Le véritable enjeu du nouveau Pacte européen n'est pas seulement de savoir combien de migrants entreront en Europe ou en sortiront, mais de déterminer jusqu'où le Maroc acceptera de participer à la gestion des frontières européennes sans voir cette gestion se déplacer progressivement sur son propre territoire.
Les rumeurs se multiplient au sujet de la mise en oeuvre du nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile. Beaucoup de Marocains pensent qu'il entraînera davantage d'expulsions de ressortissants marocains d'Europe, qu'il fera du Maroc un point de chute massif pour les migrants subsahariens, voire qu'il transformera le pays en « gendarme de l'Europe ».
Cependant, il faut se garder de deux lectures simplistes de ce Pacte : la première consisterait à n'y voir qu'une simple réforme technique ; la seconde à le réduire à un instrument de fermeture des frontières. En réalité, il s'agit d'une transformation profonde de la gouvernance migratoire européenne, avec des effets directs et indirects sur le Maroc.
C'est quoi le nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile?
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Le nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile constitue, selon ses instigateurs, «la réforme la plus importante de la politique migratoire de l'Union européenne depuis de nombreuses années ». D'après eux, il vise à «renforcer le contrôle des frontières, accélérer les procédures d'asile et faciliter l'éloignement des personnes qui ne disposent pas d'un droit de séjour dans l'Union». Toutefois, les effets de ce Pacte ne concernent pas uniquement les migrants en situation irrégulière. Il pourrait également avoir des conséquences directes et indirectes sur les Marocains résidant en Europe ainsi que sur les familles marocaines qui entretiennent des liens de mobilité réguliers entre le Maroc et les pays de l'Union européenne.
Quelles implications pour les Marocains ?
Sur le plan direct, le Pacte devrait entraîner un renforcement des contrôles dans les aéroports et aux frontières européennes, avec un recours accru aux systèmes numériques et biométriques pour la vérification de l'identité et des documents de voyage. Cela pourrait se traduire par des délais d'attente plus longs dans les aéroports, un contrôle plus rigoureux des demandes de visa et une vérification renforcée des documents de voyage. Bien que ces mesures visent principalement à lutter contre l'immigration irrégulière, leurs effets pourraient également concerner les voyageurs réguliers, notamment les Marocains qui se déplacent pour rendre visite à leurs familles, poursuivre des études, travailler ou faire du tourisme.
Pour les Marocains installés en Europe, le durcissement des politiques migratoires pourrait également créer un environnement administratif plus exigeant en matière de renouvellement des titres de séjour, de regroupement familial ou d'obtention de certaines autorisations administratives. Par ailleurs, la montée des débats politiques autour de l'immigration dans plusieurs pays européens pourrait rendre ces questions plus sensibles dans l'espace public et influencer, parfois, la perception des communautés étrangères, y compris la communauté marocaine.
Quel impact concernant le Maroc souvent considéré comme partenaire clé de l'externalisation migratoire européenne ?
L'un des principaux enjeux du Pacte est l'accélération de ce que les chercheurs appellent «l'externalisation des frontières». L'objectif européen n'est plus seulement de contrôler les migrants à l'arrivée en Europe, mais aussi d'agir en amont, dans les pays de transit et de départ.
Dans cette architecture, le Maroc occupe une position stratégique (présides occupés de Sebta et Mellilia; proximité géographique avec l'Espagne; partenaire historique de l'Union européenne et acteur central dans la surveillance des routes migratoires atlantiques et méditerranéennes).
Le risque est que le Maroc soit progressivement sollicité pour assumer davantage de responsabilités dans la gestion des flux migratoires, sans disposer nécessairement d'une influence équivalente sur les décisions européennes.
Quel effet sur les expulsions des Marocains ?
Le Pacte vise explicitement à augmenter le taux d'exécution des expulsions. Aujourd'hui, moins d'un quart des décisions d'éloignement prononcées dans l'Union européenne sont effectivement exécutées.
L'Europe souhaite accélérer les procédures; harmoniser les décisions de retour; renforcer la coopération avec les pays d'origine et conditionner certaines formes de coopération à la collaboration en matière de réadmission.
Pour le Maroc, cela pourrait signifier davantage de pressions européennes pour accepter rapidement les personnes expulsées; une augmentation du nombre de laissez-passer consulaires demandés aux autorités marocaines et une hausse des retours forcés depuis certains pays européens.
