À Harlem, sur la 116e rue, Abdoulaye Thiam, 78 ans, est la mémoire vivante et le pilier de la communauté sénégalaise au coeur de Little Sénégal. Rencontre avec ce tailleur autodidacte qui a vu défiler dans sa trajectoire les Jackson Five, Jacques Chirac et Dapper Dan.
Ce matin-là, il attend devant le siège de l'Association des Sénégalais d'Amérique, au coin d'une 116e avenue déjà éveillée. Casquette siglée NY, chemise bleue soigneusement boutonnée, Abdoulaye Thiam serre des mains, interpelle les passants, glisse une blague en wolof, s'offusque du nombre de places que les supporters sénégalais ont eu la veille lors du match France-Sénégal. À Harlem, dans ce quartier majoritairement afro-américain, il est moins un simple retraité qu'un repère. C'est « le Doyen », comme on l'appelle affectueusement ici.
Né à Dakar, dans le quartier populaire de la Médina, il aime rappeler qu'il n'est « jamais allé à l'école française ». Son apprentissage, il le fait à l'ancienne, au village artisanal de Dakar, derrière une machine à coudre, entouré de maîtres tailleurs. Très vite, il se forge un style avec des coupes et des créations inspirées du continent. Un talent qui va aller à la rencontre des États-Unis. « J'ai découvert l'Amérique d'abord avec la musique de Jimmy Hendrix. Puis, j'ai eu la chance de rencontrer les Jackson Five lors de leur séjour à Dakar en 1974. J'étais parmi les tailleurs qui étaient chargés de leur confectionner des tenues africaines et leurs tenues sur scène », raconte-t-il, le regard nostalgique.
LL Cool J, Denzel Washington, Spike Lee
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Ce premier contact avec l'Amérique passe donc par la musique. Après, ce sera par la politique. Car la grande bascule de sa vie porte un nom inattendu : Jacques Chirac. « C'est l'ancien président français Chirac qui m'a amené aux États-Unis la première fois. À cette époque, il était maire de Paris et avait créé l'Association internationale des maires francophones. Il avait initié un voyage culturel mais aussi d'affaires pour des artisans de divers corps de métiers au Sénégal pour aller visiter les États-Unis. C'est ainsi que j'ai pu exposer mes créations à Chicago et en Alabama. Et après, j'ai découvert New York », se souvient-il.
Nous sommes au début des années 1980. Abdoulaye Thiam choisit alors de franchir un pas décisif : s'implanter en Amérique. Il arrive aux États-Unis en 1982, avec sa maîtrise de tailleur mais aussi ses limites. « Je ne savais pas coudre un chapeau par exemple », confie-t-il. Pour y remédier, il se frotte aux usines, aux ateliers, aux contraintes de la production de masse.
Après avoir renforcé sa science du fil et de l'aiguille, le Sénégalais croise la route d'une légende locale : Dapper Dan. Le styliste, installé sur la 125e rue, est alors en train d'écrire une page de l'histoire de la mode en habillant les artistes afro-américains. Abdoulaye s'intègre à cette aventure fondatrice du streetwear de luxe. « Dapper Dan cherchait des clients chez les artistes afro-américains, et nous, on se chargeait de confectionner les tenues de ces stars. Il y avait des célébrités comme le rappeur LL Cool J, ou des acteurs comme Denzel Washington, Spike Lee », énumère-t-il.
Harlem a changé...
À cette époque, les commandes affluent, la confiance aussi. « On avait beaucoup de clients », répète-t-il plusieurs fois, comme pour mesurer le chemin parcouru depuis la Médina, le quartier dakarois de son enfance. Grisés par la réussite, lui et quelques amis tailleurs décident de se lancer à leur propre compte. L'aiguille est sûre, mais la gestion chancelante. « On était très bons pour faire des tenues, mais nuls en gestion d'une entreprise. On a beaucoup perdu », admet-il sans détour. L'aventure entrepreneuriale s'arrête presque aussi vite qu'elle a commencé.
Il faut alors survivre. Abdoulaye enchaîne les petits boulots, loin des podiums : entretien des jardins municipaux, travail à l'imprimerie... Harlem, que certains fuient, devient pourtant sa raison de rester. Il se souvient de ses premiers jours dans le quartier, marqué par la précarité visible : des gens se réchauffant autour de braseros improvisés dans des fûts, au coin des rues.
Aujourd'hui, observe-t-il, le paysage a changé. Les immeubles se rénovent, les commerces africains fleurissent, les communautés se croisent à Little Sénégal. « Les Sénégalais ne sont pas les plus nombreux à Little Sénégal, renseigne-t-il. Il y a les Haïtiens et les Somaliens qui sont de fortes communautés. Mes compatriotes sont visibles parce qu'ils tiennent la plupart des commerces dans la rue et qu'ils parlent beaucoup », rigole le Doyen.
Une bonne personne
À 78 ans, officiellement à la retraite, il refuse l'idée de rentrer au Sénégal. « Je reste parce que c'est ici que je peux être utile pour les gens vivant à Harlem, pour mes amis, mes compatriotes, mon pays », insiste-t-il. Son engagement passe par l'Association des Sénégalais d'Amérique (ASA), fondée en 1989. Il y a occupé presque tous les postes, sauf la présidence. À l'accueil, Malick, un membre de l'association, témoigne : « Il a baptisé beaucoup d'enfants qui sont nés ici. » D'autres rappellent qu'il a scellé des mariages, organisé des rapatriements de corps de compatriotes décédés et qui avaient émis le voeu d'être enterrés au pays.
Un ami, de passage pendant l'entretien, complète le portrait, sans chercher ses mots : « Je le connais depuis 40 ans et je ne peux pas vous dire le nombre de personnes qu'il a aidées en Amérique. Tout ce qu'il fait, c'est pour la communauté africaine à Harlem. C'est une bonne personne. »