivement consolidé sa crédibilité sur la scène internationale, à mesure que se multipliaient les soutiens politiques et diplomatiques à cette proposition.
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Selon lui, cette évolution se reflète dans les résolutions successives du Conseil de sécurité, notamment la résolution 2797, qui réaffirme la nécessité de parvenir à une solution politique réaliste, pragmatique, durable et fondée sur le compromis. C'est précisément dans ce cadre que s'inscrit la mission actuelle de l'émissaire onusien.
Une mission qui dépasse largement le cadre protocolaire
D'après Abbas El Ouardi, la visite de Staffan de Mistura répond avant tout à une logique d'évaluation politique. L'envoyé personnel du Secrétaire général est chargé de recueillir de nouveaux éléments auprès des différentes parties afin d'alimenter les prochains rapports qu'António Guterres doit présenter, en juillet devant l'Assemblée générale des Nations unies puis en octobre devant le Conseil de sécurité.
Les consultations attendues à Rabat, Alger, Nouakchott et Tindouf constituent ainsi bien davantage qu'une simple série de rencontres diplomatiques. Elles visent à mesurer l'état réel du processus politique, à évaluer les marges de compromis existantes et à apprécier la disposition des différents acteurs à s'inscrire dans l'esprit des résolutions onusiennes.
Le professeur observe, par ailleurs, qu'à chaque fois, à l'approche des visites de l'émissaire onusien dans les camps de Tindouf, des événements sécuritaires ou politiques viennent régulièrement occuper le devant de la scène médiatique. Sans se prononcer sur leur origine ou leurs motivations, il relève que ces épisodes ont souvent pour effet de détourner l'attention des véritables enjeux de la mission des Nations unies et des discussions de fond sur l'avenir du processus politique.
Le polisario face à ses propres incertitudes
Cette observation trouve un écho particulier dans l'actualité récente. La mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz, fils de l'ancien chef historique du polisario, est venue monopoliser l'attention à la veille de la visite de De Mistura à Tindouf. Avant cet épisode, d'autres événements sécuritaires ou déclarations belliqueuses avaient déjà rythmé les déplacements de l'émissaire onusien.
Pour plusieurs observateurs, cette récurrence illustre la difficulté pour le front polisario d'échapper à ses propres contradictions. Le mouvement traverse aujourd'hui une période de doute marquée par l'érosion de son influence diplomatique, le vieillissement de sa direction et l'absence de perspectives politiques tangibles après cinq décennies de conflit.
La disparition de Lahbib Mohamed Abdelaziz intervient d'ailleurs au moment où la question de la succession de Brahim Ghali devient de plus en plus présente dans les débats internes. A 77 ans, le dirigeant du front apparaît affaibli par le temps, tandis que les interrogations sur l'avenir de l'organisation séparatiste se multiplient.
Un rapport de force profondément modifié
Au-delà des considérations internes au polisario, la mission de De Mistura vise également à mesurer l'évolution du rapport de force diplomatique.
Ces dernières années, l'ouverture de consulats étrangers dans les provinces du Sud, le soutien exprimé par plusieurs puissances internationales à l'initiative marocaine d'autonomie ainsi que les transformations économiques enregistrées dans la région ont contribué à modifier sensiblement l'environnement politique du dossier.
L'émissaire onusien sait que le contexte actuel n'a plus grand-chose à voir avec celui qui prévalait lors des précédentes tentatives de médiation. La question n'est plus uniquement de constater les divergences entre les parties, mais de déterminer dans quelle mesure chacune d'elles est prête à s'adapter à une réalité diplomatique en pleine mutation.
Alger face à ses responsabilités
La tournée régionale de De Mistura met également en lumière le rôle central de l'Algérie dans le processus politique.
Les résolutions successives du Conseil de sécurité ont progressivement consacré Alger comme un acteur incontournable de toute solution négociée. Cette réalité se traduit notamment par les appels répétés des Nations unies à la participation de l'Algérie aux tables rondes aux côtés du Maroc, de la Mauritanie et du polisario.
Derrière les déclarations officielles se dessine ainsi une interrogation essentielle : les conditions sont-elles réunies pour favoriser une dynamique de compromis ou le statu quo continuera-t-il de prévaloir malgré les évolutions enregistrées sur la scène internationale ?
Le temps des décisions approche
Pour Staffan de Mistura, l'enjeu dépasse désormais la simple gestion d'un conflit gelé. Après plusieurs années de consultations et de médiation, les Nations unies sont attendues sur leur capacité à identifier des perspectives crédibles d'avancement du processus politique.
Les rapports qu'António Guterres présentera dans les prochains mois seront donc particulièrement scrutés. Ils permettront non seulement d'évaluer l'état d'avancement des discussions, mais aussi de mesurer la volonté réelle des différents acteurs de s'inscrire dans l'esprit de la résolution 2797.
Derrière le bruit médiatique provoqué par les événements qui agitent périodiquement les camps de Tindouf, l'essentiel se joue ailleurs : dans les consultations discrètes, les échanges diplomatiques et les évaluations que mène l'émissaire onusien au fil de sa tournée.
Au final, ce ne sont pas les diversions du moment qui façonneront les prochaines décisions des Nations unies, mais bien la capacité des parties à répondre à une question devenue incontournable : existe-t-il encore une volonté politique de parvenir à une solution durable, ou le dossier continuera-t-il d'évoluer au rythme des crises qui accompagnent depuis des décennies l'un des plus anciens conflits inscrits à l'agenda de l'ONU ?