Ile Maurice: L'objectif d'une transformation, mais des incertitudes qui demeurent

Le bureau mauricien de l'Association of Chartered Certified Accountants (ACCA) a organisé, en collaboration avec le Mauritius Institute of Professional Accountants (MIPA), le Post-Budget Forum annuel pour ses membres, le mardi 23 juin, à Réduit.

Après la présentation générale de Madhavi Ramdin-Clark, Head of ACCA Mauritius & New Markets, et avant le discours de conclusion d'Ushad Subadar Agathee, first vice-chairperson du MIPA, quatre experts économiques et financiers ont partagé leur analyse du Budget 2026-2027 : Anthony Leung Shing, EMA Deputy Regional Senior Partner, Country Senior Partner de PwC Mauritius, Namita Jagarnath Hardowar, cofondatrice et directrice générale de l'Institutional Expert Services, Feroz Hematally, Head of Tax d' IQ-EQ Mauritius et Executive Director de Taxand, et Afsar Ebrahi, Founding Partner du cabinet KICK Advisory Services).

Le facilitateur du forum était Clensy Appavoo, directeur général et associé senior de HLB Mauritius, qui a aussi partagé des remarques pertinentes au sujet du Budget, en sus de résumer les points saillants des présentations des quatre intervenants.

Les intervenants ont partagé leurs points de vue sur ce Budget 2026-2027 en se focalisant sur des sujets qui relèvent plus particulièrement de leurs domaines d'expertise respectifs. Ci-après, une synthèse de l'essentiel de leurs interventions et de leurs réponses fournies à l'heure des questions :

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Anthony Leung Shing : «Economic indicators and new industries»

Pour analyser ce Budget, il faut éviter le piège de se focaliser sur des mesures individuelles, ce qui n'aide pas à voir l'approche proposée dans son ensemble, selon Anthony Leung Shing. En tenant compte de cela, dit-il, la transformation de l'économie semble être le thème le plus évident de ce Budget, avec une volonté annoncée de préparer le pays à une transition vers le futur.

À quel point cette vision est-elle réaliste, s'est toutefois demandé l'expert financier, en invitant à s'intéresser à trois éléments qui peuvent apporter des indices à ce sujet : la situation présente de l'économie, l'évolution actuelle des secteurs traditionnels et les nouveaux secteurs.

Un survol des indicateurs économiques peut laisser penser à une stabilisation, mais un regard plus attentif montre que le taux de croissance a diminué, a indiqué Anthony Leung Shing, en relevant toutefois la réduction du déficit budgétaire. Pour avoir une idée plus claire de la situation, il faudra sans doute attendre de voir ce qu'il adviendra du paiement du Chagos deal ainsi que l'effet de la formule de la pension sur les dépenses publiques, tout en sachant que ce pôle représente un élément majeur de ces dépenses. Il a cependant relevé que le Budget tient compte de l'incertitude au sujet des Chagos.

Plusieurs mesures annoncées visent à faire évoluer plusieurs des secteurs d'activité existants, qui ne sont donc pas négligés, a indiqué Anthony Leung Shing. Des défis subsistent toutefois et devraient être surmontés si le pays veut atteindre ses objectifs, selon l'expert : tourisme spécialisé à plus forte valeur ajoutée (tourisme médical, tourisme sportif, par exemple), disponibilité d'une main-d'oeuvre compétente, énergie électrique et logistique, entre autres. De plus, le secteur de la construction reste en contraction et une évolution reposera sur la mise en oeuvre de grands projets annoncés.

Au chapitre des nouveaux secteurs, plusieurs annonces ont été faites au sujet de l'intelligence artificielle (IA), a rappelé Anthony Leung Shing, en se demandant toutefois si les résultats concernant la mise en oeuvre seront du même niveau que celui des investissements et des formations. Quid de mesures pour encourager l'adoption de l'IA en tant qu'outil par les petites et moyennes entreprises (PME) ?

Les start-up sont liées à de nouvelles activités et il faudrait sans doute encourager l'implantation de plus de start-up étrangères à Maurice, pense l'expert, en souhaitant la mise en place de structures plus favorables à des investissements en capital-risque.

En conclusion, ce Budget propose certaines mesures cohérentes pour une évolution, mais la mise en oeuvre reste la grande inconnue et une réelle évolution demande une planification sur plus d'un an, pense Anthony Leung Shing

Namita Jagarnath Hardowar : «SMEs, entrepreneurship and diversity, equity and inclusion»

Il existe à Maurice un décalage dans trois domaines clés, qui gênent la réalisation d'un potentiel économique que veut notamment promouvoir le Budget, selon Namita Jagarnath Hardowar : l'entrepreneuriat, l'épanouissement des PME et l'inclusion. Plusieurs mesures du Budget concernant les PME et le développement des entreprises sont à saluer, a-t-elle dit.

Mais avec ces mesures annoncées et d'autres existantes, sommes-nous en train de mettre en place un programme ou développons-nous ce qui est encore plus pertinent et nécessaire : un écosystème et une culture pour l'entrepreneuriat, et ces mesures sont-elles suffisantes pour cela ? Selon Namita Jagarnath Hardowar, il manque à Maurice une vision adéquate et une structure pertinente, en faisant référence à Singapour e t à l'Estonie.

