Entre ambitions continentales, diplomatie migratoire et influences internationales, le Royaume tente de construire un modèle original de protection des réfugiés au croisement de l'Afrique et de l'Europe.
Lorsqu'il est question d'asile au Maroc, l'analyse se concentre souvent sur les relations du Royaume avec l'Europe. Les débats portent généralement sur le contrôle des frontières, l'externalisation des politiques migratoires européennes ou encore la gestion des flux de migrants subsahariens en route vers le continent européen. Cette lecture, largement dominante dans les travaux académiques comme dans les médias, n'est pas erronée. Elle demeure toutefois incomplète.
Car depuis une dizaine d'années, une autre dynamique est à l'oeuvre. Plus discrète, mais tout aussi déterminante : l'inscription progressive de la politique migratoire marocaine dans une stratégie africaine plus large. A mesure que le Royaume redéfinit sa place sur le continent, l'asile cesse d'être uniquement une obligation juridique internationale pour devenir un instrument de diplomatie régionale, un levier d'influence et un marqueur politique de ses ambitions africaines.
Cette évolution conduit à poser une question rarement formulée : le Maroc est-il en train de construire un modèle africain de l'asile ?
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Le changement de statut d'un pays migratoire
Pendant longtemps, le Maroc a été perçu comme un pays d'émigration. Des millions de Marocains vivaient à l'étranger tandis que les migrations africaines vers le Royaume demeuraient relativement limitées. A partir des années 90 puis surtout dans les années 2000, le pays devient progressivement un territoire de transit pour des migrants originaires d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale cherchant à rejoindre l'Europe.
Mais les transformations géopolitiques des deux dernières décennies ont profondément modifié cette réalité.
Le durcissement des politiques européennes, le renforcement des contrôles frontaliers et l'évolution des routes migratoires ont contribué à l'installation durable de populations migrantes sur le territoire marocain. Le Maroc est devenu simultanément un pays d'origine, de transit, de destination et d'installation.
Cette mutation a obligé les autorités marocaines à revoir leur approche. L'adoption de la Stratégie nationale d'immigration et d'asile (SNIA) en 2013 marque un tournant majeur. Pour la première fois, le Maroc affirme officiellement vouloir dépasser une logique exclusivement sécuritaire afin de construire une politique plus globale fondée sur l'intégration, la protection et les droits humains.
Cette évolution répond certes à des impératifs internes. Mais elle s'inscrit également dans une stratégie diplomatique beaucoup plus vaste.
La migration comme outil de puissance régionale
L'asile occupe désormais une place croissante dans la politique africaine du Maroc. Cette orientation est particulièrement visible depuis le retour du Royaume au sein de l'Union africaine en 2017. Rabat cherche depuis à renforcer sa présence politique, économique et diplomatique sur le continent. Dans cette stratégie, les questions migratoires jouent un rôle central.
Le Maroc ne souhaite plus apparaître uniquement comme un partenaire de l'Europe chargé de contenir les flux migratoires. Il cherche à se présenter comme un acteur africain capable de proposer des solutions africaines aux défis du continent.
Cette ambition s'est traduite par une participation active aux grandes initiatives régionales : Processus de Rabat, Pacte mondial pour les migrations, mécanismes de coopération africaine sur les mobilités humaines ou encore initiatives de dialogue Sud-Sud.
L'organisation à Marrakech, en décembre 2018, de la conférence intergouvernementale ayant adopté le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières constitue l'expression la plus visible de cette stratégie.
Dans cette perspective, l'asile dépasse largement sa dimension humanitaire. Il devient un instrument de soft power. La protection des réfugiés contribue à construire l'image d'un Etat stable, responsable et capable d'assumer un rôle de leadership régional.
Une tentative d'africanisation de l'asile
L'une des questions les plus intéressantes concerne la manière dont le Maroc articule les références internationales et africaines dans sa politique de protection.
Le système international des réfugiés repose essentiellement sur la Convention de Genève de 1951. Cette convention, élaborée dans un contexte européen de l'après-guerre, demeure aujourd'hui la référence mondiale en matière de protection internationale.
Mais l'Afrique a également développé ses propres instruments. La Convention de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) de 1969 constitue l'un des textes les plus innovants du droit international des réfugiés. Contrairement à la Convention de Genève, elle élargit la définition du réfugié en incluant les personnes contraintes de fuir en raison de l'agression extérieure, de l'occupation étrangère, de la domination étrangère ou d'événements troublant gravement l'ordre public.
Cette approche reflète davantage les réalités africaines marquées par des conflits régionaux, des crises politiques et des déplacements massifs de populations.
