Le monde entier a commémoré, le vendredi 26 juin 2026, la Journée internationale de lutte contre l'abus et le trafic de drogue. Dans cette tribune, le Dr Roger Zerbo, Directeur de recherche en Sociologie et Anthropologie à l'Institut des sciences des sociétés (INSS) du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST) Burkina Faso, interpelle sur l'urgence de se préoccuper de la situation des jeunes dont le rapport aux stupéfiants mérite une attention toute particulière et de développer des actions en direction de leur plein épanouissement.
Plusieurs facteurs déterminants sont associés à la consommation des stupéfiants et autres drogues par les jeunes. Il s'agit des déterminants environnementaux, individuels, ceux liés à l'écosystème social et la pression vécue dans les milieux scolaires et familiaux. Le sujet est abordé ici en prenant le concept de « marginalité » comme porte d'entrée à même de pouvoir cerner plusieurs dimensions de la problématique. Ce concept traduit les facteurs d'affaiblissement ou de rupture de liens sociaux qui font basculer vers la toxicomanie.
En effet, dès ses débuts, la sociologie a caractérisé l'évolution des liens sociaux dans un contexte d'individualisation croissant, perceptible dans les sociétés contemporaines. Une individualisation qui a des déclinaisons vers la « déviance » sociale et les conduites addictives néfastes pour l'individu et la société. S'agissant de la criminalité de nombreux experts établissent le lien entre comportement violent et consommation abusive de substances psychoactives.
Le constat indique que dans nos villes, nos campagnes, autant dans les espaces de travail et de loisir, les individus font face à une pluralité de comportements agressifs et déviants résultants des écarts de conduite, de rejet et de marginalisation sociale, signe d'une rupture des liens sociaux et de défiance de l'autorité publique. En Afrique particulièrement, la criminalité n'a cessé d'augmenter au cours de ces dernières années. Le trafic illicite, les abus de consommation des substances psychoactives et le terrorisme sont devenus endémiques dans de nombreuses régions du continent.
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Au moment où les pays du sahel combattent durement le terrorisme dans toutes ses formes, le grand banditisme ainsi que d'autres comportements déviants sont constatés quotidiennement dans les villes et campagnes tels que rapportés par les médias et les réseaux sociaux. Plusieurs facteurs déterminants sont associés à la consommation des stupéfiants et autres drogues par les jeunes. Il s'agit des déterminants environnementaux, individuels, ceux liés à l'écosystème social et les conflits ou pression vécue dans les milieux scolaires (Zerbo, R. 2023).
Le sujet est abordé ici en prenant le concept de « marginalité » comme porte d'entrée à même de pouvoir cerner plusieurs dimensions de la problématique (Paugam, S. 2008). Ce concept traduit les facteurs d'affaiblissement ou de rupture de liens sociaux qui font basculer vers la toxicomanie. En effet, dès ses débuts, la sociologie a caractérisé l'évolution des liens sociaux dans un contexte d'individualisation croissant (Durkheim, E. 2007) perceptible dans les sociétés contemporaines. Une individualisation qui a des déclinaisons vers la « déviance » (Becker H., (dir.), 1985) et les conduites addictives néfastes pour l'individu et la société.
S'agissant de la criminalité de nombreux experts établissent le lien entre comportement violent et consommation de substances psychoactives (Paul J. Goldstein,1985). Le constat indique que dans nos villes, nos campagnes, autant dans les espaces de travail et de loisir, les individus font face à une pluralité de comportements agressifs et déviants résultants des écarts de conduite, de rejet et de marginalisation sociale, signe d'une rupture des liens sociaux et de défiance de l'autorité publique. Selon les estimations de la Commission économique pour l'Afrique du système des Nations Unis, le nombre des jeunes âgés de 15 à 24 ans a progressé de 90,8 millions en 1980 à 230 millions en 2015, et devrait s'accroître à 293 millions en 2025 et à 535 millions en 2065 (ONU, 2026, p.19).
Selon les statistiques de l'INSD (2022), dans le RGPH 2019, la population du Burkina Faso est extrêmement jeune, avec 45,3% d'enfants de moins de 15 ans, 64,2% ayant moins de 24 ans et plus de 77,9 % des habitants âgés de moins de 35 ans. Ouagadougou (2,5 millions d'hab.) et Bobo-Dioulasso (903 000 hab.) concentrent la majorité de la population urbaine. Cette situation de la population interpelle sur l'urgence de se préoccuper de la situation des jeunes et de développer des actions en direction de son plein épanouissement. Il s'agit d'une proportion importante de la population dont le rapport aux stupéfiants mérite une attention toute particulière.
