Sénégal: A Dakar, ces métiers ambulants qui permettent de joindre les deux bouts

Dakar — A Dakar, entre le vacarme de Colobane et son marché, la cohue des ruelles sablonneuses de Benn-Tally et le calme relatif du quartier Bopp, de nombreux jeunes tentent chaque jour de joindre les deux bouts grâce à ce qu'on appelle de "petits métiers".

Il s'agit, par définition, d'activités de proximité, souvent informelles, accessibles sans diplôme et centrées sur le service, l'artisanat ou le commerce de rue (comme vendeur ambulant ou cireur). Ces professions de la débrouille, parfois en voie de disparition, s'opposent aux emplois administratifs ou industriels classiques

Dans les rues de Dakar, métropole emblématique d'une Afrique en pleine effervescence, il est courant de croiser des tailleurs ambulants, machine à coudre à l'épaule, des coupeurs d'ongles ou encore des vendeurs de petit cola, parcourant aussi bien les ruelles que les grandes artères, animés par une même quête : subvenir à leurs besoins, soutenir leurs familles et pallier l'absence d'un emploi stable.

Sous un ciel couvert, après les premières gouttes de pluie tombées sur Dakar, Hamza avance avec peine dans les ruelles sablonneuses de Ben Tally. Les précipitations n'ont pas suffi à compacter le sable. L'odeur fétide qui s'échappe des regards d'assainissement étouffe le pétrichor, cet effluve caractéristique que dégage la terre après les premières pluies.

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Tailleurs ambulants

Hamza se sert d'une paire de ciseaux pour signaler sa présence par ce bruit bien connu des Dakarois. Un son caractéristique de ses ciseaux fend le brouhaha de Robinet Lassana , un repère bien connu au populeux quartier de Ben Tally, et attire aussitôt l'attention d'un riverain, qui le hèle. Avec sa machine à coudre posée sur l'épaule, Hamza ressort de la demeure du client une dizaine de minutes plus tard. "Il m'a appelé pour réparer son pantalon", explique-t-il.

Interrogé sur le montant gagné, le jeune tailleur confie avoir rafistolé le pantalon pour 400 francs CFA. Il s'agissait de son deuxième client de la journée. "J'ai demandé 500 francs CFA, mais le client a marchandé. Finalement, nous nous sommes mis d'accord pour 400 francs CFA", sourit-il.

À pied, souvent sous un soleil écrasant, sa machine "Singer" solidement fixée dans un cadre en bois artisanal facilitant à la fois son transport et son utilisation en pleine rue, ce jeune tailleur, habitant Reubeuss, sillonne les quartiers à la recherche de clients. Dépourvue de table et de pédales, sa machine à coudre est actionnée à l'aide d'une manivelle reliée au balancier.

"Ma journée de travail commence à 8 heures, parfois à 9 heures, et se termine généralement vers 20 heures", confie Hamza. Il propose essentiellement des raccommodages et autres rafistolages, chaque prestation lui rapportant entre 300 et 800 francs CFA. "Je demande souvent 1 000 francs CFA pour retailler un pantalon, mais avec le marchandage, je finis parfois par accorder des rabais de 100 à 300 francs CFA. En général, je tarife mon service à 800 francs CFA", explique-t-il dans un français approximatif.

Son quotidien se partage entre la Médina, Colobane, HLM, Biscuiterie et Grand-Dakar, des quartiers qu'il connait très bien. Une journée ordinaire de travail lui rapporte en moyenne 7 000 francs CFA. "Parfois, je peux gagner jusqu'à 10 000 francs, certains jours je rentre avec 5 000 francs, voire moins, mais c'est rare", dit-il. Non loin de là, à Copé, dans un décor similaire, Aly se trouve plongé pratiquement dans le même train-train quotidien. Résidant à la Médina, ce père de famille exerce ce métier depuis maintenant sept ans.

Sa machine à coudre posée sur l'épaule, il arpente chaque jour plusieurs artères de Dakar, dans l'espoir de trouver suffisamment de clients pour subvenir aux besoins de sa famille.

"J'avoue que c'est difficile, mais je parviens à joindre les deux bouts et à entretenir ma famille", dit-il avec un léger sourire. Chaque matin, dès 8 heures, il sillonne les quartiers de Médina, Fass, Grand-Dakar et parfois Castors. En moyenne, il gagne environ 8 000 francs CFA par jour. "Enfant, j'ai appris la couture avant de la délaisser. Lorsque j'ai commencé cette activité de tailleur ambulant, je n'avais jamais prévu d'y rester aussi longtemps", confie-t-il, reconnaissant s'y être engagé de manière provisoire, le temps de trouver une meilleure opportunité.

