Avons-nous assisté à un tournant de la scène est-africaine au Festival international du film d'animation d'Annecy qui a fermé ses portes le 27 juin ? La session avait lieu au bord du célèbre lac français, dans la salle Verdi, au troisième étage d'un grand palace, avec vue sur les montagnes. Plusieurs réalisateurs et studios du Kenya, d'Éthiopie et d'Ouganda ont présenté aux professionnels du plus grand marché du film d'animation leurs projets incarnant leur ambition d'un rayonnement international et le thème de l'événement : « Afrique de l'Est en plein essor ».
À Annecy, la scène mondiale du cinéma d'animation, une autre révolution est en cours, loin des grands studios japonais ou américains. Elle vient d'Afrique de l'Est, portée par une génération de créateurs qui, entre Nairobi, Addis-Abeba, Kampala et au-delà, essaient d'inventer une industrie presque à partir de rien. Leurs projets - Dimanche matin, The Ebony Witch, Le roi Makpe, L'île de Sasa - racontent des histoires d'enfants turbulents, de sorcières en quête d'identité, d'un rois arrogant ou de villes futuristes englouties. Ils témoignent surtout d'un boom créatif, encore très fragile économiquement, du film d'animation est-africain.
« Il y a sans aucun doute beaucoup de projets vraiment intéressants en cours de développement en ce moment », constate Sarah Mallia, cofondatrice de l'Association des artistes de l'animation du Kenya. Elle décrit « des univers créatifs incroyables, avec des histoires fantastiques et des animations de très haute qualité » qui émergent dans la région.
« Nous avons tant d'histoires à documenter numériquement ». À ses yeux, l'animation devient un outil pour réparer l'effacement des mémoires provoqué par le colonialisme, et pour faire passer de l'oralité à l'écran des contes, des mythologies et des trajectoires contemporaines. En revanche, cette renaissance « est aussi très difficile, parce que nous manquons d'infrastructures publiques qui soutiennent les artistes ».
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Dire oui à l'animation en Éthiopie
En Éthiopie, Minasie Terefe parle moins d'industrie que de pionniers. « L'industrie de l'animation... Je ne peux même pas appeler cela une industrie, car elle n'en est encore qu'à ses débuts », reconnaît le réalisateur, à la tête du Behargerlij Studio à Addis-Abeba. « La plupart des projets sur lesquels nous travaillons sont généralement des publicités, des missions commerciales. Ils sont pour la plupart situés soit à l'étranger, au sein de la diaspora, soit en Éthiopie continentale. À part cela, il n'y a pas encore de longs métrages d'animation, ni de séries télévisées entièrement consacrées à l'animation. »
Pour lui, c'est précisément cette situation embryonnaire qui rend la phase actuelle décisive : « On en est donc encore aux balbutiements dans ce domaine, mais le secteur se développe car nous faisons parler de nous. » Le parcours personnel de Minasie Terefe illustre cette bascule : formé en architecture, major de sa promotion, il a pourtant « dit non à l'architecture et dit oui à l'animation », un choix « tellement absurde » aux yeux de sa famille et de sa communauté. Aujourd'hui, l'animation commence à être perçue comme une carrière possible.
Dans Sunday Morning (« Dimanche matin »), il nous fait rire avec ce choc des générations quand le besoin de tranquillité des parents est percuté par l'envie irrépressible des enfants de jouer. « À l'époque où nous étions enfants, le dimanche était le seul moment où nous pouvions nous amuser. Malheureusement pour nous, ce même jour est justement celui dont nos parents ont désespérément besoin. »
Ebony, une sorcière venue du Kenya
Au Kenya, la dynamique s'inscrit encore plus nettement dans un mouvement de professionnalisation, porté par la démocratisation des outils numériques. Lydiah Mwangi, animatrice et directrice artistique du studio Poppihin, travaille sur son propre film, The Ebony Witch, une coproduction Kenya-États-Unis. C'est l'histoire d'une héroïne noire qui hésite entre devenir « la créature la plus terrifiante au monde » ou l'héroïne que ses amis voient en elle.
