Ile Maurice: Un gel n'est pas une abrogation

Au cours de deux présentations budgétaires successives, le gouvernement de l'Alliance du changement a entrepris de mettre fin au caractère universel de la plus ancienne conquête sociale du pays - celle-là même dont le Parti travailliste (PTr), principal parti au pouvoir, s'est jadis proclamé le gardien et l'ardent défenseur. Devant la colère populaire, l'exécutif vient, en ce 22 juin 2026  à peine trois jours après l'avoir présentée dans le budget  d'en geler le mécanisme central. Mais pour cette pension universelle vieille de 68 ans, un simple gel ne garantit en rien le retrait définitif de la mesure.

Il est des engagements qui tiennent lieu de socle. À Maurice, la pension de vieillesse universelle en est un. Depuis l'abolition du test de ressources en 1958 - dix ans avant l'Indépendance - elle est versée à tout citoyen âgé, sans distinction de fortune, lui permettant de vivre d'une manière plus décente. Elle est, à la lettre, plus ancienne que la nation ellemême. L'étude de référence de l'économiste Larry Willmore, publiée par les Nations unies, en fixe la chronologie sans ambiguïté : régime non contributif institué en 1950, rendu universel en 1958.

Ce n'était pas une largesse ou une faveur. C'était un pacte entre le pouvoir et le peuple. Sir Seewoosagur Ramgoolam, Père de la nation, en fit l'un des piliers de l'État-providence qu'il bâtissait alors - éducation et santé gratuites, pensions de vieillesse, allocations familiales - comme l'a rappelé le Mauritius Times du 22 février 2026. Cet État-providence fut financé non en pressurant les plus modestes, mais en prélevant les fonds là où se trouvait la richesse du pays : l'économie sucrière, moteur de l'île, et la fiscalité qui pesait sur les sucreries alimentaient les caisses de la solidarité nationale. Tel était l'esprit fondateur : faire contribuer ceux qui le pouvaient afin de pérenniser la dignité des aînés du pays.

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De cet héritage, un homme s'est longtemps posé comme le dépositaire naturel : Navin Ramgoolam. Comment oublier cette phrase, lancée en décembre 2022, lorsque le Premier ministre d'alors évoqua une possible réduction de la pension universelle. Navin Ramgoolam monta au créneau et exigea avec force un droit de réponse, tout en annonçant la couleur : «lamerdman pou koumanse» (Le Mauricien, 6 décembre 2022). Il rappela alors, non sans fierté, que la pension universelle avait été la bataille et l'oeuvre du PTr, bien avant l'Indépendance. Plus tard, en 2024, à la veille des élections générales, il s'engagea publiquement, s'il accédait au pouvoir, à ne pas y toucher - et, plus important encore, à la porter à Rs 21 500.

Les mots ont un poids. Ceux-là engageaient

En l'espace de deux budgets successifs, séparés de 12 mois, ce gouvernement s'est attelé à défaire le principe même que le Père de la nation avait défendu, corps et âme, lorsqu'il était à la tête du pays. Dans le premier budget, celui de juin 2025, l'âge d'éligibilité de la pension recula de 60 à 65 ans - mesure si mal accueillie qu'elle fut portée devant la Cour suprême. Le second, qui date de quelques jours, sembla corriger le tir : l'âge de 60 ans était rétabli, sous certaines conditions.

Mais la main qui donnait d'un côté reprenait davantage, sans pitié ni compassion, de l'autre : elle substituait à la pension universelle une State Age Pension (SAP), soumise - pour la première fois dans l'histoire du pays - à un test de revenus. Le dispositif prévoyait que, dès le 1er janvier 2027, la pension décroisse de 50 sous par roupie de revenu au-delà de Rs 14 000 par mois, pour ne plus laisser qu'un montant insignifiant de Rs 1 000 jusqu'à concurrence de Rs 50 000 de revenu mensuel. Au-delà, la pension se serait désagrégée comme par magie, comme si elle n'avait jamais existé.

Puis vint le sursaut. Devant un tollé national que rien n'aura pu contenir, le Premier ministre temporisa, puis annonça, ce 22 juin 2026 à l'Assemblée nationale et à l'issue d'une réunion d'urgence avec ses élus, le gel du means test (Defi Media, Maurice Info, 22 juin 2026). Reconnaissons-le sans ambages : geler une mesure-phare en plein tollé demande un certain courage politique ; et il faut le porter au crédit du Premier ministre. Encore s'est-il gardé d'admettre que la mesure elle-même fût une faute - il en a même défendu le principe - et c'est la mobilisation populaire qui l'y a contraint. Mais un gel n'est pas une abrogation. «Jusqu'à nouvel ordre» : la formule dit assez que l'intention demeure, tapie, endormie, mais prête à ressurgir.