I- La marginalité juvénile et ses risques
La marginalité est un phénomène complexe qui comporte plusieurs dimensions. Elle résulte de processus à la fois historiques, économiques et des déterminants sociaux qui excluent un individu, ou une partie de la population. Cette marginalité se manifeste parfois par une précarité extrême et traduit un décalage entre les normes dominantes et la transgression de certaines règles établies. Selon le sociologue Howard Becker (1985), la marginalité est le résultat d'un processus social où la société désigne certains comportements comme "hors-normes". C'est le regard des autres qui crée le marginal par étiquetage et par catégorisation.
La marginalité est un terreau fertile pour les violences, les délinquances et autres phénomènes de déviance ou de criminalités qui sont au centre des débats contemporains afin d'orienter les politiques publiques en vue de promouvoir le bon vivre-ensemble et la cohésion sociale. Comprendre les marginalités constitue déjà un point de départ pour une maitrise du phénomène. Cette marginalité se manifeste parfois par une précarité extrême, un décalage vis-à-vis des normes dominantes, la transgression de certaines règles sociales établies. C'est une situation de vulnérabilité sociale qui devient un facilitateur des attitudes de violence. Elle révèle des liens sociaux fragiles ou des déliaisons sociales, une absence d'encadrement et un échec de socialisation des individus.
Selon les analyses du sociologue Serge Paugam (2008) l'intégration sociale apporte à l'individu de la reconnaissance et la protection. Le phénomène de marginalité ou de déliaison social s'explique par l'affaiblissement des liens qui peut entrainer l'effritement des autres liens. Il s'agit premièrement, des liens de filiation. C'est-à-dire les relations familiales et la vie domestique. Deuxièmement des liens de participation élective. C'est-à-dire le choix libre des amis et des compagnons de loisir. Troisièmement, des liens de participation organique. C'est-à-dire, des groupes et relation de travail et clubs d'affaire. Quatrièmement, des liens de citoyenneté.
C'est-à-dire un engagement communautaire, l'esprit de patriotisme, le respect des droits, la possession des documents administratifs à jour. Les facteurs d'affaiblissement ou de rupture de liens sociaux sont entre autres, la faible quantité des liens, la dégradation de la qualité des liens (Serge Paugam, 2008). On peut lier la crise ou l'insécurité sociale au chômage, à la précarité et aux différentes formes de mépris qui sont stigmatisantes. Par ailleurs, le sociologue Robert Castel (2000) attire l'attention sur le processus de rupture cumulative de ces liens qui peut être une situation aggravante qui entraine l'exclusion, la rupture des liens sociaux par la société elle-même. Il parle aussi de désaffiliation pour traduire une perte progressive de protection sociale et des liens.
De nombreuses données empiriques et des observations des dynamiques sociales indiquent que la déliaison sociale est un facteur déterminant qui poussent les jeunes dans la consommation des substances psychoactives.
II- Le nexus substances psychoactives et comportement violent
L'Organisation mondiale de la santé (OMS, 2016) définit la "substance psychoactive" comme suit « toute substance psychotrope ou psychoactive qui, en raison de leur nature chimique, perturbe le fonctionnement du système nerveux central (sensations, perceptions, humeurs, sentiments, motricité) ou qui modifie les états de conscience. ». La problématique qui se passe dès lors, c'est de pouvoir établie une distinction claire, dans les nomenclatures et les usages des substances psychoactives dites licites et celles dites illicites dans la mesure où de nombreuses situations d'usages détournés sont perçus au quotidien. Ce n'est pas l'objectif visé dans ce présent document.
En effet, selon le rapport d'activité du Comité National de Lutte contre la Drogue au Burkina Faso, environ 668 000 kg de drogues illicites saisis de 2020 à 2022 au Burkina Faso. 330 530,13 kg en 2020, 122 817,10 kg en 2021 et 240 985,15 kg en 2022 (SP-CNLD, 2023). De nombreux travaux indiquent que les substances psychotropes jouent un rôle facilitateur de la violence par une transformation des perceptions des actes et une altération du jugement. Bègue-Shankland, L. (2014), fait remarquer que l'usage de substances psychoactives est lié à des dommages sociaux et des actes de violence d'une gravité élevée, où l'auteur, la victime ou bien les deux protagonistes étaient sous l'influence d'une drogue.
Selon les données de l'Unité Anti-Drogue (UAD), 789 élèves d'âge se situant entre 11 à 14 ans ont été interpelés pour fait de drogue entre 2018 et 2022. Au primaire en milieu urbain tout comme rural, 1074 cas de violences ont été enregistrés de 2019 à 2021. Il convient de rappeler aussi, que l'abus de la consommation de substance psychotrope soulève aussi un problème socio-sanitaire et de sécurité publique émergent et préoccupant qui interpelle l'action publique (Zerbo, R. ; Sarr, M, 2021, Zida, S. et al., 2023) En nous inspirant du modèle tripartite de Paul Goldstein (1998), développé en 1985, nous empruntons un cadre conceptuel influent utilisé pour comprendre les liens de causalité entre les abus de consommation des drogues et la survenus des actes de violence, de défiance de l'autorité ou de criminalité.
