La baisse de la fécondité au Maroc n'est plus un simple indicateur statistique réservé aux démographes. Elle est devenue une transformation sociétale profonde qui soulève des interrogations majeures sur l'avenir économique et social du Royaume.
Alors que le Maroc figurait parmi les pays les plus féconds du monde il y a encore un demi-siècle, les données les plus récentes montrent qu'il s'oriente rapidement vers une société vieillissante, sans avoir encore atteint le niveau de développement économique qui permettrait d'en assumer pleinement les conséquences.
C'est ce que révèle une étude récente de l'Institut national d'études démographiques (INED), publiée dans la revue Population & Sociétés. Celle-ci place le Maroc, aux côtés de l'Algérie et de la Tunisie, face à une nouvelle réalité : une baisse historique du nombre d'enfants par femme et une progression continue du vieillissement démographique.
La question soulevée par ces données n'est pas uniquement démographique. Elle est également politique, économique et sociale : les décideurs marocains ont-ils pleinement pris conscience que le pays entre dans une nouvelle phase, potentiellement plus complexe que celle de l'explosion démographique qu'il a connue au cours du XXe siècle ?
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Dans les années 1970, une femme marocaine donnait naissance, en moyenne, à sept ou huit enfants. Aujourd'hui, ce chiffre est tombé sous le seuil de deux enfants par femme, se rapprochant du niveau à partir duquel une population cesse de se renouveler naturellement à long terme.
À première vue, cette évolution peut être interprétée comme le résultat du progrès social : généralisation de la scolarisation, amélioration du niveau d'instruction des femmes, diffusion de la contraception et transformation des modèles familiaux. Mais elle comporte également des risques considérables. Le Maroc, comme de nombreux pays émergents, pourrait être confronté au phénomène du « vieillissement avant l'enrichissement », c'est-à-dire à l'augmentation rapide de la part des personnes âgées avant la mise en place d'un système économique et social suffisamment robuste pour financer les retraites, les soins de santé et la prise en charge de la dépendance.
L'étude de l'INED montre que le Maroc n'est pas un cas isolé. L'ensemble du Maghreb est engagé dans la même transition démographique. Toutefois, la spécificité marocaine réside dans la continuité de la baisse de la fécondité, observée sans interruption depuis plusieurs décennies, contrairement à certains pays voisins qui ont connu des phases temporaires de stabilisation ou de rebond.
Les données nationales confirment ce diagnostic. Les résultats de l'Enquête nationale sur la famille, réalisée par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), révèlent que la proportion des personnes âgées de 60 ans et plus est passée de 9,4 % à 13,8 % de la population en l'espace de dix ans seulement. Autrement dit, le Maroc vieillit plus vite que beaucoup ne l'avaient anticipé.
Derrière ces chiffres se cachent cependant des mutations plus profondes. L'élévation du niveau d'éducation des femmes, le recul de l'âge du mariage, la difficulté d'accéder à un emploi stable, la hausse du coût du logement et des dépenses liées à l'éducation des enfants conduisent un nombre croissant de jeunes à reporter leur projet familial ou à limiter volontairement le nombre d'enfants.
Une autre question mérite alors d'être posée : s'agit-il réellement d'un choix individuel librement assumé ou de la conséquence directe de contraintes économiques et sociales qui rendent la parentalité plus difficile ?
De nombreuses études internationales montrent que la baisse de la fécondité dans les sociétés contemporaines ne résulte pas uniquement de l'évolution des mentalités ou de l'émancipation des femmes. Elle est également liée à une perte de confiance dans l'avenir. Lorsque l'accès au logement devient plus difficile, que l'emploi se précarise et que le coût de l'éducation augmente, avoir des enfants cesse d'être une évidence et devient un arbitrage économique.
L'Europe est confrontée à cette réalité depuis plusieurs décennies. Pour compenser le recul des naissances et le manque de main-d'oeuvre, de nombreux pays ont recours à l'immigration, malgré la montée des discours politiques hostiles à celle-ci. Les pays du Maghreb, eux, se trouvent dans une situation plus délicate : ils doivent faire face simultanément à la baisse de la fécondité et à l'émigration d'une partie importante de leur jeunesse, de leurs diplômés et de leurs compétences.
En d'autres termes, la région risque de perdre sur les deux tableaux : moins de naissances aujourd'hui et moins de jeunes actifs demain.
Certes, le Maroc a adopté au cours des dernières années une politique relativement ouverte à l'égard des migrants subsahariens, notamment à travers plusieurs opérations de régularisation. Mais l'impact démographique réel de cette politique demeure difficile à mesurer faute de données statistiques récentes et exhaustives.
La question centrale reste donc entière : le Maroc dispose-t-il du temps nécessaire pour préparer une société qui vieillit rapidement ? Ou bien le pays se dirige-t-il vers une crise démographique silencieuse dont les effets ne se feront pleinement sentir que dans deux ou trois décennies, lorsque le nombre de retraités augmentera plus vite que la capacité de l'économie à financer leur protection sociale ?
Une chose paraît certaine : les chiffres actuels ne permettent plus de considérer cette évolution comme une simple transition démographique. Ils invitent à la regarder comme l'un des défis stratégiques majeurs auxquels le Maroc devra faire face au cours de la première moitié du XXIe siècle.