Ile Maurice: Arrmaan Shamachurn - «La culture compte surtout sur le 'Lotto Fund', pas sur le ministère... est-ce viable »

interview

Tout en décortiquant les mesures budgétaires pour la rénovation et la valorisation des sites historiques, ce défenseur du patrimoine se pose des questions de fond sur le nerf de la guerre : les sources de financement.

Le Budget 2026-2027 est généreux en mesures pour le patrimoine. Partagez-vous cet avis ?

Le Budget a inclus la culture et le patrimoine parmi les sept piliers de l'économie. On retrouve également des mesures concernant la culture dans divers autres secteurs. Exemple : les eco-integrated tourism villages, qui mettront en valeur le patrimoine et le savoir-faire. Le discours budgétaire comporte beaucoup d'annonces, mais nous n'en connaissons pas les détails. Le tourisme culturel n'est pas nouveau ; nous attendons de savoir en quoi consistent concrètement ces projets.

La création d'un nouveau musée pour regrouper des collections éparpillées à travers l'île a été annoncée. Il sera au coeur d'un «artistic and cultural hub». Comment accueillez-vous cette mesure ?

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On ne sait pas exactement comment cela se fera...

Ni où il sera situé. Si le projet revient à Port-Louis, là où des projets similaires avaient été annoncés ?

Ce n'est pas clair. Quels sont les objets qui seront regroupés ? Ce serait bien d'obtenir des éclaircissements. Parmi les propositions prébudgétaires soumises par SOS Patrimoine en péril, figure la création d'un musée regroupant tous les documents et artefacts concernant l'histoire de l'Indépendance, dans la perspective des 60 ans de l'Indépendance, (NdlR: en mars 2028).

Au lieu de construire un nouveau bâtiment, alors que plusieurs édifices historiques tombent en ruine ou sont à l'abandon, j'espère que l'un d'eux sera identifié pour abriter le musée national annoncé. Ce serait aussi une manière de valoriser le patrimoine. Construire un state-of the-art building n'a pas de sens. L'autre question centrale pour un musée national, c'est son accessibilité.

Toujours au registre des musées, le Budget annonce que ce n'est pas uniquement le toit du musée de Mahébourg qui sera rénové. Le musée aura droit à une «réhabilitation totale» à hauteur de Rs 100 millions. Une bonne nouvelle ?

Si on prend les mesures annoncées : le nouveau musée national, la réhabilitation du musée de Mahébourg, une nouvelle entité pour gérer et valoriser le patrimoine, la refonte du National Heritage Fund et la réhabilitation du Paysage culturel du Morne, trois d'entre elles font partie de l'accord signé dans le cadre de la Déclaration d'intention (NdlR : Déclaration d'intention pour la préservation du patrimoine architectural mauricien, cosignée le 25 avril 2025 par le ministère des Arts et de la Culture, l'ambassade de France, Business Mauritius et SOS Patrimoine en péril).

Expertise France est appelée à soumettre ses recommandations (NdlR : Expertise France est mandatée pour la mise en oeuvre du projet, jusqu'en 2027). La refonte de la loi et la création d'une nouvelle entité pour gérer le patrimoine, c'est le coeur même de l'accord qui a été signé. C'est déjà lancé.

J'espère que le projet de loi pour transformer le National Heritage Fund en National Heritage Authority arrivera bientôt. Ce projet date d'au moins une décennie. Nous souhaitons que des consultations soient organisées, et que nous ne serons pas mis devant le fait accompli. Pas uniquement SOS Patrimoine en péril, mais que toutes les parties prenantes aient l'occasion de s'exprimer.

Avant de revoir l'Environment Act 2024 ou encore la Local Government Act, les ministères concernés ont invité la population à soumettre des propositions. J'espère que ce ne seront pas que des chosen stakeholders qui seront consultés. Et puis, un vendredi, vous apprenez que le Conseil des ministres a donné son aval pour que le projet de loi passe au Parlement.

Il faudra s'assurer que la société civile soit bien représentée au conseil d'administration de la nouvelle autorité, afin que les décisions qui seront prises soient vraiment dans l'intérêt du patrimoine. Cela évitera que dans le cas de la construction d'une nouvelle Cour suprême, on ferme les yeux sur la destruction d'un patrimoine (NdlR : démolition en catimini de School, bâtiment historique en bois situé à la rue Edith Cavell, à Port-Louis, et ancien Collège Royal, au cours du week-end du 1er juillet 2017, pour faire place à la nouvelle Cour suprême). La nouvelle autorité devrait avoir une autonomie politique pour ordonner à une autre entité gouvernementale de ne pas aller de l'avant avec un projet. J'espère que nous irons dans cette direction.

Vous demandez quelle sera l'autorité réelle de la nouvelle «authority».

Il faut savoir si on veut favoriser la government policy ou le patrimoine. Est-ce qu'à cause de considérations qui remontent à très haut niveau, on ferme les yeux sur la nécessité de préserver le patrimoine ? Ou estce qu'à nouveau, la nouvelle entité n'aura qu'un statut d'observateur ? Est-ce que la nouvelle authority va agir seulement quand un site est décrété patrimoine national ou va-t-elle tenir compte des sites historiques dans leur ensemble, dont ceux qui ne sont pas protégés par la loi ?

