Au Maroc, certains noms de quartiers relèvent de l'optimisme. La Siesta, à Mohammedia, en est un cas d'école. Car enfin, quel esprit a pu baptiser ainsi un quartier balnéaire où, chaque été, le repos devient une épreuve d'endurance ? Entre gardiens autoproclamés, espace public privatisé et rêves persistants de Pavillon Bleu, le lieu offre un spectacle dont la satire n'aurait guère besoin de forcer le trait.
Le paradis perdu des Sablettes
Né dans les années 1980 près de la plage des Sablettes, ce quartier résidentiel semblait promis à une paisible destinée balnéaire. Quarante ans plus tard, il sert surtout de laboratoire à ciel ouvert où se rencontrent tourisme de masse, économie informelle, incivilités ordinaires et gestion publique hésitante.
Dès les premiers week-ends de juin, le rituel reprend : rues, trottoirs et accès changent subitement de nature. Ce qui relevait du domaine public semble passer sous gestion privée, comme si l'informel avait fini par tenir lieu de doctrine locale.
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Quand l'informel prend ses quartiers d'été
Avec l'été arrivent les gardiens autoproclamés, meilleurs indicateurs de saison que les hirondelles. En quelques jours, le moindre emplacement devient un parking payant improvisé. À La Siesta, la chaussée se monnaye, le trottoir se négocie, et le domaine public entre presque en Bourse.
Les Sablettes attirent chaque été des centaines de milliers de visiteurs ; certains jours fériés ou week-ends, l'affluence approcherait le demi-million. Une performance flatteuse pour une station balnéaire, si elle s'accompagnait d'infrastructures dignes de ce nom.
Grand Monopoly balnéaire et canalisations aventureuses
C'est là que la comédie devient affaire publique. Accueillir un tel flux suppose des parkings, des sanitaires, une gestion des circulations. À La Siesta, l'improvisation continue pourtant d'être administrée comme une doctrine discrète.
La plage dispose bien de toilettes publiques, mais en nombre dérisoire au regard de la fréquentation. Le reste se devine sans grand effort : l'océan, les murets, les clôtures et parfois les abords des habitations deviennent des solutions de rechange. Une inventivité sanitaire que l'on n'oserait recommander.
Plus préoccupant encore, plusieurs fosses septiques privées continueraient d'évacuer leurs eaux dans des canalisations d'eaux pluviales débouchant sur la plage et dans l'océan. Une singularité locale peu compatible avec les ambitions environnementales affichées.
Le plus saisissant est que cette même plage nourrit régulièrement l'ambition d'obtenir le Pavillon Bleu, label censé consacrer l'excellence environnementale. L'intention est louable ; encore faudrait-il que les canalisations y souscrivent elles aussi.
Le passage public qui a décidé de devenir privé
Il existe aussi un passage public censé faciliter l'accès des habitants à la plage. Il a pourtant été annexé, clôturé puis cadenassé par un riverain, comme si la propriété privée relevait moins du cadastre que de l'imagination. Les plaintes se succèdent, les responsables aussi ; le cadenas, lui, demeure.
Derrière les grilles, la végétation a prospéré au point de transformer l'ancien passage en réserve écologique involontaire. Les terrains voisins servent, eux, de dépôts saisonniers pour chaises longues, parasols et autres accessoires d'une économie balnéaire parallèle au statut pour le moins flou.
Chaque année, la scène se répète avec une ponctualité admirable : les riverains protestent, les autorités promettent, les exploitants improvisent, les visiteurs profitent. Puis l'automne rétablit un calme provisoire, jusqu'au retour du même désordre l'été suivant.
Le problème n'est donc pas l'affluence en soi, mais l'absence chronique d'une gestion capable de l'accompagner. Depuis des décennies, le quartier supporte une pression estivale massive sans que les infrastructures, l'assainissement et le contrôle de l'espace collectif ne suivent réellement.
La seule chose qui fasse encore la sieste
Le paradoxe est limpide : un littoral remarquable, une fréquentation considérable, une activité économique réelle, et, pourtant, une gestion qui feint de découvrir chaque été l'existence des vacanciers.
Quarante ans après sa création, La Siesta reste ainsi l'un des rares endroits où l'on peut observer, dans un même décor, une plage surfréquentée, un passage public cadenassé, des assainissements aventureux, quelques toilettes héroïques et une ambition intacte de Pavillon Bleu. Une performance qui mérite moins l'admiration que l'étude.
À La Siesta, les saisons passent, les promesses reviennent, les désordres prospèrent, et le bon sens semble avoir pris des vacances sans date de retour. Au fond, dans ce quartier, la seule chose qui fasse véritablement la sieste depuis quarante ans est peut-être la volonté de remettre un peu d'ordre dans un désordre remarquablement entretenu.