- Le facteur psychopharmacologique
Il s'agit des effets des stupéfiants sur le système nerveux, qui modifient le psychisme et le comportement. Il entraine une distorsion des sens et une altération des jugements. Ce modèle suggère que la consommation de certaines substances peut rendre les individus excités, irrationnels, désinhibés ou paranoïaques, ce qui augmente la probabilité de comportements violents. La violence serait donc une conséquence directe de l'effet du stupéfiant sur le cerveau.
- Le facteur économique-compulsive
Selon cette perspective, l'acte violent posé répondrait à un besoin financier pour assurer la consommation du stupéfiant. La violence serait consécutive à la pression économique pour l'acquisition du produit consommé. Dans la pratique, ce type de violence découle du besoin d'argent pour acheter des substances psychoactives et autres drogues. Des consommateurs, souvent dépendants, peuvent recourir à des crimes violents (braquages, vols à main armée) pour financer leur consommation. On constate que la violence n'est pas le but premier, mais un moyen d'obtenir les fonds pour acquérir des produits de consommation.
- Le facteur systémique
Il s'agit de démontrer que le phénomène de violence est inhérent au milieu des consommations des stupéfiants. La désocialisation, le mode de vie de la rue et l'habitude d'entrer facilement dans des rapports de force où se laisser aller à la violence. Il s'agit de la violence inhérente au système de trafic et de distribution de drogue illégale. Elle inclut les conflits liés aux territoires de vente, la répression des informateurs, la punition des vols de drogue ou d'argent, ou les règlements de comptes entre trafiquants A partir du model d'analyse de Paul Goldstein (1998), il faut noter que l'emprise des stupéfiants (cannabis, amphétamine, héroïne, fentanyl ou le tramadol détourné) influe directement sur la criminalité, mais le lien avec les agressions violentes est souvent indirect.
III-Déterminants de la consommation des stupéfiants par les jeunes
-Déterminants environnementaux
La consommation des stupéfiants peut être favorisée par des facteurs environnementaux. La déviance sociale des jeunes apparait comme un symptôme révélateur de la faiblesse de l'autorité des adultes sur les jeunes qui sont parfois tiraillés par un entre-deux normatif issu des valeurs sociales traditionnelles et contemporaines. Chez d'autres jeunes, la drogue représente un moyen d'échapper à une douloureuse réalité et aux situations troublantes et parfois douloureuse (OMS, 1989). Ainsi que l'affirme le sociologue Howard Becker (1963), la disponibilité de ces produits psychoactifs à portée de main (fraude, trafic en augmentation) est un facteur déterminant qui poussent à des abus de consommation. Ce qui invite à la vigilance. Par ailleurs, la tendance à la déviance est parfois perçue comme une construction sociale (Howard Becker, 1963). Les pensées populaires telles que « il faut que la jeunesse se fasse », « Ah les jeunes !!! » sont des discours à déconstruire face à la problématique actuelle des drogues. Un autre phénomène qui prend de plus en plus de l'ampleur, est la passivité de l'entourage face aux déviances, dérives et abus des stupéfiants (Sarigda, M et al, 2025), surtout la banalisation du toxique dans l'environnement (C. Lucet a, J.P. Olié, 2020).
-Déterminants individuels
La précarité de conditions d'existence traduite par la pauvreté et le dénuement matériel expose les jeunes à l'abus de consommation des stupéfiants. En la matière, l'initiation commence par la cigarette avant que le consommateur évolue jusqu'aux drogues « dures ». Les travaux rapportent également l'envie pressant des jeunes de faire des expériences stimulantes en expérimentant les drogues pour le frisson et braver les interdits (OMS, 1998). Ces expériences ont lieu dans une ignorance totale ou partielle des effets et des conséquences des stupéfiants (Zerbo R., Sarr, M., 2021) Par ailleurs, la curiosité, la pression des camarades et paire et le mimétisme sont des attitudes qui font basculer le jeune dans la consommation des drogues (Zerbo R., Sarr, M., 2021). Dans une certaine mesure, les échecs dans les projets de vie et des chocs émotionnels ou des violences traumatiques sont des facteurs conduisant à la consommation du tabac, drogues et autres produits psychoactifs (Zerbo, R. et Sarr, M., 2021, Zerbo ; 2023).