Toutefois, l'expérience montre que l'efficacité des expulsions dépend largement de la coopération diplomatique du Royaume. Rabat conserve donc une marge de négociation importante.
Qu'en est-il du sort des migrants subsahariens ayant transité par le Maroc ?
C'est probablement l'une des questions les plus sensibles. Le Pacte prévoit le renforcement de la notion de «pays tiers sûr» et de «pays de transit sûr». L'objectif est de permettre aux États européens de renvoyer certaines personnes vers des pays considérés comme sûrs avant même l'examen complet de leur demande d'asile.
Même si le Maroc n'est pas officiellement désigné aujourd'hui comme pays de retour systématique pour les migrants subsahariens, plusieurs scénarios inquiètent les chercheurs :
Premier scénario, l'Europe pourrait chercher à renforcer les accords permettant le retour de migrants ayant transité par le Royaume.
Deuxième scénario, le Maroc pourrait être amené à accueillir davantage de migrants bloqués dans les pays de transit méditerranéens.
Troisième scénario, une partie des migrants expulsés d'Europe pourrait tenter de revenir vers le Maroc, créant une pression supplémentaire sur les dispositifs nationaux de gestion migratoire.
Cela soulève une question fondamentale:
Le Maroc souhaite-t-il devenir un espace permanent de rétention migratoire entre l'Afrique subsaharienne et l'Europe ?
Et les demandeurs d'asile ?
Le Pacte renforce les procédures accélérées aux frontières. L'UE cherche à distinguer rapidement les personnes susceptibles d'obtenir une protection de celles qui devront être éloignées.
Pour le Maroc, cela peut avoir plusieurs conséquences: D'abord, pression sur le système d'asile marocain. A noter, à ce propos, que le Royaume ne dispose toujours pas d'une loi nationale complète sur l'asile.
Or, si davantage de demandeurs d'asile restent bloqués dans les pays de transit, la nécessité d'un système national fonctionnel deviendra plus urgente.
Ensuite, le risque de transfert implicite des responsabilités. Certaines organisations craignent que l'Europe tente progressivement de déplacer une partie de la gestion des réfugiés vers ses partenaires méditerranéens.
Le défi pour le Maroc sera donc de préserver sa souveraineté tout en respectant ses engagements internationaux en matière de protection.
Quid du financement européen ?
Le Pacte s'accompagne de financements importants. L'UE finance déjà le contrôle des frontières, les équipements de surveillance, les programmes de coopération policière et certains projets liés à la migration.
Pour le Maroc, ces financements représentent une opportunité pour renforcement des capacités institutionnelles, la modernisation des systèmes de gestion des frontières et le financement de projets de développement local.
Mais aussi un risque, une dépendance excessive aux financements européens pourrait réduire la capacité du Royaume à définir sa propre politique migratoire.
La question centrale devient alors : Le Maroc est-il partenaire ou sous-traitant de la politique migratoire européenne ?
Qu'adviendra-t-il de la mobilité légale ?
L'Europe demande davantage de coopération migratoire aux pays partenaires. Mais parallèlement, les visas restent difficiles à obtenir; les procédures se complexifient et les contrôles se renforcent.
C'est l'un des paradoxes majeurs du Pacte: Alors que les mécanismes de contrôle deviennent plus sophistiqués, les voies légales de mobilité progressent beaucoup plus lentement.
Pour les Marocains (étudiants, chercheurs, entrepreneurs et familles transnationales), les nouvelles procédures pourraient signifier davantage de vérifications et de délais administratifs.
Quelle place pour le Maroc ?
Au-delà des aspects techniques, le véritable enjeu est géopolitique. Le Pacte européen redessine progressivement une nouvelle carte de la gestion migratoire euro-africaine.
Dans cette nouvelle architecture, le Maroc pourrait devenir un partenaire stratégique renforcé ; un acteur de négociation incontournable mais aussi un espace de concentration des pressions migratoires.
La question centrale n'est donc pas seulement migratoire. Elle est politique: Comment le Maroc peut-il coopérer avec l'Union européenne tout en évitant que la gestion des migrations européennes ne soit progressivement transférée sur son territoire ?
C'est probablement le défi majeur que soulève le nouveau Pacte pour le Royaume au cours de la prochaine décennie.