Le diagnostic sécuritaire présenté devant l'Assemblée des représentants du peuple est sans appel. Les hauts responsables de la sécurité ont lancé l'alerte : les indicateurs de la situation relative aux stupéfiants passent au rouge et la Tunisie, chiffres à l'appui, se transforme en « marché de consommation » à cause des réseaux criminels, désormais transnationaux, qui ciblent massivement la jeunesse.
Auditionnés ce jeudi 25 juin 2026 par la commission de la législation générale dans le cadre de la révision de la loi n°52-1992 relative aux stupéfiants, les hauts représentants du ministère de l'Intérieur ont dressé un panorama alarmant de l'évolution du narcotrafic en Tunisie.
Le colonel Naceur Nalouti, chef de la brigade anti-drogue de la Garde nationale, a d'emblée précisé que contrairement à certains pays voisins, la Tunisie demeure un pays non producteur, ne disposant d'aucun laboratoire de transformation ni de cultures dédiées. Cependant, l'activité policière s'est intensifiée de manière spectaculaire pour contrer le trafic de drogue. « Pour la seule année 2025, les services de sécurité ont traité quelques 15 253 affaires de stupéfiants, conduisant à l'arrestation de 27 338 suspects, dont 10 592 dealeurs.
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
Cette focalisation sur les réseaux de distribution démontre le choix de l'administration de cibler prioritairement les têtes pensantes du trafic », a-t-il souligné. Et d'ajouter que les données statistiques révèlent un changement structurel de l'activité criminelle. « Au cours de la dernière décennie, les affaires liées à la vente et à la distribution ont franchi la barre des 20 % de l'ensemble des délits de drogue.
À titre de comparaison, la Tunisie enregistrait 12 000 affaires de trafic entre 2013 et 2017, un chiffre qui a explosé pour atteindre 18 000 dealeurs poursuivis sur la période 2018-2022. La cible de ces réseaux reste majoritairement la jeunesse, les 19-40 ans représentant à eux seuls 89 % de la population des dealeurs arrêtés », indique le Colonel.
Sur le plan géographique, poursuit-il, le Grand Tunis et le littoral Est se détachent comme les principaux foyers de consommation, tandis que les réseaux de distribution s'activent intensément sur la frontière terrestre ouest.
Le colonel Nalouti a également alerté sur la prolifération fulgurante de l'Erica. « Il s'agit d'un puissant comprimé psychotrope fabriqué en Inde, dont plus de 12 millions d'unités ont été saisies lors d'une récente opération majeure en raison de son pouvoir addictif dévastateur ».
De la zone de transit au marché de consommation local
Complétant ce triste tableau, le commissaire général de police de la Sûreté nationale, Naoufel Medouri, a mis en lumière la mutation structurelle de cette criminalité, désormais transnationale, hiérarchisée et gérée par des cartels maghrébins et internationaux hautement organisés. « Ces organisations mafieuses, disposent de moyens logistiques et financiers colossaux et interconnectent leurs activités avec d'autres réseaux criminels d'envergure. Il s'agit notamment de blanchiment d'argent, de cellules terroristes, de trafic d'armes, de traite d'êtres humains et de filières d'immigration clandestine », a-t-il indiqué.
Profitant de la position géographique stratégique de la Tunisie, carrefour entre les zones de production et d'Europe, ces réseaux criminels ont profondément modifié les dynamiques locales. « À l'origine simple pays de transit, la Tunisie est progressivement devenue un marché de consommation local autonome », a-t-il alerté. Ce basculement, explique M. Medouri, s'est accéléré de manière exponentielle après 2021, marqué par l'apparition de nouvelles substances de synthèse, une diversification des sources d'approvisionnement et une modification constante des routes de contrebande.
« Face à ce péril, la riposte sécuritaire affiche des bilans matériels massifs. Au cours des dix dernières années, les forces de l'ordre ont saisi un total cumulé de plus de 821 tonnes (821 143 kg) de produits stupéfiants. Le trafic de comprimés connaît quant à lui une hausse vertigineuse : sur les 7,5 millions de pilules confisquées au cours de la décennie, près de 2,5 millions d'unités l'ont été pour la seule année 2025, illustrant l'ampleur du défi sécuritaire et de santé publique auquel fait face le pays », précise le responsable.
L'explosion des indicateurs de la criminalité
Les indicateurs globaux présentés en séance mettent hélas en évidence une rupture totale avec les tendances historiques du pays. Alors que la Tunisie enregistrait autrefois une moyenne d'environ 2 000 dossiers de stupéfiants par an, les services du ministère de l'Intérieur ont comptabilisé un total cumulé vertigineux de 86 599 affaires criminelles liées aux drogues au cours de la dernière décennie.
Cette flambée de l'activité judiciaire s'est traduite par la mise en cause et l'implication directe de 156 137 individus. Parmi cette population carcérale et judiciaire, les usagers et consommateurs de stupéfiants interpellés représentent la part du lion, avec 104 243 arrestations répertoriées sur les dix dernières années. Les données démographiques confirment que la jeunesse est frappée de plein fouet par l'action de ces réseaux illicites.
« La population active et jeune, âgée de 18 à 40 ans, concentre à elle seule 80 % du volume global des consommateurs et par ricochet, des personnes poursuivies. Ces données statistiques renforcent l'urgence d'une révision législative profonde pour adapter la réponse pénale et sanitaire de l'État tunisien », conclue-t-on.