Maroc: Tarik Rasmi - Je considère le cinéma comme une forme d'écriture faite de lumière, de rythme et de son

Dans une trajectoire qui s'étend de la poésie libre et de la nouvelle au roman et au cinéma, en passant par l'expérimentation visuelle et une approche progressive du réalisme, le réalisateur marocain Tarik Rasmi construit un parcours artistique fondé sur une idée centrale : le cinéma n'est pas seulement un moyen de raconter des histoires, mais un espace pour penser le monde à travers l'image, le silence et l'évocation. Dans cet entretien, il revient sur ses débuts, sur le passage de l'écriture à l'image, sur son film « Une autre fin », et sur ses projets actuels.

Comment se sont formés vos débuts entre écriture et cinéma ? Qu'est-ce qui est resté constant malgré le changement de médium ?

Pour moi, les débuts sont indissociables de l'écriture. Dans mon enfance, la langue a été le premier espace d'exploration du monde. J'ai commencé par la poésie libre et la nouvelle, puis je suis passé au roman. Au fond, une seule chose se construisait : le besoin de comprendre le monde en l'exprimant.

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L'écriture représentait déjà une manière d'organiser le désordre que le réel laisse dans la mémoire. Avec le temps, j'ai compris que ce que je cherchais dans les mots pouvait également exister dans l'image, mais sous une autre forme : plus sensorielle, plus ouverte à l'interprétation.

Lorsque je suis passé au cinéma, je n'ai pas eu le sentiment d'abandonner l'écriture, mais de la prolonger autrement. Les mots ne disparaissaient pas; ils devenaient lumière, mouvement et silence.

Dans vos premières oeuvres, notamment la série Esthétique de l'ombre, vous semblez déconstruire le récit traditionnel. Quelle était votre démarche à cette période ?

Esthétique de l'ombre a constitué pour moi une phase de recherche et de liberté. A cette époque, je ne cherchais pas à raconter une histoire de manière classique, mais à explorer une question: comment le cinéma peut-il dire sans expliquer ?

Je voulais construire un langage fondé sur l'évocation, sur les espaces vides et sur le silence comme élément actif du récit. L'image n'était pas au service d'un texte ; elle devenait elle-même le texte.

Cette expérience m'a appris que l'ambiguïté n'est pas nécessairement une faiblesse. Lorsqu'elle est maîtrisée, elle permet au spectateur de participer à la construction du sens et de vivre l'oeuvre de manière personnelle.

Après ce parcours expérimental est venu Une autre fin, récompensé par le Grand Prix du Festival de Khouribga. Comment situez-vous ce film dans votre évolution ?

Une autre fin représente une étape importante de mon parcours, mais ce n'est pas une rupture. Je le considère plutôt comme une continuité naturelle des expériences précédentes.

Dans ce film, j'ai cherché un équilibre entre la dimension poétique de l'image et une plus grande proximité avec le réel et l'humain. Je ne voulais ni rester dans l'abstraction totale ni adopter un récit purement classique.

Ce qui m'intéresse dans ce film n'est pas seulement l'histoire racontée, mais la manière dont elle est racontée : à travers le rythme, le silence, le montage et la participation active du spectateur.

Pour ce film, qu'est-ce qui est venu en premier : le choix du thème ou celui des personnages ?

En général, je ne sépare pas l'idée du personnage. Une idée naît souvent d'une image qui laisse une empreinte, d'une émotion ou d'une question. Ensuite apparaît le personnage capable de porter cette émotion ou cette interrogation.

Dans Une autre fin, le thème était présent dès le départ, mais ce sont les personnages qui lui ont donné sa forme définitive. Plusieurs personnages auraient pu remplir cette fonction, mais l'équilibre du film m'a conduit à choisir les deux frères, Souleimane et Boujou.

Pourquoi avoir choisi la figure de la personne âgée pour porter cette réflexion sur l'abandon et la mémoire?

La vieillesse, dans le film, n'est pas seulement une étape de la vie. Elle représente un moment où se concentrent de nombreuses questions existentielles.

En avançant en âge, l'être humain se rapproche de sa mémoire tout en devenant plus vulnérable face à l'oubli et à la solitude. Ce personnage me permettait donc d'aborder les thèmes de l'abandon, de la dignité et de la fragilité humaine sans avoir recours à de longues explications.

Le film est-il inspiré d'une expérience personnelle ou d'observations de la réalité marocaine?

Le film n'est pas autobiographique, mais il est profondément nourri par l'observation du réel.

Je pense que le cinéma naît toujours d'un regard porté sur les êtres humains et sur le monde qui nous entoure. Certaines situations vécues ou observées m'ont amené à m'interroger sur la reconnaissance accordée à ceux qui consacrent leur vie au bonheur des autres.