-Déterminants de l'écosystème social
La déliaison familiale ou les ruptures des liens sociaux, selon la théorie du sociologue Serge Paugam (2008) traduisent des situations d'interactions sociales troublantes dans lesquelles les personnes marginalisées qui sont en quête de sociabilité. Elles peuvent être victimes de rejet, de stigmatisation, ou de précarité. Dans la présente réflexion, il s'agit d'évoquer des points d'attention, dans la mesure où les travaux sur les substances psychoactives par les jeunes sont embryonnaires et nécessitent encore des analyses plus approfondies. Le premier point est relatif à la situation du ménage, la famille ou le foyer « toxicomane » qui crée des conditions pour le jeune de s'initier et de progresser vers l'abus des drogues.
Le second point concerne les situations de monoparentalité et les rapports intra-familiaux conflictuels qui laissent transparaitre des tension permanentes qui débouchent sur une indifférence affective aux jeunes. Un environnement famille conflictuel affaibli et fragilise l'intensité des liens sociaux qui pousse à la consommation des substances psychoactives comme solution alternative ou lieu de refuge permanent.
-Déterminants liés au milieu scolaire
L'espace scolaire est de plus en plus menacé par les pratiques de consommation abusive de substances psychoactives et soulève un défi réel pour la santé et le bien-être des apprenants. Le premier facteur de consommation, c'est la disponibilité et l'accessibilité à la drogue dans l'espace scolaire (Nikiéma, L., S. Kouanda, I. Seck, et al. 2011 ; Bonkoungou, K-N., 2023 ; Sarigda, M. et al, 2025) qui s'accompagnent de l'influence des pairs consommateurs et expliquent ce comportement déviant (Soulama/Coulibaly, Z. et al, 2023).
À cela s'ajoutent les attitudes négatives et propos blessants de certains enseignants envers les élèves (Bonkoungou, K-N., 2023 ; Sarigda, M et al, 2025) qui occasionnent des chocs émotionnels difficiles à contenir par les jeunes. De nombreux témoignages et des observations de terrain, rapportent que la pression des parents pour des résultats scolaires performants, ou le mirage de l'intelligence et l'excellents induisent à la consommation des substance psychoactives par les jeunes (Zerbo, R., 2023 ; Sarigda, M et al, 2025). Dans une certaine mesure l'absentéisme scolaire chronique occasionné volontairement constitue un point d'attention parce que les consommateurs de stupéfiant mettent à profit le temps libre sans la supervision des parents ou des enseignants pour consommer les substances psychoactives (Sarigda, M., et al, 2025).
IV-Conséquences des conduites addictives liés aux stupéfiants
La toxicomanie est une conduite addictive. Elle se définit comme un état de dépendance physique ou psychologique (voire les deux) envers une ou plusieurs substances psychoactives, qu'elles soient illicites ou détournées de leur usage médical. Il s'agit d'une pathologie qui repose sur la consommation répétée et abusive d'un produit considéré comme nocif (tabac, alcool, drogue...). C'est une forme d"addiction perçue comme un trouble de santé mentale qui se manifeste par une dépendance à une substance psychoactive (creasing). C'est aussi, au sens large, une pratique anormalement excessive d'un comportement (jeux, réseaux sociaux...) qui a des conséquences néfastes sur la santé mentale et globale de la personne affectée.
L'addiction conduit à une perte de contrôle du niveau de consommation/pratique et une modification de l'équilibre émotionnel. En effet, les addictions aux stupéfiants sont révélatrices d'une détresse sociale. Elles traduisent une déstructuration du tissu social, la déliaison sociale et occasionne des problèmes de santé physique et mentale. Les conséquences socio-sanitaires se traduisent par des risques d'infections au VIH, Hépatite B, Hépatite C, Syphilis, etc. (Zida S., et al, 2024). On note également une émergence des troubles psychosexuels chez les jeunes et les adultes. Selon Hall et Degenhardt (2009), l'usage de cannabis affecte négativement les capacités d'apprentissage, ce qui affecte la réussite scolaire et, augmente ainsi la probabilité de décrocher.
En somme, Il s'agit de proposer des idées pour des actions en perspective en vue de lutter contre le fléau de la drogue et ses effets sur la jeunesse actuelle au Burkina et en Afrique de l'Ouest. D'abord, il convient de renforcer les liens sociaux à travers la socialisation par la transmission et la promotion des valeurs sociales (dialogue, franchise, honnêteté, probité, loyauté, vivre ensemble, solidarité, hospitalité). Ensuite, renforcer le contrôle de l'offre des drogues parce que la production mondiale est en augmentation et les typologies sont en constante variation. Cette perceptive commande la création d'un observatoire des stupéfiants et drogues, un test sur les produits de grande consommation pour déceler le produits addictogènes. Il s'agit d'une plateforme multi-acteurs orienté vers les alertes précoces et les capacités de contrôle des trafics impliquant les jeunes. Enfin organiser des structures de prise en charge médicales ou des traitements par sociothérapie.