Plus d'un an et demi après la violente contestation électorale qui avait secoué le Mozambique, fin-2024, l'étau continue de se resserrer autour des opposants politiques. Deux militants d'Anamola, le parti de l'ancien candidat à la présidentielle Venancio Mondlane, ont été assassinés à leur domicile en mai. Les autorités évoquent « des incidents isolés ». Quatrième épisode de l'enquête « Mozambique Exposed » du consortium coordonné par Forbidden Stories, à laquelle RFI a contribué.
La voiture s'enfonce dans les ruelles ensablées. Les maisons alentours sont faites de parpaings à nu et de tôles. Certaines ont été envahies par les eaux. La veille, de fortes pluies ont frappé le quartier d'Intaca, dans la grande banlieue de Maputo. Les familles écopent comme elles peuvent.
À demi couché sur une natte, devant sa petite maison, la jambe plâtrée du pied au genou, Amilcar Francisco, la quarantaine, reçoit ses amis. Ils sont venus prendre de ses nouvelles. Une semaine plus tôt, il a été torturé par des inconnus. « Alors que je sortais du travail, j'attendais le bus, quand une voiture blanche s'est garée près de moi, se souvient-il. Six hommes en sont sortis et m'ont forcé à monter. Ils m'ont mis une cagoule sur la tête et ont attaché une corde autour de mon cou et de mes mains ».
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Amilcar Francisco est emporté dans un terrain vague quelques kilomètres plus loin. Là-bas, ses agresseurs ont commencé à le battre. Ils lui ont brisé méthodiquement les pieds avec des barres de fer, avant de le laisser pour mort. « Ils m'ont dit : "Vous allez tous finir comme ça." Et ils ont donné les noms de tous les membres du parti et leurs rôles : le coordinateur de la cellule, le responsable des statistiques... »
Répression politique
Amilcar Francisco est un militant d'Anamola (l'Alliance nationale pour un Mozambique libre et autonome), le tout nouveau parti de l'opposant et ancien candidat à la présidentielle, Venancio Mondlane. Après les élections générales d'octobre 2024, qui ont vu l'écrasante victoire du Frente de Libertação de Moçambique (Front de libération du Mozambique, Frelimo), parti au pouvoir depuis l'indépendance, le pays a été secoué pendant plus de quatre mois par une violente contestation des résultats. La répression des manifestations a fait plus de 400 morts, selon les organisations de la société civile.
Depuis lors, les persécutions politiques continuent et s'intensifient à mesure que le premier congrès du parti Anamola approche (du 20 au 22 juin à Nampula dans le centre du pays). Deux cadres du mouvement ont récemment été assassinés. Anselmo Vicente, coordinateur d'Anamola dans la ville de Chimoio, dans le centre du pays, a été abattu devant son domicile, le 9 mai, alors qu'il revenait d'une réunion de la cellule locale du parti. Six jours plus tard, Pedro Chauke, militant dans la province de Gaza, au sud du pays, a été abattu chez lui. Des témoins ont décrit ses assassins comme « impitoyables et professionnels ».
Dias Letela, porte-parole du groupe parlementaire du Frelimo, estime qu'il s'agit « d'actes isolés », mais Venancio Mondlane y voit les basses oeuvres d'une partie des services de sécurité du pays. En mars 2025, il a déposé une plainte contre la police nationale pour des violences infligées à ses militants. Selon le dossier judiciaire que RFI a pu consulter, il estime qu'au moins 55 personnes ont été tuées et plus de 400 violentées, depuis la création d'Anamola, en août 2025.
Détentions arbitraires
C'est dans son salon, qu'Alex Barga reçoit. Une table, un canapé, et surtout une bibliothèque bien achalandée. « Les livres, ça me rassure », confie cet éditeur, qui se qualifie aussi de poète contestataire. Alex Barga a passé neuf mois en détention, sans aucune forme de procès. C'est en janvier qu'il a été arrêté avec des amis, alors que la contestation électorale battait son plein : « Dans le commissariat, nous avons été interrogés longtemps, sans la présence d'aucun avocat. Ils nous demandaient pourquoi on voulait tuer des policiers. On nous a torturés pendant des heures, puis on nous a jetés dans une cellule maculée de sang encore frais. »
Ce n'est que bien plus tard qu'Alex Barga est inculpé pour association de malfaiteurs et tentative de modifications de l'État de droit par des moyens violents. « Je me demande bien quel type de coup d'État on peut organiser avec sa plume », ironise le poète. Grâce à l'accompagnement de l'Ordre des avocats, Alex Barga et ses camarades ont retrouvé la liberté, neuf mois plus tard, après l'abandon des poursuites. « La juge elle-même a reconnu qu'il n'y avait rien dans notre dossier », poursuit-il.
Selon l'organisation de la société civile Decide, plus de 7 200 personnes ont été arrêtées et détenues arbitrairement durant la contestation post-électorale et 1 500 restent encore emprisonnées.
Loi anti-terroriste
Certaines tombent sous le coup de la loi anti-terroriste, un redoutable outil judiciaire instauré en 2018 et amendé en 2022, qui permet notamment une détention provisoire de 16 mois, sans inculpation. « Cette loi permet d'infliger des peines plus lourdes et peut facilement être manipulée, explique Borges Nhamirre, chercheur pour l'Institut des études de sécurité (ISS). Venancio Mondlane par exemple, a été accusé d'inciter à des actes de terrorisme. Les manifestations sont très facilement assimilées à cela et ceux qui protestent tombent sous le coup de cette loi ».
Dès son adoption en 2018, les organisations mozambicaines de défense des droits de l'homme ont dénoncé le danger que faisait peser le nouveau dispositif légal sur les libertés publiques. Elle punit notamment de 2 à 8 ans de prison la diffusion de fausses informations et de 24 ans d'enfermement des activités terroristes.
Police politique
« Cinquante ans après l'Indépendance, l'héritage du Frelimo est celui de la violence d'État », confie Quiteria Quirengane, Secrétaire exécutive de l'Observatoire des femmes. Les défenseurs des droits de l'homme accusent ce parti, au pouvoir sans partage depuis 1975, d'avoir mis à son service les différentes branches sécuritaires du pays, notamment les Service des enquêtes criminelles de la police (Serbic), l'Unité d'intervention rapide (UIR) ou encore le Groupe des opérations spéciales (GOE).
« Les enlèvements se font en plein jour ! Ils sont en civil, parfois en uniforme, peu importe, on sait pour qui ils travaillent », s'indigne Amilcar Francisco, qui n'a pas renoncé pourtant à porter un t-shirt jaune vif du parti Anamola.
Contacté par le consortium, le Frelimo n'a pas donné suite à notre demande.
D'après l'indice de démocratie de l'Economist intelligence unit, le score du Mozambique est de 3,5 sur 10, ce qui le place dans la catégorie des autocraties.
« Mozambique Exposed » est le fruit de près de 100 entretiens et de cinq mois de travail menés par 10 médias et 30 journalistes sous l'égide de Forbidden Stories. Des investigations incluant Evident Media (États-Unis), Expresso (Portugal), M28 Investigates (Rwanda), Les Observateurs de France 24 (France), Paper Trail Media (Allemagne), RFI (France), SourceMaterial (Royaume-Uni), ZDF (Allemagne) et Zitamar News (Mozambique).