Jean Ziegler n'est plus. Il s'est éteint à Genève, mercredi 10 juin des suites de la maladie de Parkingson, selon des proches de sa famille. Il avait 92 ans.
Avocat, professeur, écrivain, homme politique, consultant international, notamment auprès du système des Nations unies, Jean Ziegler a été et restera un monument de la pensée réformatrice, révolutionnaire, alter mondialiste et panafricaniste qui aura marqué 2 siècles, le 20e et le 21e.
La Suisse pleure un militant de Gauche, ancien conseiller municipal, ancien parlementaire, un engagé pour les droits de l'homme en particulier ceux sociaux des couches vulnérables : ouvriers, domestiques, travailleurs immigrés... Celui que des confrères helvétiques ont surnommé "la mauvaise conscience du capitalisme" et d'une Suisse, coffre-fort du monde, pas toujours sûr de montrer patte blanche, s'en est allé au moment où le néolibéralisme et "l'ordre cannibale du monde", enfante de nouveaux déséquilibres tout aussi tragiques pour l'humanité que le "monstre à 3 têtes" qu'a toujours combattu Jean Ziegler.
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Les pays du Sud, particulièrement l'Afrique, les panafricanistes, les ONG des défenses des droits de l'homme et des peuples, perdent un intrépide soldat de première ligne. Cet ami de l'humanité, combattant acharné contre la prédation des ressources des pays en développement, les iniquités du commerce internationale mal régulé par l'OMC, les désastres des politiques d'ajustement structurel inspirées par la Banque mondiale et le FMI, les tragédies des guerres, des famines... l'auteur de "Main basse sur l'Afrique" est tombé, alors que tous ces défis restent plus que jamais d'actualité.
Le Burkina, ses patriotes et progressistes révolutionnaires, perdent un ami, compagnon, conseiller et parrain du père de la Révolution d'Août 1983. En effet, parmi la vingtaine d'ouvrages publiés par feu Jean Ziegler, figurent en bonne place "Thomas Sankara, un nouveau pouvoir africain" et "Thomas Sankara, un révolutionnaire". Ces pensums font autorité dans les classiques des sciences sociales comme traduisant bien l'idéal progressiste de cet icône anti-néocolonialiste.
N'eût été le poids de l'âge, de la maladie, et l'engagement à boucler son dernier livre "Où est l'espoir ?'' il y a fort à parier que ce grand panafricaniste se serait de nouveau rappelé au bon souvenir des Burkinabè, depuis la proclamation de la Révolution populaire et progressiste. Du reste, ce dernier ouvrage publié en 2024, est dans la même veine de réquisitoire contre le chaos déstructurant d'un nouvel ordre mondial que Jean Ziegler qualifie de tout aussi aliénant sous la férule des " 3 chevaliers de l'Apocalypse", la Banque mondiale, le FMI et l'OMC. Il y dénonce avec véhémence et illustration, le paradoxe persistant d'un monde des fractures entre le Nord et le Sud, les riches et les pauvres, le capital et la force du travail.
Clairement, Jean Ziegler jusqu'à ces derniers jours sera resté le même combattant pour la justice social, avocat des "prolétaires de tous les pays", lui fils d'un homme d'affaires prospère, brillant étudiant en droit et en sociologie. De Berne, sa ville natale, à New-York, en passant par Genève et Paris, son destin aurait été tout autre dans le confort douillet des opportunités que lui offrait la fortune familiale ou ses talons de brillant avocat, s'il n'avait pas lu et relu ''Le Capital" de Karl Marx. Pire, pour ses détracteurs qui lui reprochaient de ''porter le masque", d'être ''idéaliste", "dupe et aveugle", il s'est laissé subjuguer par un certain Che Guevara, le mythique maquisard pour "la Révolution mondiale". Le coup de foudre, de l'aveux même de Jean Ziegler, a eu lieu quand le Che est venu à Genève en 1964 à la première Conférence internationale sur le sucre.
Toute carrière cessante, il a voulu alors s'embarquer avec le rebelle pour le maquis en Amérique latine. Mais Che Guevara, dans une rue de Genève où on pouvait lire mille et une pancartes publicitaires sur des produits industriels de grands groupes capitalistes, l'en dissuada en déclarant : "le cerveau du monstre est ici". Il parlait du capitaliste, des multinationales, des colonisateurs et néo-colonisateurs, et invitait le néophyte de la cause prolétarienne à se battre d'abord dans son pays, car il rendrait service aux paysans, aux ouvriers et aux artisans exploités de par le monde.
La prêche du célèbre croisé contre le capitalisme converti le disciple Jean Ziegler qui s'engagea à fond pour défendre la cause des défavorisés de l'humanité. En Suisse, il fut conseiller municipal avant d'être élu député socialiste pendant plus d'une décennie. A l'international, il fut rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l'alimentation de 2000 à 2008, et conseiller au sein du Conseil consultatif des droits de l'Homme. Par ailleurs, il a été attentif aux causes des peuples en lutte notamment les Palestiniens et les Sud-Africains et aux politiques des dirigeants qui voulaient d'un monde plus juste, plus équitable.
A ce titre, il a été un proche de Yasser Arafat, Nelson Mandela, Mouammar Kadhafi, Thomas Sankara... Jean Ziegler n'était pas seulement proche de ces panafricanistes et altermondialistes dans les salons feutrés des présidences. Il épousait aussi et surtout la cause de leur peuple et usait de lobbying et de sa plume pour mousser leurs idéaux. Son dernier livre "Où est l'espoir ?" est un plaidoyer, un testament à la fois prémonitoire et post-mortem pour l'amour fraternel et d'immortalité. En effet, ce disciple de Karl Marx n'en était pas moins un catholique, preuve qu'il n'avalisait pas toute la théorie du maître sur le matérialisme dialectique. Au demeurant, un de ses étudiants qui lui fit un portrait en documentaire filmé soutient que le professeur Ziegler n'était pas "dupe de la révolution cubaine. Il a cette vision romantique. Il veut y croire et il y croit parce que c'est beau." Belle description d'un altermondialiste dans lequel "l'optimisme de la volonté" côtoyait un "rebelle dans l'âme" qui, malgré les injustices dans le monde a soutenu, foi de croyant oblige : "Je le répète, il y a tellement d'amour dans le monde... il doit y avoir une source de cet amour quelque part. Et cette source est Dieu..."
Il n'y a donc pas que les altermondialistes et les panafricains qui ont perdu un ami, mais tous les hommes de bonne volonté qui ne peuvent se satisfaire des paradoxes d'un monde fracturé, inéquitable, cannibale de ses propres fils alors qu'il a les intelligences et les ressources pour construire des progrès plus solidaires.
Repose en paix, opiniâtre destructeur de nos murs, teigneux bâtisseur de ponts !