Maroc: Dans un langage franc et sans fioritures, Driss Lachguar échange avec des diplomates accrédités à Rabat

C'est devant un parterre d'ambassadeurs et de diplomates étrangers que le Premier secrétaire de l'USFP, Driss Lachguar, a dévoilé, mardi dernier, sa feuille de route pour les élections de septembre, sans faux-semblants ni langue de bois.

Loin des discours convenus, les échanges avec ces diplomates ont permis au dirigeant ittihadi de conjuguer ambitions gouvernementales, fidélité à son héritage politique et réalisme économique, tout en esquissant les grandes lignes de la stratégie d'alliances du parti de la Rose. Les membres du corps diplomatique, très attentifs, ont multiplié les questions sur l'avenir de la scène politique marocaine, les enjeux du scrutin à venir, ainsi que sur la démocratie, le développement et la justice sociale, dans un contexte régional et international en pleine recomposition.

Un monde en crise, des répercussions directes sur le Maroc

«Je souhaite tout d'abord insister sur un point fondamental : nous sommes tous pleinement conscients, et vous plus que quiconque en tant que professionnels de la diplomatie, que nous traversons un moment de bascule historique où les crises ne connaissent plus de frontières. La guerre aux portes de l'Europe, comme les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, ont des répercussions directes sur le quotidien des ménages marocains, rappelant notre interdépendance globale».

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Le dirigeant ittihadi en est conscient: ce qui se passe dans le monde a inéluctablement un impact sur le Maroc. Selon lui, l'énergie influence les prix, l'inflation fragilise la stabilité sociale et nourrit les frustrations, et cette même stabilité reconfigure, en retour, l'échiquier politique.

« Dès lors, la défense de la paix, du droit international, de la sécurité économique et de la démocratie sociale ne saurait être reléguée au rang de simples déclarations d'intention ou de considérations théoriques. Elle est devenue la condition sine qua non de la résilience de nos Etats et de la protection de nos sociétés», a-t-il fait savoir lors de cette rencontre tenue à la Fondation diplomatique de Rabat.

Et Driss Lachguar de poursuivre son analyse : «Face aux bouleversements internationaux, notre vision dépasse les simples réponses conjoncturelles. Si nous saluons avec fierté les infrastructures majeures - routes, ports, aéroports, etc. - qui ont transformé le visage du Royaume, nous affirmons, qu'à l'avenir, bâtir ne suffira plus. Le véritable impératif d'un gouvernement moderne est de veiller à ce que chaque citoyen ressente l'action protectrice de l'Etat sur son pouvoir d'achat, qu'il bénéficie d'une réelle égalité des chances et qu'il évolue dans un cadre respectueux de l'équilibre des pouvoirs».

Une opposition responsable, ni déni ni surenchère

L'USFP, selon Driss Lachguar, n'est pas un parti nihiliste. Il pratique une « opposition responsable et institutionnelle », loin de toute logique de déni ou de surenchère politicienne. Il ne nie pas les acquis réalisés par l'actuel gouvernement, mais, en même temps, ne renonce pas à son devoir de critique, de reddition des comptes et de proposition. Il a estimé que l'expérience marocaine demeure, dans son environnement régional, un modèle remarquable dans un certain nombre de domaines liés aux libertés publiques, aux droits de l'Homme et au développement des institutions, mais que cela ne dispense pas de la nécessité de poursuivre et d'approfondir les réformes.

En revanche, sur le plan social, le bilan est sévère : alors que le programme gouvernemental promettait de porter le taux d'activité des femmes de 20 à 30%, ce chiffre est retombé à 19%. C'est une carence majeure, a souligné le dirigeant ittihadi. Et de préciser : « En tant que socialistes, nous relevons aujourd'hui ce qui ressemble fort à une hérésie : notre propre programme électoral, notamment dans son volet relatif au grand projet de protection sociale voulu par Sa Majesté le Roi, est plagié pour être mis en oeuvre par un gouvernement libéral.

Des ministres qui affirmaient naguère que la santé et l'éducation devaient se payer de la poche des citoyens se retrouvent à piloter des réformes de solidarité nationale. Or, un ministre qui conduit une réforme sans y adhérer par conviction profonde ne pourra jamais obtenir le succès qu'un socialiste sincère y aurait enregistré».