Les PME représentent 42 % du produit intérieur brut (PIB) mauricien et 50 % des emplois, a rappelé l'experte, «mais ces entités reçoivent-elles le soutient qu'il faut? La plupart des PME doivent se contenter de survivre, alors qu'il faudrait leur permettre de se développer et de prospérer».

L'accès au financement avec les structures existantes et l'accès à des marchés plus étendus restent des freins à cet épanouissement selon Namita Jagarnath Hardowar. L'inclusion et particulièrement la place de la femme dans le monde professionnel souffrent aussi toujours d'un décalage malgré des progrès, selon Namita Jagarnath Hardowar. Plusieurs mesures du Budget, notamment la présence des femmes sur les conseils d'administration, sont à saluer selon elle. «La représentation est une chose, mais au-delà de cette présence, les voix des femmes sont-elles entendues et écoutées?»

L'inclusion implique aussi la reconnaissance des compétences diverses, a relevé l'experte, en regrettant que les parents aussi bien que les entreprises restent figés dans la mise en valeur de formations et de professions à col blanc et stigmatisent même parfois certains métiers, alors que toutes les filières demandent des aptitudes et contribuent à l'économie.

Feroz Hematally : «Tax and offshore»

Les changements au régime fiscal pour les personnes et les entreprises domiciliées à Maurice apportent des contraintes qui rendent la place mauricienne moins attrayante face à notamment Singapour et Dubaï ou encore la GIFT City en Inde pour les investisseurs indiens qui privilégiaient Maurice, a estimé Feroz Hematally. À l'annonce de la Fair Share Contribution en 2025, cette mesure était considérée comme temporaire et cela permettait de conserver l'intérêt d'une certaine clientèle déjà installée ou en projet d'installation à Maurice, mais le Budget 2026-2027 semble la rendre permanente, a-t-il dit.

Quel effet cela aura-t-il sur les investisseurs étrangers, les compétences à hauts revenus et les dirigeants de multinationales qui s'installeraient à Maurice ? Même si le nombre d'investisseurs et de hauts cadres et dirigeants étrangers concernés serait faible, une augmentation du taux d'imposition créé une image à laquelle les investisseurs potentiels sont très sensibles, a souligné Feroz Hematally.

L'expert en fiscalité a aussi relevé d'autres contraintes au secteur du Global Business suite à des mesures annoncées dans le Budget, notamment celles liées au Corporate Climate Levy, à l'impôt sur les entreprises de technologies de l'information et de la communication non basées à Maurice, au non-remboursement de la TVA pour certaines activités des management companies et l'incertitude concernant la responsabilité financière de directeurs non-exécutifs de sociétés de Global Business incorporées à Maurice.

Une mesure concernant le tourisme a aussi fait tiquer l'expert financier : sans soutien pour la rénovation des hôtels, quelle sera la qualité de l'expérience offerte à nos visiteurs et avec quel impact sur le secteur touristique ? Il a également souligné l'incertitude concernant l'effet sur les entreprises et les plans de retraite privés de la révision des instruments comme la Contribution sociale généralisée, le Portable Retirement Gratuity Fund et le National Pensions Fund.

Afsar Ebrahim : «Social indicators and ESG»

Le montant de la pension payée mensuellement par le gouvernement a très fortement augmenté ces 12 dernières années, a rappelé Afsar Ebrahim. Ce sujet est devenu un instrument politique, voire une monnaie d'échange, sur fond de développement économique annoncé mais qui ne s'est pas réalisé, a-t-il déploré.

«Notre économie n'a pas les moyens de soutenir la situation qui a prévalu, et il faut saluer le fait que le gouvernement veuille changer les choses dans une optique de résilience et de pérennité. Il y a sans doute un consensus que le système doit changer, mais il faut aussi qu'il soit juste, en tenant compte aussi des revenus ainsi que des sources de revenus des retraités», a affirmé dans l'essentiel l'expert financier. Une chose est toutefois certaine selon lui : un citoyen qui veut dépendre uniquement de la pension publique va droit dans le mur.

Au chapitre des critères environnementaux, sociétaux et de gouvernance (ESG), Afsar Ebrahim a noté quelques incohérences et incertitudes liées à certaines mesures : l'investissement dans la réhabilitation du littoral et du lagon tout en appelant à la création de plus fermes aquacoles en lagon, qui sont sources de pollution ; l'absence d'incitations à l'utilisation de biomasse pour la production d'énergie alors que les risques d'une production à base de sources fossiles ont encore été démontrés avec le récent conflit au Moyen- Orient ; le manque de clarté sur les liens entre le Central Electricity Board et la production électrique personnelle avec panneaux photovoltaïques (PV), cette incertitude n'encourageant pas les citoyens à se lancer dans l'investissement lourd requis pour l'installation d'unités PV.

Par ailleurs, il souhaite que les entreprises abordent le concept de Corporate Social Responsibility et les projets qui y sont liés avec une autre vision : non pas celle de la charité, mais celle du bien-être commun, y compris celui de leurs employés.

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