Pour de larges catégories sociales défavorisées, les vacances ne seront qu'un rêve inatteignable. «Pour moi, partir en vacances comme les autres est un rêve inaccessible». Femme de ménage, mariée à un salarié et mère de quatre enfants, Rabiaa, 47 ans, sait que les revenus modestes de son foyer suffisent tout juste à payer le loyer, l'alimentation, les factures d'eau et d'électricité, etc. A la fin du mois, il ne lui reste rien. Cette situation ne lui permet pas de s'offrir des vacances estivales.
«Quand j'écoute les autres parler de leurs vacances, passées au Maroc ou ailleurs, une peine si vive s'empare de moi», se lamente-t-elle.
Au Maroc, on ne dispose pas de chiffres officiels à même de donner une idée claire sur l'ampleur de ce phénomène. Mais une évidence s'impose : la situation d'une frange importante de la population marocaine ressemble à celle de Rabiaa. Pourtant, cette catégorie sociale reste largement invisible aux yeux de la société et des pouvoirs publics.
Les vacances, un droit social fondamental
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«Derrière les reportages montrant des familles passant leurs vacances au bord de la mer se cache une réalité beaucoup plus discrète et amère : celle de millions de Marocains pour qui les vacances sont un luxe. Ce décalage entre l'image médiatique et le vécu quotidien est frappant», affirme Khalid Mouna, anthropologue et professeur à l'Université Moulay Ismail de Meknès.
Et d'ajouter : «Que des millions de Marocains passent l'été dans leur propre ville, leur quartier, voire leur maison, cela ne relève pas d'un choix délibéré. Ce n'est pas une option, c'est une contrainte. Les vacances ne sont donc pas seulement un moment de loisir, elles constituent un indicateur puissant des inégalités sociales. Car la capacité de partir, la capacité de se détacher de son quotidien et la capacité de disposer de temps libre, ces trois dimensions sont inégalement réparties au sein de la société».
Pour lui, la question des vacances ne se limite donc pas à une problématique touristique. Elle est intimement liée aux inégalités sociales, au partage des richesses et à la place accordée au bien-être des citoyens dans les politiques publiques.
«C'est là où se situe la responsabilité du gouvernement qui peine à proposer des solutions concrètes pour permettre à de larges couches sociales de partir en vacances. Un enfant qui n'a jamais quitté son quartier ou son village natal, c'est une forme d'appauvrissement, une catastrophe. Les vacances ne sont pas un luxe, c'est un droit social fondamental, qui reste aujourd'hui encore inaccessible pour une grande partie de la population marocaine», souligne l'universitaire dans une déclaration à Libé.
Pour une vision novatrice du tourisme interne
Pour Ali Ghanbouri également, un constat s'impose : il y a un accès inégalitaire aux vacances. «Cette situation résulte d'abord d'une faiblesse économique chronique, marquée par l'érosion du pouvoir d'achat des citoyens, en particulier lors des dernières années secouées par des vagues inflationnistes. Beaucoup peinent même à assurer leur consommation quotidienne de base, alors envisager des déplacements ou des loisirs devient difficile, voire impossible», explique le président du Centre de prospective économique et sociale dans une déclaration à Libé.
Il impute également cette situation à l'absence d'une vision pour le tourisme interne. Le ministère de tutelle se vante des chiffres de touristes étrangers et du tourisme interne, mais il ne se soucie guère des catégories sociales défavorisées.
«On constate un manque criant de politiques publiques claires à même d'encourager le tourisme intérieur, notamment en faveur des populations vulnérables ou vivant dans la précarité. Ces lacunes expliquent en grande partie pourquoi une large frange de Marocains ne peut tout simplement pas s'offrir des vacances. Trois points majeurs se dégagent à cet égard : d'abord, l'absence de politiques publiques intégrant cette dimension sociale; ensuite, l'érosion du pouvoir d'achat, qui est une réalité tangible; et enfin, la situation économique difficile que traversent de nombreux ménages marocains», constate ce spécialiste des questions économiques et sociales.
Pour lui, la question qui se pose désormais est de savoir comment le gouvernement peut concevoir des politiques publiques interconnectées pour répondre aux besoins de ces catégories défavorisées. «Pour y arriver, j'évoque trois pistes. Premièrement, en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté, le Maroc, dans le cadre de la mise en œuvre du nouveau modèle de développement, doit impérativement se doter d'une vision claire pour réduire le taux de pauvreté. Malgré l'existence de programmes, les taux restent élevés, ce qui creuse les inégalités d'accès aux loisirs».
Ensuite, il y a d'autres catégories qui, bien que non classées comme pauvres, souffrent d'un pouvoir d'achat insuffisant pour envisager des vacances. L'action gouvernementale doit donc cibler le renforcement des revenus des classes moyennes et des fonctionnaires, via des mesures telles que l'amélioration des salaires. Enfin, Ali Ghanbouri plaide pour une vision novatrice du tourisme interne.
«Il ne s'agit pas seulement de destinations haut de gamme, mais de développer des centres touristiques publics, des auberges de jeunesse, des espaces gérés par l'Etat, en partenariat avec les régions et les communes. Ces acteurs locaux sont au cœur du quotidien des citoyens et doivent être des leviers essentiels pour offrir des solutions accessibles à tous».
Alors que les plages s'apprêtent à se remplir de vacanciers et que les hôtels affichent complet, Rabiaa, son mari et leurs quatre enfants, à l'instar de milliers de familles marocaines, seront condamnés à rester cloîtrés chez eux, malgré la chaleur suffocante, faute de moyens. Une question obsédante demeure : «Pourquoi, dans un pays qui se veut moderne et solidaire, ce droit social fondamental reste-t-il le privilège des mieux lotis?». Tant que cette question restera sans réponse, les vacances ne seront qu'un rêve inatteignable pour de larges catégories sociales défavorisées.