Je pars souvent de situations concrètes pour ouvrir des réflexions plus larges sur la condition humaine.

La présence du symbole, de l'image et du silence dans vos oeuvres suggère un travail sur le cinéma comme sensation plutôt que comme narration. Comment construisez-vous cela ?

Je considère le cinéma comme une forme d'écriture faite de lumière, de rythme et de son.

Le symbole n'est jamais décoratif. Il constitue une manière de penser. Quant à l'image, elle ne vient pas illustrer une idée déjà construite ; elle participe à sa naissance.

Le silence est également essentiel. Pour moi, il ne représente pas une absence de parole, mais un langage à part entière. Parfois, il exprime davantage que de longs dialogues.

J'essaie ainsi de faire du film une expérience sensorielle qui invite le spectateur à entrer dans un état plutôt qu'à recevoir simplement une information.

Ce choix esthétique impose-t-il des contraintes particulières dans la mise en scène ?

Oui, absolument. Ce type de cinéma exige une grande précision.

Chaque élément du cadre doit porter du sens. Le défi consiste à maintenir un équilibre entre esthétique et signification. Il est facile de tomber dans l'image belle mais vide, ou au contraire dans l'explication qui détruit la poésie.

Même le travail avec les acteurs est différent. Il ne s'agit pas uniquement d'interpréter une situation, mais de construire un état intérieur capable de se refléter dans l'image.

Quels cinéastes ou auteurs ont influencé votre regard artistique et votre langage visuel ?

Chaque film que je découvre et chaque expérience que je vis laisse une trace en moi. J'essaie d'en tirer des enseignements pour nourrir mon travail.

Parmi les réalisateurs qui ont marqué ma formation artistique, je peux citer Ingmar Bergman et Andrei Tarkovski. Ce qui me touche particulièrement chez eux, c'est leur manière d'explorer l'être humain, le temps, la mémoire et les dimensions invisibles de l'existence.

Au-delà des influences directes, je pense que tout créateur se construit à travers un dialogue permanent avec les oeuvres qu'il rencontre.

Vous êtes récemment revenu à l'écriture avec le roman Une autre fin. Que représente ce retour ?

Ce n'est pas un retour au point de départ, mais la continuité naturelle d'un parcours qui n'a jamais cessé de relier littérature et cinéma.

Le roman porte le même titre que le film, mais il ne s'agit pas d'une simple adaptation. Il explore autrement le même univers.

Là où le cinéma impose parfois la condensation et l'évocation, le roman offre davantage d'espace pour approfondir les personnages, développer leur intériorité et recomposer le temps.

Je considère d'ailleurs ce livre comme une étape vers un futur projet de long métrage.

Pensez-vous que le cinéma marocain laisse aujourd'hui suffisamment de place aux formes expérimentales et aux jeunes auteurs?

Il existe aujourd'hui une évolution positive par rapport aux décennies précédentes. Cependant, les formes expérimentales ont encore besoin de davantage d'espaces de production, de diffusion et de discussion.

Les festivals jouent également un rôle essentiel, car ils offrent aux jeunes réalisateurs une première rencontre avec le public, les critiques et les professionnels du secteur.

Je crois que le cinéma progresse grâce à la diversité des approches et non par l'adoption d'un modèle unique.

Le projet Hors couverture a obtenu un soutien à l'écriture. Où en est-il aujourd'hui et quelle vision du cinéma souhaitez-vous défendre à travers ce projet ?

Hors couverture représente pour moi la synthèse de plusieurs années de recherche. Le projet rassemble des éléments issus de la poésie, de l'expérimentation et du réalisme.

Le film aborde notamment les questions de la rupture, de l'isolement et de la communication dans un monde de plus en plus fragmenté.

Plus largement, il prolonge la vision du cinéma que je défends depuis mes débuts : un cinéma qui ne cherche pas à imposer une signification unique, mais qui ouvre des espaces de réflexion. Je préfère poser des questions plutôt qu'apporter des réponses. A mes yeux, un film ne s'achève véritablement qu'au moment où chaque spectateur le recrée à sa manière.

Pour être honnête, ça rejoint une idée que j'ai toujours eue du cinéma, depuis le tout début : un cinéma qui ne cherche pas à vous coller une seule interprétation, mais qui laisse plutôt la place à la réflexion. Je trouve ça plus intéressant de soulever des questions que de donner des réponses toutes faites. Pour moi, un film n'est vraiment fini que quand chaque spectateur, à sa façon, le réinvente dans sa tête.

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