« Les remparts interdits » est la premier roman de Kamel Essoussi. Publié aux éditions Sikelli, cet ouvrage peut être abordé sous deux angles de lecture essentiels, l'un intime, l'autre idéologique et sociologique, avec une réflexion poussée sur la création littéraire.
« Les remparts interdits », c'est d'abord l'histoire de Ameur et Selima, un couple que rien ne semble unir, si ce n'est un acte de mariage que le lecteur, tout comme l'entourage des protagonistes, ne sait justifier. Il est issu d'un milieu proche de la bourgeoisie soussienne, médecin menant une carrière brillante, très apprécié, même idolâtré par ses proches, passionné de musique et de voyages. Elle est d'une famille très modeste, sans culture, sans manières...
« Elle l'aimait à sa manière, possessive mais efficace », écrit Kamel Essoussi. Au fil des pages, cet amour se présente comme destructeur. Le contrôle que Selima exerçait sur son mari est poussé « jusqu'au délire fusionnel qui confine à la paranoïa ». Elle considère qu'il lui appartenait à elle seule, « s'accapare » de lui, l'isole de sa famille et de ses amis...
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Cette peur de le perdre et le besoin permanent de sécurité affective la réduisent à « une présence toxique », une « geôlière qui l'enfermait dans son monde à elle platement désert et froid ». S'il y a une phrase dans le roman qui pourrait résumer ce rapport conjugal, ça serait la suivante : « Elle croyait l'aimer, il se croyait libre, ils s'enchaînaient. » Avec l'âge et la maladie, la souffrance de Ameur ne cessait de s'accentuer. Ses ambitions sont désormais réduites à « récupérer les gestes, les odeurs, les goûts et les rêves... »
Une prise de position explicite
Tout roman est censé raconter une histoire bien ficelée, avec une intrigue, du suspense, ainsi que des émotions et des messages subtils que véhicule l'avancement des événements. Or, un écrivain part souvent de ce qu'il ressent en lui et de ce qu'il observe dans son milieu et son époque pour construire la trame narrative de son texte. Deux questions se posent alors en abordant le livre de Kamel Essoussi.
Quelle connaissance de la société de l'auteur peut-on attendre du roman ? Et, dans quelle mesure exprime-t-il ses appréhensions, ses idéaux et ses différentes prises de position? Au-delà des différends conjugaux de Selima et Ameur, « Les remparts interdits » est le portrait de Sousse, avec une représentation de sa société, ou plutôt de ses couches les plus dominantes. Le cadre spatial va du Krib à la capitale, en se concentrant sur Sousse-ville et Hergla. Les événements se situent de la veille de la Révolution jusqu'à l'apogée du pouvoir des islamistes.
D'une manière générale, nulle œuvre littéraire, même les récits de Balzac, ne raconte des événements de manière innocente, neutre et détachée. Il y a toujours des indices qui nous ramènent à la mentalité de l'auteur, à une contestation délibérée de la réalité.
À travers les personnages qu'il met en scène, et même ses propres commentaires qu'il insère ouvertement, Kamel Essoussi dénonce fermement l'ère du régime islamiste en Tunisie. Il évoque en premier lieu la Révolution qui a mis terme aux « années grises de la dictature». On nous a promis des réformes démocratiques ambitieuses et une plus grande ouverture sur le monde. Puis, vient la désillusion avec le retour en force des mentalités archaïques auxquelles le pouvoir islamique a donné une pleine légitimité.
L'auteur critique le discours machinal des imams, « l'enfance volée » par une éducation trop rigide, la joie de vivre sacrifiée au nom des normes imposées, l'épanouissement psychologique et sexuel étouffé... Le tout est doublé d'une « crise économique sans précédent ». Un échec total, que Kamel Essoussi illustre en rappelant des faits divers qui ont fait grand bruit une dizaine d'années auparavant.
Devant cette désorientation politique et morale, l'auteur propose en alternative une certaine vision du monde et des valeurs. Ce roman qui porte une idéologie manifeste et assumée devient ainsi une oeuvre de communication. Il célèbre le bonheur de vivre, même à travers des plaisirs simples : « La musique était la morphine et la thérapie », les clubs de chant « une cure de jouvence »..
Si la couverture du livre affiche les murailles de la médina de Sousse, qui est l'espace narratif principal, la symbolique du titre transcende le sens propre du « rempart ». Il pourrait désigner la muraille impénétrable que Selima a dressée pour y enfermer son mari, croyant le protéger.
Dans un sens plus large, c'est aussi une allusion aux contraintes sociales et aux mentalités sclérosées des politiciens islamistes qui ont voulu enserrer le peuple, croyant ainsi bien faire. Et si l'histoire du couple n'était finalement qu'une allégorie de cet ancien régime qui a étouffé les Tunisiens et a failli détruire le pays, non par méchanceté, mais par ignorance et par possessivité ?
Une réflexion sur l'acte d'écrire
Comme « Les remparts interdits » est le premier livre de Kamel Essoussi, il partage avec les lecteurs ses méditations sur la création littéraire. Abdallah, le frère de Ameur, est connu pour ses publications percutantes sur les réseaux sociaux. Il se lance finalement dans « l'aventure du roman », oscillant entre « la difficulté de la tâche d'écrire » et « la jouissance ». Ce qui est intriguant, c'est que le livre qu'il compte rédiger s'inspire de l'histoire de Selima et Ameur. À travers le texte en cours d'écriture enchâssé dans le récit fini, Abdallah devient alors le reflet de Kamel Essoussi lui-même.
Cette mise en abyme rappelle fortement « Les faux-monnayeurs » d'André Gide où l'un des personnages, Édouard, écrivait un roman qui porte le même titre que l'oeuvre réelle. Par ce procédé autoréflexif, Kamel Essoussi semble vouloir se représenter lui-même à nouveau pour mieux se saisir. Il commente sa propre manière de construire son oeuvre : « Je crois qu'un roman pousse à imaginer et transcrire avec justesse et profondeur les sentiments des personnages », précise-t-il en empruntant la voix de Abdallah. « C'est s'introduire dans leur chair et leur chaos en inventant une histoire avec tête et queue ».
Kamel Essoussi ne manque pas de rappeler, toujours à travers les réflexions de son protagoniste, qu'un roman est « une pure oeuvre de l'esprit où les personnages sont malléables à merci, corvéables ou idéalisés à volonté ». Ce jeu de miroir, entre la réalité et la fiction, crée un effet d'immersion chez le lecteur. Il l'invite à se détacher des habitudes de lecture passives pour questionner les conventions narratives traditionnelles et le processus créateur de l'œuvre qu'il est en train de découvrir.
En partant de la vie d'un couple avec des aspects en apparence anodins, Kamel Essoussi nous a entraînés vers des horizons de plus en plus vastes. Le livre est à la fois accessible et profond, avec un style fluide, des touches d'humour subtilement intégrées et des dialogues réalistes et poignants. Il continue certainement de résonner dans l'esprit du lecteur, bien après la dernière page.