En ce qui concerne les questions de la famille et les transformations sociétales, le Premier secrétaire de l'USFP a affirmé que la société marocaine connaît des changements profonds et rapides, qui se manifestent par l'augmentation des taux de divorce, l'évolution des relations familiales, l'émergence de nouvelles attentes chez les jeunes, ainsi que l'influence croissante des réseaux sociaux sur les valeurs et les modes de vie.

Il a noté que ces transformations imposent aux acteurs politiques d'y faire face avec réalisme et ouverture, loin des lectures conservatrices qui refusent de reconnaître les changements qui s'opèrent au sein de la société, tout en précisant que l'USFP défend une approche réformiste équilibrée, fondée sur l'ouverture à la modernité et aux évolutions mondiales, tout en préservant les aspects positifs de l'héritage culturel et social marocain.

Il a ajouté que la crainte pour la famille marocaine ne doit pas se transformer en prétexte pour rejeter les réformes nécessaires, mais doit plutôt être un moteur pour construire un modèle sociétal capable de concilier, d'une part, les valeurs de modernité et les exigences du développement, et, d'autre part, la préservation des éléments de la cohésion et de la stabilité sociale.

Stratégie d'alliances et ligne rouge infranchissable

Devant les diplomates étrangers, Driss Lachguar a clarifié sa feuille de route politique pour les prochaines échéances électorales. D'après lui, le paysage politique est morcelé, composé de petites formations de gauche, mais aussi de puissants courants syndicaux et associatifs partageant le même socle idéologique.

« Notre première obligation est de nous ouvrir à cette famille de gauche, bien que son apport numérique soit limité. Ensuite, notre boussole pour toute alliance sera l'attachement à la démocratie moderne, à la réforme du Code de la famille, à l'extension des libertés et à l'équilibre des pouvoirs. Nous refusons l'hégémonie d'une majorité écrasante qui priverait l'opposition de ses droits constitutionnels, notamment celui de former des commissions d'enquête parlementaires », a-t-il précisé.

«L'USFP aborde les prochaines échéances électorales de septembre avec humilité et rationalité. Nous visons la première place. Si nous ne l'obtenons pas, nous ne participerons à une coalition que si un programme minimum commun, respectueux de nos engagements sociaux, est garanti. Dans le cas contraire, nous poursuivrons notre mission depuis l'opposition», a souligné Driss Lachguar.

Quant à la participation de l'USFP à une éventuelle majorité, le dirigeant ittihadi a souligné que le parti de la Rose est proche de trois formations majeures, à savoir le PI, avec qui il partage un passé historique dans la lutte pour l'indépendance et la démocratisation ; le RNI, et ce malgré les réserves légitimes de l'USFP concernant la confusion entre le pouvoir et l'argent ; et le PAM, avec lequel l'USFP partage des positions sur les questions sociétales et l'évolution législative, portées par l'actuel ministre de la Justice.

Un seul bémol demeure : le PJD. «La ligne rouge infranchissable pour nos militants est le PJD. Ce parti, prônant l'islam politique a choisi de faire de l'USFP son ennemi principal, alors même que nous siégeons ensemble dans l'opposition. Sa ligne agressive et ses outrances verbales ne rassurent pas quant à une quelconque coopération future », a martelé Driss Lachguar.

Concernant la situation des partis de gauche, le Premier secrétaire de l'USFP a précisé que l'éclatement de la gauche n'est pas propre au Maroc, car il est indissociable de son évolution mondiale. Selon lui, le modèle socialiste initial, marqué par le dogme marxiste-léniniste, a connu des révisions profondes. Les peuples ont pris conscience que le socialisme ne pouvait se réduire au parti unique et que la démocratie était la condition sine qua non de l'idéal socialiste.

C'est ainsi qu'est née la social-démocratie, permettant à la pensée de gauche de se départir de ses rigidités. L'avenir de la gauche, a-t-il argumenté, dépend essentiellement de sa capacité à apporter des réponses concrètes aux questions économiques, sociales et culturelles qui préoccupent les citoyens, et à construire un projet sociétal démocratique et moderne à même de répondre aux aspirations des nouvelles générations.

