«Près de quatre millions de ménages bénéficiaires, 51 milliards de dirhams distribués et un taux de satisfaction dépassant les 90%». C'est ce qui ressort du rapport annuel 2025 de l'Agence nationale du soutien social (ANSS) qui établit le bilan de sa première année d'activité.
A première vue, ce rapport dresse le portrait d'une réforme sociale en pleine réussite, présentée comme l'un des piliers du chantier de généralisation de la protection sociale. Mieux encore, ce dispositif apparaît comme une transformation majeure de l'action publique au Maroc.
Mais derrière ces chiffres encourageants se cachent des questions essentielles. La nouvelle architecture de l'Etat social marocain atteint-elle réellement les populations les plus vulnérables ? Les mécanismes de ciblage sont-ils aussi performants qu'annoncé? Les aides distribuées permettent-elles de réduire durablement la pauvreté ou contribuent-elles principalement à en atténuer les effets ? Au-delà du discours institutionnel, une lecture critique du rapport invite à interroger les limites, les zones d'ombre et les enjeux politiques d'un modèle de protection sociale en pleine construction.
Une réussite administrative indéniable
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Le premier constat est celui d'une transformation majeure de l'action sociale marocaine. L'ANSS s'appuie sur une infrastructure numérique ambitieuse fondée sur le Registre national de la population (RNP), le Registre social Unifié (RSU) et l'interopérabilité des données administratives.
La capacité du système à absorber plusieurs millions de demandes en quelques mois témoigne d'une montée en puissance remarquable de l'administration sociale marocaine. Le rapport souligne notamment la réception de plus de 5,4 millions de dossiers et l'extension des aides jusqu'au sixième décile de niveau de vie.
Dans une perspective comparative africaine, l'effort budgétaire consacré aux aides sociales directes apparaît effectivement important puisqu'il représente près de 2% du PIB national.
De ce point de vue, le Maroc se rapproche progressivement de certains modèles d'Etat social émergents observés dans plusieurs pays à revenu intermédiaire.
Du droit social à la gouvernance algorithmique
L'un des aspects les plus novateurs du rapport réside dans l'importance accordée à la donnée. Le ciblage des bénéficiaires repose désormais sur des scores socio-économiques, des croisements statistiques et des mécanismes automatisés d'éligibilité.
Cette évolution pose néanmoins plusieurs questions. Le rapport affirme que la distribution des aides est fortement corrélée à la carte de la pauvreté multidimensionnelle du HCP. Toutefois, il ne fournit que peu d'informations sur les erreurs de ciblage, à savoir : combien de ménages pauvres sont exclus du dispositif? Combien de ménages non pauvres bénéficient malgré tout des aides? Et quelles catégories sociales sont les plus touchées par les erreurs administratives?
Ces questions sont centrales car tout système algorithmique produit nécessairement des erreurs d'inclusion et d'exclusion. Le rapport met surtout en avant les performances du système mais demeure discret sur ses dysfonctionnements potentiels.
La pauvreté est-elle réduite ou simplement administrée ?
Une autre limite concerne la mesure de l'impact réel du programme. Le rapport insiste largement sur la satisfaction des bénéficiaires; la réduction du stress financier et l'amélioration de la sécurité économique des ménages.
Or, ces indicateurs restent principalement déclaratifs. La question fondamentale est la suivante : les aides sociales permettent-elles réellement de sortir durablement de la pauvreté ?
Le rapport reconnaît implicitement cette limite lorsqu'il indique que 40% des bénéficiaires demandent un accompagnement vers l'emploi et que 60% préféreraient disposer d'un emploi stable plutôt que de recevoir une aide financière.
Cette donnée révèle une tension importante : les aides sociales réduisent la vulnérabilité immédiate mais ne créent pas automatiquement les conditions d'une inclusion économique durable. Autrement dit, le programme traite les conséquences de la pauvreté davantage que ses causes structurelles.
Une territorialisation encore inachevée
Le rapport présente l'ouverture de la représentation territoriale pilote d'El Jadida comme le premier jalon d'un déploiement national.
Cependant, cette territorialisation demeure largement expérimentale. La plupart des décisions stratégiques continuent d'être prises au niveau central à Rabat.
Le modèle reste fortement vertical puisque les territoires exécutent; l'administration centrale pilote et les données remontent vers le centre.
Il est donc encore prématuré de parler d'une véritable décentralisation de la protection sociale. On observe davantage une déconcentration administrative qu'un transfert réel de pouvoir vers les collectivités territoriales.
Le risque d'une dépendance aux transferts sociaux
Le rapport met en avant le potentiel de «sortie de la précarité» de nombreux bénéficiaires. Plus de 2,3 millions de ménages seraient en capacité d'intégrer une trajectoire d'inclusion productive.
Cependant, plusieurs chercheurs travaillant sur les politiques sociales soulignent un risque récurrent, à savoir celui de voir les transferts monétaires devenir permanents sans produire de mobilité sociale significative.
