Maroc: La grosse promesse osée par Abdellatif Maâzouz - Casa/Settat ambitionnerait de recenser ses migrants

Lors du 8e Congrès mondial des cités et gouvernements locaux unis (CGLU), organisé du 22 au 26 juin à Tanger, les interventions d'Abdellatif Maâzouz, président de la région de Casablanca-Settat, et de Taoufiq Benali, directeur de l'Agence urbaine de Casablanca, ont permis de replacer la migration dans une réflexion plus large sur le développement territorial, en rupture avec une approche exclusivement sécuritaire.

Cependant, ce discours présente une faiblesse importante : il demeure largement déclaratif et ne confronte pas les ambitions affichées aux capacités réelles des collectivités territoriales marocaines. Il donne ainsi l'impression que les régions disposent déjà des instruments nécessaires pour gérer les dynamiques migratoires, alors que leurs moyens institutionnels, financiers et opérationnels restent encore limités.

Le discours porté lors de ce Congrès mondial est séduisant. Pour Abdellatif Maâzouz, les migrations constituent un levier de développement territorial plutôt qu'un simple enjeu sécuritaire. De son côté, Taoufiq Benali rappelle que le logement demeure un facteur essentiel d'inclusion sociale. Cette approche s'inscrit dans les nouvelles orientations internationales qui considèrent les villes comme les premiers espaces de gouvernance des mobilités humaines. Cependant, entre le discours et la réalité institutionnelle marocaine, un fossé demeure.

Une compétence qui n'existe pratiquement pas au niveau territorial

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Le premier paradoxe réside dans le fait que les collectivités territoriales marocaines ne disposent pratiquement d'aucune compétence explicite en matière de politique migratoire.

La Constitution de 2011 et les lois organiques sur les régions, les préfectures et les communes ne leur confèrent qu'un rôle marginal dans ce domaine. Les grandes décisions concernant l'immigration, l'asile, la régularisation, les expulsions et la coopération migratoire avec l'Union européenne, demeurent entièrement centralisées entre les mains de l'Etat.

Autrement dit, les collectivités sont appelées à gérer les conséquences locales des migrations sans disposer des leviers juridiques, financiers ou administratifs nécessaires.

Absence de stratégie territoriale de la migration

Le président de la région de Casablanca-Settat appelle à intégrer les migrations dans les politiques territoriales. L'intention est pertinente. Mais une question fondamentale demeure : sur quels outils cette intégration pourrait-elle s'appuyer ?

Aujourd'hui, très peu de régions marocaines disposent d'une stratégie territoriale sur la migration; d'un diagnostic des populations migrantes; d'indicateurs statistiques locaux; d'une gouvernance spécifique et d'un budget consacré à cette politique.

Les quelques initiatives existantes reposent essentiellement sur des projets financés par l'Union européenne, les agences des Nations unies ou la coopération internationale. En l'absence d'institutionnalisation, ces expériences restent souvent ponctuelles et disparaissent une fois les financements terminés.

L'Observatoire proposé révèle surtout un déficit de gouvernance

La proposition de créer des observatoires régionaux des mobilités humaines est intéressante. Mais elle révèle également une faiblesse structurelle.

Si les régions avaient réellement intégré la migration dans leurs politiques publiques depuis la Stratégie nationale d'immigration et d'asile (SNIA) lancée en 2013, elles disposeraient déjà de systèmes d'information, de bases de données, d'instances de concertation et d'équipes spécialisées.

Le fait qu'on propose aujourd'hui de créer ces observatoires montre précisément que cette territorialisation de la politique migratoire n'a jamais véritablement eu lieu.

Toutefois, cette vision prospective contraste avec les difficultés que rencontrent déjà les collectivités territoriales dans la gestion quotidienne des réalités migratoires. Avant même d'envisager de nouveaux dispositifs de gouvernance, plusieurs villes marocaines, à commencer par Casablanca, peinent à répondre aux crises locales liées à la présence de migrants en situation de grande précarité.

Ces dernières années, plusieurs incidents ont été signalés dans des quartiers comme Hay El Farah, Ouled Ziane, ou encore Hay Hassani, où des altercations entre migrants subsahariens, commerçants et riverains ont parfois dégénéré en affrontements nécessitant l'intervention des forces de l'ordre. Ces tensions ne peuvent être réduites à la seule présence des migrants; elles traduisent surtout l'absence de dispositifs locaux à même d'assurer la médiation sociale, l'accompagnement des personnes vulnérables et la prévention des conflits.

Face à ces situations, les communes disposent de très peu de moyens d'action et interviennent rarement autrement que par des réponses ponctuelles, laissant l'essentiel de la gestion aux autorités sécuritaires. L'évacuation récurrente de campements informels autour de la gare routière d'Ouled Ziane ou dans certains espaces publics illustre cette logique de gestion dans l'urgence, sans solution durable en matière d'hébergement, d'accompagnement social ou d'insertion. Cette incapacité des collectivités territoriales à anticiper et gérer les crises migratoires met en évidence le décalage entre les ambitions affichées en matière d'inclusion et les ressources réellement mobilisées au niveau local.

Le logement ne peut être pensé indépendamment des migrations

Le second volet de l'article traite du logement. L'analyse de Taoufiq Benali est pertinente concernant la gentrification, la densification, les transports et la métropole multipolaire.

En revanche, la dimension migratoire disparaît presque totalement. Pourtant, Casablanca accueille la plus importante population étrangère du Maroc, des milliers de migrants subsahariens, des réfugiés, des étudiants internationaux et des travailleurs étrangers.