❝ «On prélevait jadis sur les puissants pour la pension de tous ; le dispositif gelé faisait l'inverse.»

Car ce que ce mois de juin 2026 a dévoilé ne s'effacera pas d'un simple gel : la volonté d'en finir avec le principe même de l'universalité - un droit identique pour tous, ce qui en faisait un ciment national - sans la moindre consultation préalable du peuple sur un sujet aussi brûlant, qui représente, pour des dizaines de milliers de citoyens, une question de survie. Le «lamerdman» qu'il annonçait jadis, c'est lui-même qui l'aura déclenché.

«Lamerdman pou koumanse», Navin Ramgoolam, décembre 2022

Quant à la promesse des Rs 21 500, tant vantée ? Évanouie - symbole de l'écart douloureux entre les paroles rassurantes d'hier et la réalité des actes une fois le pouvoir conquis. L'histoire retiendra qu'on aura renié, une fois au pouvoir, ce que l'on défendait avec ferveur lorsqu'on siégeait dans l'opposition. À la longue, tout mettre sur le dos des caisses vides finit par sonner creux.

Le gouvernement plaide la nécessité, et l'argument mérite d'être entendu : la pension a coûté Rs 55,4 milliards en 2024-2025, soit le quart des dépenses publiques, et menacerait d'atteindre Rs 100 milliards en 2035. Mais il appelle une question simple. Pourquoi l'effort doit-il peser sur les pensionnés - et non sur ceux que l'esprit fondateur désignait, là où se trouve précisément la richesse ?

Car voilà le retournement que l'histoire rend cruel. À l'origine, on prélevait sur les puissants pour assurer la pension de tous. Le dispositif gelé aujourd'hui faisait l'inverse : il faisait des pensionnés une variable d'ajustement du budget. Le pilier que SSR avait dressé en faisant contribuer les nantis, ses héritiers ont tenté de le démonter en faisant porter ce poids aux retraités eux-mêmes - ceux-là mêmes qui ont tant donné au pays durant toute leur carrière, tout en cotisant aux fonds de pension, privés et publics. Mesure-t-on la portée de ce qui a failli être imposé ? Le mécanisme suspendu aurait, dès 2027, provoqué de véritables drames - non seulement parmi les plus démunis, mais aussi parmi ceux qui auraient cessé de percevoir la SAP.

Et ce renversement n'a rien d'abstrait : pendant que l'État soumet la pension universelle à condition de revenu, il laisse depuis 2009 des milliers de pensionnés du privé, notamment ceux de l'industrie sucrière, sans indexation, sans boni de fin d'année, et sans même une réponse à leurs lettres. Voilà qui en dit long sur le vrai visage de ceux que nous avons hissés au pouvoir.

Car l'universalité n'est pas un luxe budgétaire : c'est le filet qui amortit, pour nos aînés, la hausse du coût de la vie, et qui leur ouvre le droit au boni de fin d'année. Y toucher, fût-ce par un dispositif aujourd'hui gelé, c'est ébranler cette ultime protection, aux conséquences humaines qu'on n'ose imaginer. Elle remplit admirablement son rôle, en assurant une certaine tranquillité financière à ceux qui en ont le plus besoin.

❝ «La pension universelle, c'est la parole donnée d'une nation à ses aînés.»

Le dossier des pensions n'est malheureusement pas un cas isolé. Un an après l'alternance, le bilan dressé par Le Mauricien est révélateur : coût de la vie non maîtrisé, produits de base en hausse de 15 à 40 % malgré l'injection de subventions ; et 62 % des Mauriciens estimant, selon un sondage cité, que le changement attendu est toujours à l'état de promesse.

Comment, dès lors, se vanter des mesures d'exemplarité visant ministres, députés et hauts dignitaires, alors que le peuple - et les aînés en première ligne - a vu, lui, planer la menace de coupes d'une brutalité inédite ? Un gouvernement peut réformer ; c'est même son devoir lorsque les comptes l'exigent. Mais il ne peut pas, sans se renier, défaire ce qu'il a juré de protéger, ni faire porter aux plus âgés le poids d'un redressement qu'il s'était engagé à leur épargner. La pension universelle n'est pas une ligne de dépense parmi d'autres : c'est la parole donnée d'une nation à ses aînés, vieille de près de sept décennies.

Le gel d'aujourd'hui n'efface pas cette parole bafouée : il la met en sursis. Que ce gel devienne abrogation pure et simple ; et que l'universalité soit inscrite noir sur blanc - non suspendue «jusqu'à nouvel ordre», mais garantie. Quant aux oubliés du fonds de pension sucrier, ils attendent encore qu'on réponde à leurs lettres. Car un pouvoir qui ne recule que sous la pression révèle, par ce recul même, ce qu'il comptait faire - et contracte, à tout le moins, le devoir de s'en expliquer devant ceux qu'il s'était promis de protéger.

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