La question devient alors : l'aide sociale est-elle un tremplin ou une destination ? Le programme « Pass Inclusion » constitue précisément une tentative de réponse à cette interrogation puisqu'il cherche à articuler protection sociale et insertion professionnelle. Mais les résultats de cette expérimentation ne sont pas encore disponibles.
L'absence d'une réflexion sur les inégalités structurelles
Le rapport adopte une approche essentiellement technocratique. Les notions de pauvreté, de vulnérabilité et d'exclusion sont principalement traitées à travers des indicateurs statistiques.
En revanche, les causes structurelles des inégalités sont peu discutées (chômage des jeunes diplômés; précarisation du travail; inégalités territoriales; disparités entre monde rural et urbain et concentration des richesses).
La pauvreté apparaît comme un problème de ciblage et de distribution plutôt que comme une question économique et politique plus large.
Cette approche est cohérente avec les nouvelles formes de gouvernance sociale fondées sur les données, mais elle tend parfois à dépolitiser les causes profondes de l'exclusion sociale.
Un Etat social en construction
La principale contribution du rapport est probablement ailleurs. Il montre que le Maroc est engagé dans une transformation profonde de son modèle de protection sociale.
L'ANSS n'est pas simplement un organisme de distribution d'aides. Elle devient progressivement un centre de pilotage de la politique sociale reposant sur les données, l'évaluation, l'interopérabilité numérique et la coordination institutionnelle. Cette évolution rapproche le Maroc des modèles contemporains de «social policy by data».
Toutefois, la réussite technique du système ne doit pas faire oublier les questions fondamentales, à savoir qui définit la vulnérabilité? Qui contrôle les algorithmes de ciblage? Comment protéger les droits des citoyens exclus du système? Et comment transformer l'assistance en véritable inclusion économique?
L'Etat social comme amortisseur du néolibéralisme
Mais, il n'y a pas que ces questions qui s'imposent, le chantier de l'Etat social porté par le gouvernement d'Aziz Akhannouch soulève une contradiction fondamentale. Alors même que l'exécutif revendique le renforcement de la solidarité nationale, sa politique économique demeure largement inscrite dans une logique libérale fondée sur l'attractivité des investissements, l'encouragement du secteur privé et la limitation de l'intervention directe de l'Etat dans la production de richesses.
Dans cette perspective, les aides sociales directes peuvent être interprétées non seulement comme un mécanisme de protection des populations vulnérables, mais également comme un instrument de gestion des effets sociaux d'un modèle économique qui continue de produire de fortes inégalités. La redistribution intervient alors davantage comme un correctif aux déséquilibres du marché que comme une remise en question de leurs causes structurelles.
Plusieurs observateurs soulignent ainsi le risque d'une transformation progressive du modèle solidaire marocain. Historiquement, la cohésion sociale reposait sur une combinaison de solidarités familiales, communautaires et publiques. Or, la montée en puissance du ciblage individuel, de la numérisation des bénéficiaires et des transferts monétaires conditionnés tend à substituer à une logique universelle de solidarité une logique de gestion administrative de la pauvreté. Le citoyen devient alors un bénéficiaire identifié par des algorithmes et des registres sociaux plutôt qu'un titulaire de droits sociaux garantis de manière universelle.
Cette évolution soulève également une question politique centrale : l'Etat social en construction vise-t-il à réduire les inégalités produites par le modèle économique dominant ou à les rendre socialement supportables? Car si les transferts financiers améliorent le quotidien de millions de ménages, ils ne répondent pas nécessairement aux problèmes structurels liés à la concentration des richesses, aux disparités territoriales, à la précarisation du travail ou à l'affaiblissement de certains services publics.
Dès lors, le véritable débat ne porte pas uniquement sur l'efficacité du soutien social direct, mais sur la nature même du projet de société qu'il accompagne. Entre un Etat social de redistribution minimale destiné à amortir les effets du marché et un Etat social fondé sur des droits universels et une réduction plus profonde des inégalités, le Maroc semble aujourd'hui se situer à la croisée des chemins.
La réforme ne se mesurera pas uniquement au volume des aides distribuées
Au-delà des chiffres flatteurs et des indicateurs de performance, le rapport 2025 de l'Agence nationale du soutien social marque ainsi une étape importante dans la transformation du modèle social marocain. Jamais auparavant un dispositif de soutien n'avait atteint une telle ampleur, tant par le nombre de bénéficiaires que par les ressources mobilisées.
Mais le véritable test de cette réforme ne se mesurera pas uniquement au volume des aides distribuées. Il résidera dans sa capacité à produire des changements durables dans la vie des citoyens, à réduire les inégalités territoriales et sociales, à prévenir les nouvelles formes d'exclusion et à renforcer la confiance entre l'Etat et les populations les plus vulnérables.
Car derrière les statistiques se trouvent des réalités humaines, des ménages confrontés au chômage, à la précarité ou à la hausse du coût de la vie. La réussite du chantier de la protection sociale dépendra donc moins de la performance administrative que de sa capacité à transformer l'aide sociale en véritable levier d'inclusion, de mobilité sociale et de dignité. C'est à cette aune que sera jugée, dans les années à venir, l'ambition du nouvel Etat social marocain.