Quant à une éventuelle alliance avec ces partis, Driss Lachguar a raconté cette petite anecdote : «Certains partis de gauche nous excluent du dialogue en exigeant que nous fassions notre autocritique sur notre participation au gouvernement d'Alternance d'Abderrahmane El Youssoufi en 1998. C'est une divergence fondamentale. Nous refusons de renier ce qui fut un accomplissement historique majeur.

Ce compromis historique passé avec le regretté Hassan II a permis la libération des prisonniers politiques, l'enracinement des libertés et la pacification définitive de notre vie politique. C'est grâce à cette transition que le Maroc ne compte plus aujourd'hui d'opposants au système monarchique lui-même, mais uniquement des opposants aux politiques gouvernementales. La Constitution de 2011 a définitivement scellé ce consensus national», a-t-il affirmé.

Driss Lachguar n'a pas manqué de rappeler l'ancrage mondial de l'USFP, qui s'impose comme la seule formation marocaine de gauche représentée au sein de toutes les grandes organisations progressistes internationales. «Vice-président de l'Internationale socialiste, membre dirigeant de l'Alliance progressiste, acteur clé du Comité Afrique de l'IS, l'USFP porte une voix singulière et respectée de la gauche marocaine sur la scène mondiale», a-t-il fait savoir.

Défense du droit international et critique de l'impuissance de l'ONU

Driss Lachguar a également livré la lecture de l'USFP des questions internationales. En ce sens, il a souligné que l'approche du parti de la Rose ne repose ni sur des réactions conjoncturelles ni sur des calculs étriqués. Elle s'inscrit dans le respect des principes du droit international, de la légalité internationale et du droit des peuples à vivre dans la sécurité, la dignité et le développement, tout en veillant à la défense constante des intérêts stratégiques du Maroc. Il a regretté que les principes fondateurs des Nations unies ne constituent plus aujourd'hui les principaux moteurs des relations internationales.

Cette situation se manifeste notamment au Proche-Orient, où la tragédie du peuple palestinien illustre l'échec du processus d'émancipation des peuples, ainsi qu'au Soudan, où la paix est gravement compromise et où une population pacifique continue de subir les conséquences de conflits alimentés par les armes des grandes puissances.

Face à l'impuissance croissante de l'ONU, l'USFP réaffirme son attachement aux valeurs de liberté, de paix et de respect de l'intégrité des nations. Considérant que le capitalisme n'a pas démontré sa capacité à résoudre les crises contemporaines, le socialisme est appelé à faire preuve d'innovation et de créativité afin de garantir à tous une vie digne, de promouvoir l'égalité entre les femmes et les hommes et de défendre les libertés individuelles.

Le dirigeant ittihadi a conclu son intervention en adressant une invitation chaleureuse aux membres du corps diplomatique :

« Je vous remercie sincèrement pour votre présence, votre intérêt et votre patience. C'est un réel plaisir de vous accueillir au siège de l'USFP. Je vous invite, comme nombre de vos collègues le font déjà, à nous rendre visite chaque fois que vous le souhaitez. Vous trouverez toujours ici une écoute attentive et une disponibilité au dialogue. Pour mieux cerner nos engagements, notre vision et nos positions sur les différentes questions nationales et internationales, je vous recommande vivement de vous référer à nos deux supports médiatiques, Libération et Al-Ittihad Al-Ichtiraki. Je vous remercie encore une fois pour votre présence. »

Driss Lachguar a ainsi réaffirmé la volonté de l'USFP de maintenir un dialogue ouvert et constructif avec les représentants diplomatiques accrédités au Maroc, dans un esprit d'échange, de compréhension mutuelle et de coopération.

Par ailleurs, le doyen du corps diplomatique, l'ambassadeur de la République du Yémen, a mis en exergue l'importance de ce type de rencontres, qui permettent aux diplomates étrangers de prendre directement connaissance des visions et des positions des acteurs politiques marocains. Il a notamment loué la franchise et la profondeur des échanges, ainsi que la richesse des informations fournies par le Premier secrétaire de l'USFP sur les différentes questions nationales et internationales.

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