Quant aux conditions de production dans son pays, son constat est clair : « devenir réalisatrice de films d'animation au Kenya aujourd'hui, c'est bien mieux qu'hier, car à mesure que la technologie progresse, elle devient plus accessible pour nous ». Les logiciels libres, c'est-à-dire gratuits, comme Blender, jouent un rôle crucial dans cette montée en puissance : « un logiciel comme Adobe ou Maya coûte à peu près autant que le loyer d'un appartement de deux chambres ».
Comparée aux trois plus grandes puissances mondiales de l'animation, les États-Unis, le Japon et la France, la filière est-africaine est encore en phase de rattrapage : « Au Kenya, nous avons l'impression d'être un lapin qui essaie de rattraper une tortue, mais la tortue a trois ans d'avance ». En même temps, elle se montre confiante : « Nous y arrivons. Nous y arriverons tôt ou tard ».
Kahenya Kangethe est du même avis que Lydiah Mwangi : « Je pense que l'Afrique de l'Est, et en particulier le Kenya, est en train de devenir un haut lieu de l'animation. Le potentiel est incroyable ». Le cofondateur du studio d'animation Zubaa, situé au Kenya, développe actuellement la série 2D Sasa's Island pour les enfants de 6 à 8 ans. Cette série de 52 épisodes de 11 minutes est centrée sur « l'amitié, l'aventure et la communauté » dans une ville futuriste inspirée du Kenya.
Pour Kangethe, l'avenir du secteur est mathématique : « l'année dernière, l'Afrique a enregistré 36 % de toutes les naissances mondiales. Au cours des 50 prochaines années, la moitié de tous les enfants se trouvera sur le continent africain... Donc, quoi qu'il arrive, notre art de l'animation sera principalement appréciée sur le continent. » Sa conclusion : le Kenya est en train de devenir « une plaque tournante dans ce domaine. Il devient donc un pôle mondial. »
Ouganda : « embrasser la modernité »
En Ouganda, Louis Lubega tire un bilan similaire, en insistant davantage sur la tension entre tradition et modernité et sur le rôle de l'animation comme langage accessible. Son film King Makpe, produit en Ouganda, au Rwanda et au Burundi, modernise des contes populaires d'Afrique de l'Est à grand renfort de musique et de visuels contemporains. « En Ouganda, il y a toujours cette tension : savoir quand rester ancré dans la tradition locale et quand embrasser la modernité », explique-t-il.
Son roi arrogant, qui veut « détruire tout ce qui est ancien et local », illustre les risques de couper les liens avec les « anciens » porteurs de sagesse. « Au-delà du récit, Lubega voit l'animation changer de statut social : « Au départ, c'était quelque chose qui était mal vu, car l'animation n'est pas très courante en Ouganda, mais ces derniers temps, elle est de plus en plus acceptée par tout le monde en raison de la simplicité de son langage ». L'image animée permet, selon lui, de « partager ces histoires que nous avons toujours cherché à faire connaître au reste du monde ».
Le rôle de l'Europe reste encore très important. Minasie Terefe a découvert Annecy grâce à un événement de l'Alliance française ; Louis Lubega s'est formé en France et à Lagos, avant de revenir au pays pour « faire découvrir aux gens le fonctionnement de cette chaîne [de production] d'un point de vue international ». Kahenya Kangethe, lui, collabore avec un collègue britannique et un collègue sud-africain et constate que cette approche transnationale « devient la norme ». Il est convaincu qu'il est devenu essentiel « d'adopter une approche panafricaine » dans un continent où « les gens travaillent de manière isolée ».
Des histoires africaines uniques
La spécificité et la force de l'animation en Afrique de l'Est résident dans l'affirmation d'une identité narrative propre. Qu'il s'agisse de la petite Ebony, de Sasa et Tek, des enfants de Dimanche matin ou du Roi Makpe, tous ces personnages s'inscrivent dans des univers africains tout à fait uniques. Comme le résume Minasie Terefe en parlant de l'Éthiopie, ces pays « sont en plein essor actuellement. Nous nous faisons un nom. Nous essayons d'aller de l'avant. Je suis donc sûr que dans cinq ans, le discours sera différent. »