Le Maroc se trouve aujourd'hui à la croisée de ces deux traditions normatives. D'un côté, il demeure profondément inscrit dans le régime international de protection des réfugiés. De l'autre, il cherche progressivement à valoriser les cadres africains et les solutions continentales. Cette hybridation fait du Royaume un laboratoire institutionnel particulièrement intéressant.
Le miroir kényan : l'asile de masse
Pour mesurer la singularité marocaine, il est utile de la comparer à d'autres expériences africaines.
Le Kenya constitue l'un des principaux pays d'accueil de réfugiés sur le continent. Depuis plusieurs décennies, il accueille des centaines de milliers de personnes principalement originaires de Somalie, du Soudan du Sud et de la région des Grands Lacs. Son modèle repose largement sur les grands camps de réfugiés, notamment Dadaab et Kakuma.
Cette approche permet une réponse rapide aux crises humanitaires massives mais produit également des situations de dépendance prolongée. Des générations entières grandissent parfois dans ces espaces sans véritable perspective d'intégration.
Le Maroc suit une logique différente. Le nombre de réfugiés y est beaucoup plus faible et l'approche privilégie davantage l'intégration urbaine, l'accès aux services publics et l'insertion progressive dans la société.
Cette différence ne reflète pas seulement des choix politiques. Elle traduit aussi des contextes géographiques distincts. Le Kenya est situé au coeur de plusieurs zones de conflit majeures tandis que le Maroc occupe une position stratégique entre Afrique et Europe.
L'enseignement sud-africain
L'Afrique du Sud offre un autre point de comparaison. Le pays dispose de l'un des cadres juridiques les plus avancés du continent. Les réfugiés et demandeurs d'asile bénéficient théoriquement de droits étendus, notamment en matière d'emploi et d'accès aux services publics.
Pourtant, cette architecture juridique n'a pas empêché l'apparition de tensions sociales importantes. Les épisodes récurrents de violences xénophobes rappellent que la protection légale ne garantit pas automatiquement l'inclusion sociale. Cette expérience constitue un avertissement pour le Maroc.
L'adoption d'une législation ou la mise en place de mécanismes administratifs ne suffisent pas à elles seules à construire une société d'accueil.
L'intégration dépend également des représentations collectives, du marché du travail, de l'accès au logement et des interactions quotidiennes entre populations locales et réfugiées.
Le modèle discret du Sénégal
A l'opposé des cas kényan et sud-africain, le Sénégal représente un modèle plus discret mais souvent cité par les spécialistes. Le pays a accueilli au fil des décennies des réfugiés mauritaniens, libériens ou sierra-léonais en privilégiant l'intégration locale plutôt que l'encampement massif.
Comme le Maroc, il bénéficie d'une stabilité politique relative et cherche à valoriser une image positive sur la scène africaine. Mais contrairement au Royaume, la migration n'occupe pas une place aussi centrale dans sa diplomatie internationale.
Le Maroc apparaît ainsi comme un cas particulier où les politiques migratoires deviennent un élément structurant de la politique étrangère.
Un laboratoire entre Afrique et Europe
C'est précisément cette position intermédiaire qui fait aujourd'hui la singularité marocaine. Le Royaume n'est ni un grand pays de premier asile comparable au Kenya, ni une puissance d'accueil de l'ampleur de l'Afrique du Sud.
Son intérêt réside ailleurs. Le Maroc constitue un espace où se rencontrent plusieurs logiques souvent contradictoires : les normes internationales de protection, les dynamiques migratoires africaines, les politiques européennes d'externalisation et les ambitions géopolitiques africaines du Royaume.
Cette situation produit une gouvernance hybride dans laquelle l'asile devient simultanément un enjeu humanitaire, diplomatique, sécuritaire et stratégique.
L'avenir de l'asile au Maroc dépendra largement de sa capacité à maintenir cet équilibre délicat. Car la véritable question n'est plus seulement de savoir si le Royaume adoptera une loi sur l'asile ou renforcera ses dispositifs de protection.
L'enjeu est désormais plus ambitieux : le Maroc peut-il élaborer un modèle africain original de protection des réfugiés, capable de répondre aux réalités du continent tout en préservant son autonomie face aux pressions extérieures ?
C'est dans cette tension entre souveraineté nationale, solidarité africaine et gouvernance mondiale des migrations que se joue aujourd'hui l'avenir de l'asile marocain. Et peut-être, au-delà du Maroc, une partie du futur des politiques migratoires africaines elles-mêmes.