Pendant longtemps, le dossier de la Samir a été présenté comme une simple affaire industrielle. Une entreprise endettée, une raffinerie à l'arrêt, un actionnaire controversé et une procédure judiciaire interminable.
Cependant, à mesure que les années passent, l'unique raffinerie du Maroc est devenue bien davantage qu'un dossier économique. Elle s'est transformée en révélateur d'un débat plus profond sur la souveraineté nationale, le rôle de l'Etat et les limites du modèle de privatisation adopté depuis les années 90.
Parmi les formations politiques marocaines, l'Union socialiste des forces populaires (USFP) apparaît aujourd'hui comme l'acteur ayant porté avec le plus de constance la défense d'une reprise publique de la raffinerie de Mohammedia. Depuis les premières alertes parlementaires lancées en 2015 jusqu'aux propositions de loi déposées en faveur d'une reprise des actifs par l'Etat, le parti n'a cessé de faire de la Samir un symbole politique.
L'analyse de cette position révèle cependant une réalité plus complexe qu'un simple plaidoyer en faveur d'une entreprise en difficulté. A travers le dossier de la Samir, l'USFP semble défendre une certaine conception de l'économie nationale, fondée sur le retour de l'Etat dans les secteurs jugés stratégiques.
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La remise en cause discrète du modèle de privatisation
Lorsque l'Etat marocain décide de privatiser la Samir en 1995 au profit du groupe Corral de l'homme d'affaires saoudo-éthiopien Mohamed Houcine Al Amoudi, l'opération s'inscrit dans le vaste mouvement de libéralisation économique qui marque cette période.
Trente ans plus tard, la lecture proposée par l'USFP est radicalement différente. Sans remettre explicitement en cause l'ensemble des privatisations réalisées depuis les années 90, le parti présente régulièrement la cession de la raffinerie comme une erreur stratégique majeure. Les références répétées au caractère «peu transparent» de l'opération ou au statut de «joyau économique» de la Samir traduisent une critique implicite du retrait de l'Etat d'un secteur considéré comme vital.
Dans cette perspective, la faillite de la raffinerie ne constitue pas seulement l'échec d'un investisseur privé. Elle devient le symbole d'une confiance excessive accordée aux mécanismes du marché dans un domaine directement lié à la sécurité nationale.
La Samir apparaît ainsi comme un cas d'école des limites de la privatisation lorsqu'elle concerne des infrastructures jugées essentielles.
L'énergie comme question de souveraineté
Au fil des années, le discours socialiste sur la raffinerie s'est progressivement déplacé vers la question de la souveraineté énergétique. Cette évolution est particulièrement visible à partir de 2020, dans le contexte de la pandémie de Covid-19 et de l'effondrement historique des cours du pétrole.
Pour les dirigeants de l'USFP, cette situation constitue une occasion unique pour l'Etat marocain de reprendre le contrôle de la raffinerie. Le raisonnement est simple : un pays qui ne dispose plus d'une capacité nationale de raffinage devient plus vulnérable aux fluctuations des marchés internationaux.
Derrière la défense de la Samir se dessine ainsi une réflexion plus large sur l'indépendance énergétique du Royaume. Les responsables du parti insistent régulièrement sur plusieurs arguments : la constitution de réserves stratégiques, la sécurisation des approvisionnements, la réduction de la facture énergétique nationale ou encore la préservation d'un savoir-faire industriel devenu rare.
Cette approche s'inscrit dans un mouvement international plus vaste. Depuis la pandémie, puis la guerre en Ukraine, les questions de souveraineté économique ont retrouvé une place centrale dans de nombreux pays. Les Etats redécouvrent l'importance des infrastructures critiques et des capacités nationales de production.
Une nouvelle forme d'interventionnisme
Contrairement à ce que pourrait laisser penser l'histoire de la gauche marocaine, l'argumentaire développé autour de la Samir ne repose pas principalement sur une critique idéologique du capitalisme. L'USFP ne réclame pas une nationalisation générale de l'économie. Le parti défend plutôt une forme de pragmatisme économique où l'Etat intervient lorsque le marché échoue à préserver des actifs stratégiques. La sauvegarde de l'emploi, la protection du tissu industriel, le développement territorial et la sécurité énergétique constituent les principaux arguments avancés.
Cette évolution témoigne d'un glissement vers ce que certains économistes qualifient aujourd'hui de néo-développementalisme : une vision dans laquelle l'Etat conserve un rôle actif dans certains secteurs jugés essentiels au développement national.
La Samir devient alors l'illustration d'une idée simple : certaines infrastructures sont trop importantes pour être abandonnées aux seules logiques financières.
