Depuis 2020, quatre journalistes mozambicains ont été assassinés ou sont portés disparus. D'autres ont été blessés ou agressés durant la crise post-électorale de 2024. Malgré des plaintes déposées en justice, jamais aucun compte n'a été rendu dans toutes ces affaires. Depuis, le système d'intimidation est à son apogée. Sixième épisode de l'enquête « Mozambique Exposed » du consortium coordonné par Forbidden Stories à laquelle RFI a contribué.
« Ils m'ont tiré dessus et ils continuent... Je suis en train de mourir. » Les derniers mots d'Albino Sibia ont été diffusés en direct sur le réseau social Facebook. Ce bloggeur de 30 ans est mort le 12 décembre 2024 alors qu'il couvrait une manifestation à Ressano Garcia, ville mozambicaine à la frontière avec l'Afrique du Sud. La contestation des résultats de l'élection générale d'octobre 2024 battait son plein. Alors qu'il filmait des jets de gaz lacrymogène, Albino Sibia a reçu deux balles dans le dos.
« Les journalistes mozambicains ont payé un lourd prix pour couvrir la crise post-électorale », dénonce Muthoko Mumo, coordinateur de programme pour l'Afrique du Comité pour la protection des journalistes (CPJ). La branche mozambicaine de l'Institut des médias d'Afrique australe (Misa) a déposé une plainte, pour dénoncer les violences faites aux journalistes durant la période qui a suivi les élections. « Une procédure a bien été ouverte. Le Misa a été entendu en février 2025, mais depuis lors, plus rien », se désole Slaide Muthemba, journaliste, porte-parole de l'organisation à Maputo.
« Du jamais vu »
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« Ces dix dernières années, nous avons subi de grandes restrictions. Il y a eu beaucoup de cas de personnes arrêtées et disparues. Mais ce qui s'est passé durant la crise post-électorale, c'était du jamais vu », confie Luis Nachote, coordinateur du Centre pour le journalisme d'investigation du Mozambique.
La contestation, qui a duré près de quatre mois, a marqué l'apogée d'un système de répression des libertés de la presse et d'expression qui existe depuis longtemps : le Mozambique est l'un des rares pays africains à n'avoir jamais connu d'alternance au pouvoir depuis son Indépendance. Le Frelimo (Front de libération du Mozambique) y règne sans partage depuis 1975.
Depuis 2020, quatre journalistes ont été tués ou sont portés disparus. Parmi eux, João Chamusse, rédacteur en chef du journal en ligne Ponto por Ponto. Le 14 décembre 2023, il a été retrouvé mort chez lui, à Catembe, dans la banlieue de Maputo, ses téléphones et son ordinateur volatilisés. Ibraimo Mbaruco, journaliste pour une radio communautaire à Palma, ou encore Arlindo Chissale, journaliste en ligne, de Pemba, dans le Cabo Delgado, ont disparu après avoir été emmenés par des hommes en uniformes, en 2020 et 2025.
Cette province de l'extrême-nord du pays est en proie à la violence d'un groupe armé terroriste : les Shebabs. Très riche en ressources naturelles (gaz, rubis, lithium), le Cabo Delgado représente l'avenir économique du Mozambique, mais subit une guerre qui a déjà fait plus de 6 500 morts et près d'un million de déplacés.
« Le contrôle sur les médias est encore plus fort »
« La crise post-électorale a fait peur au régime et il a réagi avec une grande fermeté, commente Borges Nhamirre, chercheur pour l'Institut d'études de sécurité (ISS). Aujourd'hui, son contrôle sur les médias est encore plus fort. » Des sujets cruciaux sont devenus tabous : les manifestations, la création d'Anamola - parti de l'opposant Venancio Mondlane, candidat déçu à la présidentielle et fer de lance de la contestation - ou encore la guerre dans le Cabo Delgado. « Si vous voulez vous informer sur ces sujets, il faut chercher en ligne. Vous ne trouverez rien dans les médias traditionnels », poursuit Borges Nhamirre.
« La communication sur Internet et par les réseaux sociaux a fini par conscientiser le jeune public. C'est ce qui a provoqué l'indignation massive de la crise post-électorale », confie Helder Leonel, journaliste et sociologue. Il anime une émission de radio, hebdomadaire, « Hip Hop time », depuis 20 ans, devenue le temple du rap et de la culture alternative au Mozambique. Selon Helder Leonel, il existe tout un espace médiatique parallèle, créé par la jeunesse pour s'exprimer en toute liberté : « À travers les groupes WhatsApp et les memes partagés sur les réseaux sociaux, s'exprime un récit marginal à celui du pouvoir. »
Comme le gouvernement mozambicain ou des cadres du Frelimo détiennent des parts dans chacun des trois réseaux télécoms du pays (Mcel, Vodacom et Movitel), la jeunesse développe des techniques de contournement. La première d'entre elle consiste à s'affubler d'un VPN, un réseau privé virtuel permettant de masquer l'identité du téléphone.
« Le verbe qui ne se tait jamais »
Dans le quartier de Matola, dans la cour de la maison d'Azagaia, le 6 mai, se sont rassemblées les voix alternatives du Mozambique : des militants, des artistes, des journalistes et des universitaires sont venus rendre hommage à ce rappeur décédé d'une crise d'épilepsie, trois ans plus tôt.
Dehors, sur une table, des dizaines de livres aux titres variés : le roman Bagages de voyageur de l'écrivain portugais et Prix Nobel 1998 de littérature José Saramago côtoie des biographies de l'ex-président mozambicain Samora Machel, de l'activiste américain Malcolm X, ou une étude comparative entre le premier président de la République populaire d'Angola Agostinho Neto et le premier président du Sénégal Léopold Sédar Senghor.
La maison d'Azagaia a été transformée en bibliothèque. Au-dessus de la porte, on peut lire : « O verbo que não se cala », « le verbe qui ne se tait jamais ». Azagaia incarne la contestation. En 2008, l'une de ses chansons, Povo no poder (« Le Peuple au pouvoir ») a été censurée par les autorités mozambicaines. Elle est aujourd'hui l'hymne de la jeunesse. « C'est encore quasi impossible de l'entendre à la radio », sourit Helder Leonel. Sur YouTube, les différentes versions de la chanson ont été visionnées plus d'1,5 million de fois.
Le 18 mars 2023, quelques jours après l'enterrement d'Azagaia, des marches blanches en son honneur ont été organisées dans plusieurs grandes villes du pays. Les forces de l'ordre ont dispersé ces rassemblements avec violence. À Maputo, au moins 19 personnes ont été blessées, dont deux grièvement.
« Mozambique Exposed » est le fruit de près de 100 entretiens et de cinq mois de travail menés par 10 médias et 30 journalistes sous l'égide de Forbidden Stories. Des investigations incluant Evident Media (États-Unis), Expresso (Portugal), M28 Investigates (Rwanda), Les Observateurs de France 24 (France), Paper Trail Media (Allemagne), RFI (France), SourceMaterial (Royaume-Uni), ZDF (Allemagne) et Zitamar News (Mozambique).