Un premier couac surgit dans l'agenda du tout nouveau ministre de la Culture du gouvernement 1 Al-Amine LÔ, M. Alpha THIAM. Après ses visites chez Youssou NDOUR, Wally Seck et Didier Awadi, c'était au tour ce jeudi du Roi du Yéla, Baba Maal de le recevoir à son domicile à Mbounka Bambara, sur la route de Yêne (50 km de la capitale Dakar). Coup de théâtre, le ministre décide de surseoir à cette visite, laissant l'artiste entouré de son staff prendre son mal en patience.
Dans la vie publique, il existe des gestes qui valent davantage que les longs discours. Un rendez-vous honoré est un signe de respect. Un rendez-vous manqué est parfois un simple contretemps. Mais lorsqu'un ministre de la Culture pose un lapin à l'un des plus grands ambassadeurs culturels de son pays, le symbole devient difficile à ignorer. Affligeant et irrespectueux !
Jeudi 18 juin 2026, à Mbounka Bambara, sur la route de Yenne, Baaba Maal attend. Le Roi du Yéla n'est pas seulement une star de la musique africaine. Il est une voix mondiale du Sénégal, ambassadeur des Nations unies, défenseur de la Grande Muraille verte, passeur de cultures et de générations. À ses côtés, son équipe. Face à eux, une chaise vide : celle du ministre de la Culture, de l'Artisanat et du Tourisme, Alpha Thiam.
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Les minutes passent. Puis les heures. Finalement, l'annonce tombe : le ministre ne viendra pas. Après s'être pavané successivement chez Youssou NDOUR, Wally Seck et Didier Awadi.
Certes, les imprévus existent. Les agendas ministériels sont complexes. Mais lorsqu'un empêchement survient, la moindre des élégances républicaines consiste à prévenir suffisamment tôt, à s'excuser et à reprogrammer. C'est ce que l'on appelle le respect des institutions. Et Baaba Maal est à lui seul une institution culturelle.
Le plus ironique dans cette affaire est que le nouveau ministre a placé son action sous le slogan : « Écouter, Co-construire, Agir, Évaluer». Une méthode en quatre temps qui semblait prometteuse. Or, dans le cas présent, l'écoute a laissé place au silence, la co-construction à l'attente, l'action à l'absence et l'évaluation à une certaine gêne.
À peine nommé le 1er juin dernier, Alpha Thiam s'est attaché à multiplier les messages rassurants envers les acteurs culturels. Il a notamment rencontré plusieurs figures du monde artistique pour afficher sa volonté de dialogue. Mais la culture ne se gouverne pas uniquement par des photos officielles ou des déclarations de bonnes intentions. Elle se nourrit d'attention, de considération et de reconnaissance.
Et c'est précisément là que le couac devient politique. Car ce rendez-vous manqué dépasse la simple anecdote. Il renvoie à une vieille inquiétude du secteur culturel sénégalais : celle d'être constamment célébré dans les discours mais souvent négligé dans les actes. Les artistes sont régulièrement convoqués lorsque leur notoriété sert l'image du pays. Ils deviennent soudain invisibles lorsqu'il s'agit de construire des politiques publiques durables.
Baaba Maal appartient pourtant à cette catégorie rare d'artistes qui ont porté le nom du Sénégal sur les plus grandes scènes du monde sans jamais rompre le lien avec leurs racines. Son parcours constitue un patrimoine vivant. Le rencontrer n'est pas un privilège accordé à un artiste ; c'est une démarche normale pour tout ministre soucieux de comprendre les ressorts de l'influence culturelle sénégalaise.
L'épisode est d'autant plus regrettable qu'il intervient à un moment où le Sénégal cherche à renforcer son rayonnement culturel international. Les industries créatives, le tourisme culturel, le patrimoine immatériel et la diplomatie culturelle sont devenus des enjeux stratégiques. Ignorer, même involontairement, l'une des figures les plus respectées du pays envoie un signal pour le moins contradictoire.
Au fond, la question n'est pas de savoir si Alpha Thiam est compétent ou non. Il est encore trop tôt pour juger son bilan. La vraie question est celle du rapport qu'il entend entretenir avec les géants de la culture sénégalaise. Un ministre de la Culture n'est pas seulement un gestionnaire. Il est aussi le gardien symbolique de la mémoire, de la création et du prestige culturel national.
Un rendez-vous manqué ne fait pas une politique culturelle. Mais il peut révéler un état d'esprit.
Et lorsqu'un baobab comme Baaba Maal attend pendant des heures avant d'apprendre que son interlocuteur ne viendra pas, c'est toute la culture sénégalaise qui se demande si elle n'est pas, elle aussi, condamnée à attendre.