Une coalition politique inhabituelle
L'un des aspects les plus remarquables du dossier réside dans la diversité des acteurs mobilisés autour de la raffinerie. Au fil des années, le projet de reprise publique a reçu le soutien de formations aussi différentes que le PPS, l'Istiqlal, le PAM ou encore certains responsables du Parti de la justice et du développement. Les syndicats, notamment la CDT et l'UMT, se sont également engagés dans ce combat.
A cette mobilisation politique s'ajoute le rôle déterminant du Front national pour la sauvegarde de la raffinerie marocaine de pétrole, composé d'avocats, de syndicalistes, d'intellectuels, d'acteurs associatifs et de salariés de l'entreprise. Cette coalition hétérogène montre que la Samir a progressivement quitté le terrain du débat partisan pour devenir une question d'intérêt national. L'USFP a largement contribué à cette transformation.
La critique de l'Etat gestionnaire
Paradoxalement, le discours du parti ne vise pas uniquement les choix de privatisation passés. A partir de 2021, puis plus encore en 2023, les critiques se déplacent vers les pouvoirs publics eux-mêmes.
Dans un entretien accordé à TelQuel, Mehdi Mezouari, membre du Bureau politique du parti de la Rose, a dénoncé, en 2023, ce qu'il qualifie de gestion «catastrophique» du dossier depuis le gouvernement Benkirane. La critique ne porte plus seulement sur les causes de la crise mais sur l'incapacité des gouvernements successifs à y apporter une solution. La fermeture prolongée de la raffinerie est présentée comme le résultat d'une absence de vision stratégique et d'un manque de volonté politique.
A travers cette dénonciation, l'USFP a cherché également à se positionner comme l'un des rares acteurs politiques ayant défendu de manière constante le maintien de l'activité de la raffinerie depuis près d'une décennie.
Le retour de l'Etat stratège
Au fond, ce que révèle la position socialiste sur la Samir dépasse largement le cadre d'une entreprise en liquidation judiciaire. Elle traduit une réhabilitation progressive de la notion d'Etat stratège dans le débat public marocain. Il ne s'agit pas d'un retour à l'économie administrée ni d'un rejet du secteur privé.
L'idée défendue est plutôt celle d'un Etat capable d'identifier les infrastructures essentielles, d'intervenir lorsque les intérêts nationaux sont menacés et de préserver les capacités productives jugées indispensables. Cette réflexion dépasse d'ailleurs le seul secteur énergétique. Elle renvoie à des interrogations plus larges sur la souveraineté industrielle, la sécurité économique et la place du Maroc dans une économie mondiale de plus en plus instable.
Une question qui dépasse la raffinerie
Près de dix ans après l'arrêt des activités de la Samir, le dossier continue d'occuper une place singulière dans le débat politique marocain. Cette persistance s'explique par le fait que la raffinerie est devenue bien plus qu'une infrastructure industrielle. Elle incarne aujourd'hui un débat fondamental : jusqu'où un pays peut-il dépendre des marchés internationaux pour assurer ses besoins stratégiques ?
A travers son engagement en faveur d'une reprise publique, l'USFP propose une réponse claire. Pour le parti, certaines infrastructures relèvent de l'intérêt national et doivent être protégées même lorsque leur rentabilité immédiate est contestée. La véritable question n'est donc plus seulement de savoir si la Samir rouvrira un jour ses portes. Il s'agit de déterminer quelle place le Maroc souhaite accorder à l'Etat dans la conduite de son développement économique au cours des prochaines décennies.
Une abstention pour dénoncer l'hégémonisme de l'exécutif
Cette évolution apparaît d'autant plus significative que le parti a récemment opté pour une abstention lourde de sens. Il s'agit là d'un refus de cautionner une opération de vote dont les résultats sont connus d'avance au vu de l'hégémonisme régnant. En effet, une lecture de l'abstention de l'USFP consiste à y voir une critique implicite du fonctionnement actuel du processus législatif. Face à une majorité gouvernementale disposant d'une avance numérique confortable, l'issue du vote semblait connue d'avance avant même l'ouverture des débats. Dans ce contexte, l'USFP a pu considérer que participer à un affrontement parlementaire sans possibilité réelle d'influer sur le résultat revenait à cautionner une procédure largement symbolique.
L'abstention apparaît alors moins comme un désaccord sur le fond du dossier Samir que comme une manière de souligner le déséquilibre croissant entre l'exécutif et le Parlement, ainsi que les limites de la capacité des groupes parlementaires à peser sur les grandes orientations économiques lorsque les rapports de force sont déjà verrouillés.