Ces populations rencontrent des difficultés spécifiques (accès au logement locatif; discriminations immobilières; concentration dans certains quartiers populaires; précarité résidentielle). Or ces réalités ne sont jamais intégrées dans la réflexion sur les politiques urbaines. Le risque est donc de construire une politique du logement « universelle » qui ignore les besoins particuliers des populations migrantes.

Une diaspora valorisée... mais une autre migration oubliée

Le discours d'Abdellatif Maâzouz valorise les Marocains du monde comme ressource stratégique. Cette approche est légitime. Mais elle crée aussi une asymétrie : La diaspora marocaine apparaît comme un capital économique.

En revanche, les migrants étrangers installés au Maroc sont essentiellement évoqués comme une population à intégrer. Cette distinction traduit une hiérarchie implicite des mobilités. Les compétences des Marocains expatriés sont mises en avant.

Les compétences des migrants africains présents au Maroc restent quasiment absentes du débat. Pourtant, nombre d'entre eux créent des entreprises, participent à l'économie locale, travaillent dans l'agriculture, le bâtiment, les services et les technologies.

Une véritable politique territoriale devrait reconnaître toutes les formes de mobilité productive.

Les collectivités restent dépendantes de l'Etat central

L'un des principaux défis réside dans la faible autonomie financière des collectivités. Même lorsqu'elles souhaitent développer des projets d'intégration, elles dépendent largement des financements de l'Etat ou de la coopération internationale.

Cette dépendance limite leur capacité à élaborer des politiques pérennes. La gouvernance migratoire reste donc fortement verticalisée.

Le grand absent : les migrants eux-mêmes

Enfin, les deux intervenants parlent beaucoup des migrants, mais très peu avec eux. Aucune référence n'est faite aux associations de migrants, aux représentants des diasporas africaines, aux organisations locales et aux chercheurs spécialisés.

Or les recommandations internationales insistent aujourd'hui sur une gouvernance participative des migrations. Les migrants ne devraient pas être uniquement des bénéficiaires des politiques publiques; ils devraient également être des acteurs de leur conception.

En résumé, les deux interventions illustrent bien l'évolution du discours politique marocain vers une approche plus inclusive de la migration. Toutefois, cette ambition se heurte à une réalité institutionnelle : les collectivités territoriales marocaines ne disposent ni des compétences, ni des ressources, ni des outils nécessaires pour faire de la migration une véritable politique publique territoriale.

La migration est aujourd'hui un phénomène profondément local : elle se vit dans les quartiers, les écoles, les services de santé, les marchés du travail et les espaces urbains. Pourtant, sa gouvernance demeure largement centralisée. Tant que les régions et les communes ne bénéficieront pas d'un transfert effectif de compétences, de financements dédiés et de mécanismes de coordination avec l'Etat, le risque est que la « territorialisation » de la politique migratoire reste davantage un objectif affiché qu'une réalité opérationnelle.

Cette réflexion renvoie à un enjeu plus large : le Maroc ne pourra construire une gouvernance territoriale crédible des migrations qu'en donnant aux collectivités locales les moyens institutionnels d'agir, tout en associant les migrants eux-mêmes à la définition des politiques qui les concernent. C'est à cette condition que la migration pourra devenir un véritable levier de développement territorial, plutôt qu'un simple thème de discours dans les forums internationaux.

Sept bonnes pratiques internationales pour une gouvernance territoriale des migrations

Les expériences internationales montrent que les collectivités territoriales jouent un rôle déterminant dans la réussite des politiques migratoires. Toutefois, leur action ne peut être efficace que si elles disposent de compétences clairement définies, de ressources financières suffisantes et d'une coordination permanente avec l'Etat. Plusieurs villes et régions ont développé des pratiques innovantes qui peuvent inspirer les collectivités marocaines.

1. Elaborer une stratégie territoriale de la migration

Les collectivités performantes disposent d'une stratégie locale intégrant la migration dans les politiques de développement, d'urbanisme, d'emploi, de santé, de logement et d'éducation.

Exemple : Barcelone, Montréal.

2. Produire des données locales sur les migrations

Les municipalités mettent en place des observatoires territoriaux afin de suivre les flux migratoires, les besoins des migrants et les impacts socioéconomiques sur le territoire.

Exemple : Observatoire des migrations de Barcelone; Observatoire régional d'Emilie-Romagne (Italie).

3. Créer des guichets uniques d'accueil

Les migrants peuvent accéder, dans un même espace, aux services administratifs, sociaux, juridiques, sanitaires et professionnels.

Exemple : Lisbonne et son Centre national d'appui aux migrants.

4. Associer les migrants aux décisions locales

Les collectivités favorisent la participation des migrants dans les conseils consultatifs, les associations locales et les processus de concertation.

Exemple : Conseils municipaux des étrangers en Belgique et aux Pays-Bas.

5. Investir dans l'intégration économique

Les collectivités soutiennent la création d'entreprises, la reconnaissance des compétences et l'accès au marché du travail.

Exemple : Programme «Entrepreneurship for Migrants» à Turin.

6. Prévenir les tensions sociales

La médiation interculturelle, les campagnes de sensibilisation et les espaces de dialogue permettent de réduire les conflits entre populations locales et migrantes.

Exemple : Ville de Vienne (Autriche).

7. Mobiliser les diasporas comme acteurs du développement

Les collectivités développent des mécanismes favorisant les investissements, les transferts de compétences et les partenariats économiques avec leurs ressortissants établis à l'étranger.

Exemple : Régions italiennes et plusieurs collectivités espagnoles.

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