Des services de manucure-pédicure d'un autre genre

À Bopp, à quelques encablures de la mosquée Massalikoul Djinane, dans un quartier plutôt calme, un autre bruit sec et répétitif se fait entendre. Il ne s'agit pas d'un tailleur proposant des raccommodages, mais d'un spécialiste de pédicure et manucure d'un autre genre. Ousmane propose des services de coupe et de soins des ongles. Debout au bord de la route, il transporte un équipement rudimentaire : une petite bouteille contenant un liquide mousseux, de petites serviettes, des ciseaux et plusieurs lames soigneusement enveloppés dans un tissu.

Comme les tailleurs ambulants, il utilise le claquement de ses ciseaux comme une forme de publicité sonore destinée à attirer les clients. Le jeune homme facture 200 francs CFA une séance de coupe et soins des ongles. Sa journée commence entre 8 et 9 heures et s'achève généralement au crépuscule. "Grâce à ce métier, je parviens à subvenir à mes besoins et soutenir ma famille", confie-t-il avant d'ajouter avec un sourire discret : "Je gagne au moins 5 000 francs CFA par jour".

À Colobane, en face de la Place de la Nation, Idrissa, coiffure "dégradée" soigneusement entretenue, répète le même geste mécanique : il fait claquer ses ciseaux pour produire ce bruit caractéristique qui lui sert davantage d'appel aux clients que de simple signal sonore.

À peine a-t-il quitté la route principale pour s'engager dans ce quartier populaire qu'il est interpellé par un jeune mécanicien dont l'atelier se trouve à l'angle de la rue. Souhaitant bénéficier de ses services de pédicure et de manucure, ce dernier lui fait signe d'attendre. La familiarité qui existe entre les deux jeunes hommes montre qu'Idrissa est bien connu dans la zone.

Le patron du mécanicien, réticent pour des raisons sanitaires, déconseille toutefois à son employé de se faire couper les ongles. "En l'absence de produits stérilisants, les instruments utilisés par ces coupeurs d'ongles peuvent présenter des risques", affirme-t-il. Visiblement rassuré par les explications du coupeur d'ongles, qui brandit une bouteille contenant, selon lui, un produit désinfectant, le jeune mécanicien maintient sa décision et se fait finalement couper les ongles.

D'abord hésitant, Idrissa finit par accepter de raconter son quotidien. "Je fais ce travail depuis 2022 et j'arrive à gagner correctement ma vie", confie-t-il avec assurance. Habitant à Reubeuss, il sillonne chaque jour plusieurs quartiers de Dakar entre 8 heures et 19 heures. Il passe cependant le plus clair de son temps à Colobane, notamment au marché et à la gare routière, où se concentre l'essentiel de sa clientèle.

Un peu plus loin, sur un plateau soigneusement recouvert d'un tissu de toile de jute, sont disposées des noix de Garcinia cola, plus connues localement sous le nom de "bitter cola" ou "petit cola". D'allure frêle, marchant le long de l'avenue Cheikh Ahmadou Bamba, Thierno tient fermement son plateau.

"La noix coûte 100 francs CFA. Ce que vous voyez là vaut 25 000 francs CFA", répond-il, montrant le contenu de son plateau à un client qui se plaint de la cherté du prix. Chaque matin, il quitte Thiaroye et la grande banlieue dakaroise pour rallier la rue Sandiniéry, à Dakar-Plateau, au centre-ville, où il s'approvisionne avant d'entamer son périple quotidien pour écouler ses noix de "bitter cola". "J'ai acheté 2,5 kilogrammes de petit cola à 25 000 francs CFA, soit 10 000 francs le kilogramme", explique-t-il.

Habituellement, il vend l'unité entre 50 et 100 francs CFA. Mais avec la hausse du prix au kilo, il affirme avoir été contraint de revoir ses tarifs à la hausse. "En temps normal, le kilogramme coûte entre 7 000 et 8 000 francs CFA", précise-t-il, disant écouler quotidiennement entre 1,5 et 2 kilogrammes de petit cola. "Je gagne en moyenne 4 000 francs CFA à 5 000 francs sur chaque kilogramme. Ce qui me rapporte environ 10 000 francs CFA de bénéfice", se réjouit-il. A travers le quotidien de ces as de la débrouillardise, l'adage selon lequel il n'existe pas de sot métier trouve tout son sens.

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