Prenez le cas du Champ-de-Mars. On a évoqué des projets de parking et d'autres développements prévus et on a évité de décréter tout le Champ-de-Mars patrimoine national (NdlR : en 2021, le lieu symbolique où s'est tenu le premier lever de drapeau, le 12 mars 1968, à l'entrée du Champ-de-Mars, a été décrété patrimoine national).

Dans plusieurs cas, la protection d'un site n'avance pas parce qu'il relève d'un ministère ou de collectivités locales désargentés. Quelle serait la marche à suivre ?

L'une des questions à régler, dans le cas d'un bâtiment qui tombe sous l'autorité d'un conseil de district, par exemple : peut-on séparer la gestion du site de celui qui en a la propriété ? Est-ce que le propriétaire d'un patrimoine - ministère, conseil de district ou autre - pourra transférer la gestion à une autre entité sans en perdre l'usufruit ? Il y a des bâtiments qui sont rentables, d'autres qui ne le sont pas. Est-ce que la nouvelle authority va s'intéresser à ce volet ou est-ce que ce sera dans une loi séparée ? Nous espérons que des réponses seront données vite et bien.

En attendant, Rs 100 millions sont annoncées pour la réhabilitation complète du musée de Mahébourg. L'argent viendra du «Lotto Fund». Jackpot ?

Au cours des années financières précédentes, des enveloppes d'environ Rs 5 millions avaient été allouées à cette rénovation. Mais est-ce que Rs 100 millions, c'est suffisant pour ces travaux ? Pourquoi la rénovation dure-t-elle depuis aussi longtemps pour le théâtre de Port-Louis et celui du Plaza ? (NdlR, le théâtre de Port-Louis est fermé depuis 2008, celui du Plaza depuis 2004). C'est parce que les fonds alloués n'étaient pas suffisants. Les travaux ont été menés par phases. Parfois, les subventions n'étaient pas assez conséquentes, ne serait-ce que pour démarrer la première phase. Il a fallu attendre l'année budgétaire suivante. J'espère qu'il y aura une coordination pour que les sommes qui ont été votées pour la rénovation du patrimoine ne se perdent pas.

Reste à savoir quel entretien sera assuré après la rénovation, pour que l'on ne se retrouve pas dans la même configuration que l'hôtel de ville de Curepipe (NdlR : la rénovation a pris fin en 2023. L'an dernier, la mairie a constaté plusieurs cas d'infiltration d'eau).

L'autre patrimoine sur lequel l'État va dépenser, c'est le Paysage culturel du Morne, avec Rs 124 millions sur trois ans. C'est la moindre des choses pour un patrimoine mondial ?

Le ministre des Arts et de la culture a lui-même émis beaucoup de critiques sur l'état du site. Le ministère a trouvé nécessaire d'allouer Rs 124 millions, mais ces dernières années, Le Morne n'a pas eu les moyens nécessaires pour la gestion quotidienne. On ne peut pas critiquer l'administration du site qui ne pouvait pas faire son travail. Le plus important, ce sont les critères à respecter pour des travaux sur un site classé patrimoine mondial : ne pas bétonner inutilement, ne pas faire des modernisations qui ne respectent pas le cachet naturel du site. Il ne faudrait pas, selon l'expression utilisée par une députée, «bat bate».

On note que la rénovation du musée de Mahébourg sera financée par la loterie nationale et que le Creative Arts and Cultural Development Programme le sera par le Lotto Fund. Pour la mise en place de l'artistic hub, on fera appel au secteur privé. Il faut se demander s'il n'est pas temps de repenser les financements publics, parce que la culture compte surtout sur le Lotto Fund... est-ce viable ?

Le Budget a été présenté, mais est-ce que l'année prochaine, lors des consultations pré-budgétaires, on va encore se retrouver à parler, chronomètre en main, au junior minister et non au ministre des Finances lui-même ? Plusieurs syndicats ont déploré cette situation, SOS Patrimoine en péril aussi. Au-delà de cela, la vraie question est : est-ce que toutes les entités publiques, privées, ainsi que les individus propriétaires d'un bâtiment historique ont les moyens de les entretenir ?

L'an dernier, le Budget avait annoncé le «Heritage Stewardship Scheme».

On ne sait pas encore comment il va fonctionner, s'il va concerner les entreprises ou s'il sera étendu aux individus. Le conseil de district de Savanne a indiqué qu'il n'a pas les moyens de rénover Château Bénarès. Est-ce qu'après le Budget, il a les moyens de le faire ? Ce n'est qu'un exemple. Il y a la rénovation des Casernes centrales, du poste de police de Trou-Fanfaron. Le ministère de la Santé a un gros budget : a-t-il les moyens de rénover le Moulin à Poudre à côté de l'hôpital SSRN, à Pamplemousses ? Il n'y a pas de visibilité sur toutes ces questions.

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